Cet après-midi, 1 septembre 2017, plus d'une centaine de personnes étaient réunies au crématorium de Cuers, dans le Var, pour dire adieu à François Nadiras, infatiguable défenseur des droits humains, décédé le 28 août à l'âge de 76 ans.

Nadiras

J'ai écouté avec beaucoup d'émotion les témoignages de ses enfants, de ses amis militants, des représentants de la Ligue des Droits de l'Homme et d'Elisabeth son épouse.

J'ai découvert François Nadiras, en faisant des recherches sur la guerre d'Algérie et en lisant sur son site des pages d'une grande richesse documentaire. Apprenant qu'il était un responsable de la Ligue des Droits de l'homme de Toulon et connaissant la difficulté d'exercer un tel engagement dans une région tournée vers le racisme, je décidais de prendre contact avec lui pour faire une émission de radio sur ce sujet.

En 2012, François et Elisabeth Nadiras m'ont reçu dans le jardin de leur maison située sur les hauteurs de Toulon, en compagnie de Julien Carboni, président à l'époque de la LDH de Toulon.

J'ai fait avec eux un enregistrement pour l'émission de l'Union Pacifiste de France, Si Vis Pacem, diffusée sur radio libertaire. J'ai beaucoup apprécié le discours direct et modeste de François Nadiras.

J'ai compris la sincérité de son engagement contre toutes les injustices et son courage de tenir régulièrement, avec Elisabeth et ses amis, dans le centre de Toulon une table de la LDH.

Voici le lien qui permet d'écouter cet entretien:

Ligue des Droits de l'Homme de Toulon, avec Elisabeth et François Nadiras, Julien Carboni, 13 décembre 2012

http://cinepax.canalblog.com/archives/2013/07/17/27664157.html

 L'anticolonialisme était l'un des sujets les plus importants pour François Nadiras. L'historien Gilles Manceron, spécialiste de la colonisation, l'a rappelé au cours de l'hommage qui a été rendu à Cuers. Gilles Manceron a dit combien François Nadiras avait été marqué par son premier poste de professeur de mathématiques en Gadeloupe en constatant le climat colonial qui régnait dans ce département français. Son engagement anticolonial date de cette époque et s'est développé tout au long de sa vie comme en témoigne les très nombreuses pages de son site.

http://ldh-toulon.net/

Ce site, auquel François Nadiras a travaillé jusqu'à ses derniers jours est organisé scientifiquement pour être accesible à tous les chercheurs et à toutes les personnes curieuses. Il est d'une richesse impressionnante et doit être repris par des historiens.

Je voudrais pour finir dire le privilège que j'ai eu de rencontrer François Nadiras et de correspondre avec lui sur quelques sujets d'actualités. C'est un personnage d'esprit libertaire que l'on ne peut pas oublier.

Merci à Elisabeth, à sa famille et à ses amis de lui avoir rendu un bel hommage.

Ci-joint un article paru dans La Marseillaise, quelques mois avant son décès:

François Nadiras : « On ne pouvait pas rester les bras ballants face au Front national »

 François Nadiras, un homme, une vie, une œuvre et un engagement sans faille dans la défense des droits humains. Rencontre.

Pas une cause, pas un combat au service de la défense des droits de l’Homme, des sans-droits, contre les discriminations, le racisme... dans lequel on l’ait vu faire défection. Par sa présence, sa plume et son témoignage, il est depuis de longues décennies un personnage central dans la vie démocratique et citoyenne du département du Var. Alors, même si l’intéressé, de par sa pudeur et sa discrétion, répugne quelque peu à se mettre avant, nous l’avons convaincu de livrer une part de son parcours d’homme, de militant et de dire au travers de son engagement ses espoirs et ses craintes concernant les années à venir.

François Nadiras est né en 1941 en région parisienne. Et lorsque la République décide d’enrôler sa jeunesse dans une guerre qui ne dit pas son nom pour réprimer la lutte pour l’indépendance des Algériens, le jeune homme est en train de terminer ses études de mathématiques dans la capitale. « J’ai vécu pendant cette période dans l’angoisse d’être appelé », explique-t-il. Des « événements », comme on continuera longtemps à les appeler, qui vont forger chez lui la conviction que l’on peut, que l’on doit refuser l’injustice et rechercher la vérité.

Le concours en poche, le professeur de maths, qui est passé au travers de cette conscription qu’il redoutait tant, est nommé comme coopérant à Pointe-à-Pitre où il passera ainsi deux ans avant de rentrer en métropole. Nommé à Toulon en 1967, il effectue ensuite toute sa carrière au lycée Dumont d’Urville, enseignant aux élèves des classes préparatoires maths sup’ et maths spé’.

A Amnesty international pour commencer

C’est dans le Port du Levant aussi que se précise son engagement militant au service de la défense des droits humains, combat qu’il poursuit encore aujourd’hui malgré la fatigue et la maladie.

Il adhère donc avec son épouse Elisabeth, avec laquelle il partage les mêmes valeurs, à Amnesty international, pour commencer.

« Il y a une chose qui m’a toujours perturbé, c’est la prévalence, le développement des idées d’extrême droite, le racisme entretenu par un certain nombre de politiques. Et pas seulement, hélas, à l’extrême droite », précise François Nadiras.

Puis avec l’arrivée en 1995 du Front national à la tête de la municipalité toulonnaise, c’est le choc. Et le couple éprouve la nécessité d’agir d’urgence plus concrètement sur le terrain de la politique locale.

« On ne pouvait pas rester les bras ballants », explique-t-il. C’est comme ça qu’ils se retrouvent tous deux très vite pas mal impliqués au sein de la section toulonnaise de la Ligue des droits de l’homme. Qu’ils présideront tour à tour pendant de nombreuses années avant d’en redevenir de simples mais fervents militants.

« Lorsque mes responsabilités se sont terminées, je me suis dit qu’il manquait quelque chose à Toulon, qu’on ne parvenait toujours pas à dire la vérité sur bien des sujets, comme celui de la guerre d’Algérie », reprend François Nadiras.

Une ville dans laquelle il est encore difficile de dire que « l’Algérie était une colonie et que le combat d’émancipation mené par les Algériens est sur bien des points tout à fait comparable à celui des résistants français ».

Il veut rappeler ce pan de mémoire qui est ici à ce moment-là le plus souvent tu. Pour des raisons électoralistes, déjà, avec une importante communauté de rapatriés qu’il convient de ménager, pour certains. Et un silence aussi qui est censé faire oublier ce qui pourrait raviver des tensions, pour d’autres.

« Je me suis dit qu’on pouvait faire quelque chose pour lutter contre cette unanimisme... » Le militant de la LDH va donc mettre à profit ses connaissances en informatique pour réaliser le premier site Internet de la Ligue des droits de l’Homme de la section en 2001 : « Je voulais que soit dite une parole qui corresponde à la vérité. » Le coup d’essai est déjà une réussite mais ne correspond pas encore tout à fait aux attentes du défenseur des droits humains.

Il crée donc en 2004 une deuxième mouture plus aboutie. Un site qui atteint vite les 3 000 visites jour. Un succès qui s’opère au prix d’un travail colossal qu’il assume tout seul, en l’enrichissant de toujours plus de documents, d’articles, de témoignages. Si bien que la place commence à manquer et le webmaster à fatiguer.

« Le temps passant, j’ai pensé que ce serait intéressant que le site ne meure pas avec moi. J’ai donc lancé un appel qui vient dernièrement de rencontrer un écho favorable », lâche-t-il avec soulagement.

C’est l’historien Gilles Manceron qui vient en effet de relever le défi, mais en partie seulement.

L’idée est donc de scinder le site actuel en deux parties. Avec tout ce qui concerne l’histoire de la colonisation et le racisme qui est désormais abrité sur un nouveau portail Internet (ldh-toulon.net) et géré par un collectif d’historiens, le reste demeurant sur l’adresse historique : section-ldh-toulon.net.

« Rien n’est désespéré quand on voit des villages accueillir des migrants »

Lorsqu’on interroge le militant sur son sentiment concernant les années à venir, le propos se fait nettement moins enjoué. Un avenir plus sombre dans le lequel l’émotion continuerait à prendre plus de place que la raison, avec les conséquences que l’on voit déjà à l’œuvre. Il pointe également « cette hostilité qui se développe entre communautés ou plutôt entre personnes qui se considèrent plus comme appartenant à une communauté qu’à une nation ».

La montée du communautarisme donc, mais aussi celle du racisme avec une parole et des passages à l’acte plus qu’inquiétants. Il nous rappelle d’ailleurs l’histoire de ce Français d’origine sénégalaise éjecté d’un train en gare de Toulon. Pour mémoire, un travailleur social confronté à un contrôle de billet musclé qui se rebelle et réclame des explications. Mal lui en prend puisque les passagers se lieront en se basant sur des a priori pour l’expulser du wagon. « L’affaire est toujours en attente de jugement deux ans après », déplore-t-il. « En même temps, rien n’est jamais complètement désespéré quand on voit des villages qui accueillent des migrants », conclut François Nadiras.

Grave mais pas désespéré, en effet. Du moins tant que le monde associatif et militant comptera des vigies de sa trempe. Merci François.

Thierry Turpin