Le poison de la guerre

 « Je suis une fille du Mékong, du colonialisme et de la guerre, l’enfant d’une terre magique et empoisonnée »: le Vietnam. Ainsi commence le livre de Tran To Nga, aujourd’hui âgée de 75 ans et engagée dans le combat contre l’agent orange. Elle raconte sa vie de combats et d’utopies dans un récit haletant et dramatique.

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Tran To Nga écrit : « Je souffre d’une maladie génétique, l’alpha-thalassémie, et d’une forme extrême d’acné, la chloracné; le responsable de ces maux porte un surnom étrange : l’agent orange, le désherbant répandu autrefois par les Américains sur les forêts de mon Vietnam natal. Sa trace est là, dans mes veines. Plus de quarante ans après la fin de la plus grande guerre chimique de l’histoire de l’humanité… J’ai été élevée dans le bruit de la guerre pour devenir une résistante. J’ai dormi dans la jungle, enterré mes amis dans la boue, rêvé de paix dans un pays meurtri. Et maintenant, au couchant de mon existence, un ultime combat m’attend : poursuivre en justice les producteurs de l’agent orange, de puissantes compagnies américaines. »

 Philippe Broussard, journaliste qui a obtenu le Prix Albert Londres en 1993, a convaincu la courageuse Tran To Nga de raconter son parcours de jeune fille élevée dans une famille de militants anticoloniaux, éduquée au lycée français Marie-Curie de Saigon, engagée dans le mouvement de libération du Sud-Vietnam contre la présence américaine, réfugiée à Hanoï pour ses études, lorsque ses parents sont persécutés et sa mère emprisonnée dans les « cages à tigre » du bagne de Poulo Condor.

« Notre pays coupé en deux sera-t-il un jour réuni ? » s’interroge la jeune To Nga en 1957 quand des membres du parti communiste Nord-Vietnamiens s’intéressent à cette étudiante surdouée. Elle précise : « Au fond, je ne suis pas communiste. J’aime le peuple, la solidarité, mais pas l’endoctrinement ni la haine de l’autre. » Après des études de chimie à l’université de Hanoï, To Nga s’engage en 1966 sur le chemin de la résistance : la « piste Ho Chi Minh ». Elle ne sait pas encore qu’elle va vivre plusieurs années dans l’enfer guerrier de la jungle. Elle note : « L’un des généraux américains, Curtis LaMay, s’est fait remarquer en disant vouloir frapper les Nord-Vietnamiens jusqu’à ramener notre pays à l’âge de pierre. » 

Devenue agent de liaison, elle voit plusieurs de ses compagnons mourir et elle est elle-même victime de l’épandage massif de l’agent orange, puissant défoliant fourni par les compagnies Monsanto et Dow Chemical. To Nga dénonce la violence des combats et le sort des victimes des deux côtés : « 500 000 soldats US sont présents sur notre sol et le bilan est déjà lourd pour eux, avec 20 000 morts. »

En 1973, après la mort de 58 000 soldats US et de 3 millions de Vietnamiens, des pourparlers de paix sont engagés. Le Viêt-Cong veut conquérir le pouvoir à Saigon et réunifier le Vietnam. Affectée à Saigon, Tran To Nga est arrêtée par la police, emprisonnée et transférée au «  centre d’interrogatoire de la police de Saigon, dont le nom à lui seul claque comme un fouet. Un surveillant vient d’entrer pour m’annoncer mon transfert vers ce centre. » Enceinte, elle y sera terriblement torturée.

Après avoir perdu un bébé dans la jungle, contaminé par l’agent, Tran To Nga donne naissance à une petite fille en prison. «  La boue oui. La torture. Le cachot. Les cris. Ma petite a déjà connu ça… Donner la vie en prison est une sensation amère. Une joie triste. »

Avril 1975, les troupes du Nord entrent dans Saigon. Les prisonniers politiques sont libérés.

Avec un sourire un soldat délivre Tran To Nga : « Compatriote la ville est délivrée ! Il a une voix douce et l’accent du Nord. Ce sont nos frères venus libérer le Sud. » Mais bientôt la déception s’installe devant la violence des soldats du Nord et les exactions de cette armée qui n’hésite pas à tuer les ennemis d’hier. À la vue d’un jeune soldat du Sud mort, elle réagit : « J’ai vu beaucoup de cadavres, à commencer par ceux de mes camarades les plus chers, mais là, je ne sais pas pourquoi, dans la jubilation de la ville libérée, la mort solitaire de ce soldat ennemi me choque; c’est comme si je découvrais le désastre de la guerre, moi qui ai pourtant vécu tant d’atrocités. Qui étais-tu, jeune soldat ? Étais-tu marié ? Avais-tu des enfants ? »

Le contrôle de la ville s’organise : Quelques dirigeants ont une volonté d’apaisement mais ils ne peuvent la mettre en œuvre. D’autres, moins souples, sans doute aussi plus ambitieux, imposent d’emblée une ligne dure, et s’en prennent notamment aux intellectuels, par essence suspects à leurs yeux. Cette haine de l’’autre, au seul motif qu’il est “sudiste”, “riche” ou je ne sais quoi encore, me heurte au plus profond. Est-ce pour cela que nous nous sommes battus, que nos amis sont morts sous les bombes américaines ? Sans doute pas. Sur la piste, dans la jungle, au cœur des réseaux clandestins de Saigon, je ne pensais pas «  communisme » ni « lutte des classes », mais «  liberté », «  indépendance », « justice ».

Tran To Nga, personnalité respectée pour avoir résisté à la torture, est chargée par le nouveau gouvernement de tâches administratives. Elle écrit : « La “vigilance révolutionnaire” se double parfois, il faut le dire, de l’arrogance des vainqueurs… Chaque soir je rentre à la maison remplie de colère. Le comité militaire provisoire s’est transformé en comité populaire révolutionnaire de Ho Chi Minh-Ville, où les cadres venus du Nord sont majoritaires et la lutte pour les places de choix de plus en plus féroce… Tout cela m’effraie, me dégoûte. »

Et c’est l’exode de milliers de Vietnamiens qui fuient leur pays en bateau « au risque de mourir au large, emportés par une tempête ou bien dépouillés, tués, violés par des pirates. À qui reprocher cette tragédie ? Sans doute pas aux émigrants, plutôt à ceux qui, d’une certaine manière les poussent à fuir, je veux parler de tous ces dirigeants ivres de haine et de pouvoir, prêts à sacrifier une partie du peuple au nom d’une supposée lutte des classes… Je ne me suis pas battue, ma mère non plus, pour aboutir à une telle trahison de nos idéaux de liberté. »

Tran To Nga avoue qu’elle a du mal à trouver sa place dans le Vietnam nouveau, où l’on se méfie toujours des intellectuels. En 1992, après dix-sept ans dans l’enseignement, elle quitte la fonction publique. En 1993, francophone, elle fait son premier voyage en France. « Même au plus fort de la guerre coloniale, quand maman et mes grands-parents s’activaient dans les rangs du Vietminh, nous n’avions aucune haine contre la France et son peuple, juste une volonté de pouvoir choisir notre destin. »

Quelle leçon d’humanité et de courage dans cette période tragique pour le Vietnam !

Aujourd’hui, avec l’association vietnamienne VAVA, Tran To Nga a choisi de se battre pour aider les millions de compatriotes qui ont été exposés à l’agent orange. « Il m’a fallu des années et bien des preuves scientifiques pour mesurer à quel point ce poison censé détruire uniquement les végétaux avait imprégné ma chair et mon destin. Si je suis là à écrire ces lignes, c’est à cause de lui, l’agent orange. » En 2009, à Paris, elle participe à la session du tribunal international d’opinion en soutien aux victimes vietnamiennes des défoliants. Elle témoigne non seulement de son cas personnel, mais aussi des horribles conséquences des maladies provoquées par la dioxine qu’elle a pu constater dans les régions de Thai Binh, de Cu Chi et des villages du delta.

 

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À l’issue de son intervention on lui propose de participer aux poursuites judiciaires contre les multinationales Monsanto et Dow Chemical. Après quelques hésitations à cause de son état de santé, elle accepte de s’attaquer à ces mastodontes de la chimie qui se sont enrichi pendant les guerres. Le 14 mai 2014 une plainte est déposée devant le tribunal de grande instance d’Évry, dans l’Essonne, où réside maintenant Tran To Nga. La copie est adressée à vingt-six compagnies américaines. « Quand je parle de l’agent orange en France ou ailleurs, les gens savent de quoi il s’agit mais ils sont convaincus que ce terme renvoie au passé, à l’Histoire, que tout cela est fini depuis des décennies. C’est faux, et il faut le dire, le répéter haut et fort: les maladies se transmettent de générations en générations. »

Nous savons que les guerres, même arrêtées, ont des conséquences tragiques sur les populations pendant des décennies et nous comprenons, à la lecture du livre passionnant de Tran To Nga, que les industriels de l’armement, chimique ou autre, ont toujours profité des conflits pour parfaire et développer leur pouvoir de nuisance.

Si la firme Monsanto est souvent citée dans ce récit nous devons savoir qu’elle a été rachetée en 2016 par le géant allemand BAYER, fabriquant de pesticides dangereux et qu’elle a intéressé aussi l’autre géant allemand BASF, héritier du conglomérat IG Farben, fournisseur du zyklon B utilisé dans les camps de la mort nazis. Les firmes allemandes ont aussi reconnu avoir fourni du fluorure de sodium à l’Irak pour fabriquer du gaz sarin. En France aussi l’industrie chimique s’est mise aussi au service de la guerre. Rappelons que l’usine Péchiney de Saint-Auban, située dans les Alpes de Haute Provence, a fabriqué à partir de 1916 le fameux gaz moutarde qui a provoqué des centaines morts pendant la première guerre mondiale. L’arsenal chimique, mis au point pendant les guerres, continue de tuer pendant plusieurs générations. Il faut le supprimer comme toutes les autres armes. 

Tran To Nga, « Ma terre empoisonnée, Vietnam, France, mes combats », Stock, 2016. 300 p. 19,50 euros