« MAROCCHINATE »: FEMMES ITALIENNES VIOLÉES PAR DES SOLDATS DE L’ARMÉÉ FRANÇAISE.

 Voici un récit que vous ne trouverez dans aucun livre d’histoire en France, en Italie et encore moins au Maroc. La journaliste Eliane Patriarca, dont la famille est originaire de Ciociaria, région montagneuse italienne située entre Rome et Naples, décide en 2015 «  d’ouvrir le linceul de l’oubli,  (de )lever le voile de la honte ( et de )partir sur les traces des «  Marocchinate », ces milliers de femmes italiennes violées en 1944 par les soldats du Corps expéditionnaire français » placés sous le commandement des généraux Alphonse Juin et Augustin Guillaume. A ce jour, ni l’armée française, ni l’état français n’ont accepté de reconnaître ces exactions avérées, qualifiées aujourd’hui, par la Cour pénale internationale, de crimes de guerre. L’écrivaine raconte son enquête dans un livre très documenté: «  Amère libération » . 

amère libération

 

Les crimes des goumiers

 Les «  goumiers » marocains, gens pauvres et analphabètes, ont été enrôlés dans l’armée française, dès 1908, pour servir à la police coloniale contre les révoltes des « indigènes ». Leur ardeur au combat et leur violence dans la répression ont été utilisées par l’armée pour mieux soumettre les peuples colonisés. Leur tradition de "razzia", qui consistait à piller les vaincus et à châtier cruellement les ennemis, était bien connue des officiers français qui les ont commandé pendant la deuxième mondiale, d’abord en Tunisie puis en Italie, en France et en Allemagne. Le général Alphonse Juin, proche du maréchal Pétain et tardivement rallié au général de Gaulle, décide en 1944 de faire sortir pour la première fois du Maghreb ce Corps expéditionnaire français ( CEP). Il l’utilise pour essayer de briser la ligne allemande Gustav qui coupait l’Italie en deux, sur 150 kilomètres, de Gaeta sur la mer Tyrrhénienne, jusqu’à l’Adriatique, en passant par la montagne des Appenins.

Les armées alliées mettent plusieurs mois pour briser la résistance militaire allemande. Avec des bombardements incessants et des milliers de victimes civiles elles font de la Ciociaria une région martyre.  Le général Augustin Guillaume commande les goumiers du CEP. Il laisse, ses soldats pratiquer à grande échelle des razzias, des viols et des crimes de civils, malgré les nombreuses interventions de protestation des autorités italiennes, des responsables religieux et même de certains commandants alliés. 

Beaucoup d’habitants, réfugiés dans des grottes de la montagne pour se protéger des bombardements, sont attaqués par les "libérateurs". Les noms des villages les plus touchés sont encore douloureux à prononcer pour les victimes: Esperia, Campo di mele, Pontecorvo, Castro dei Vosci, Lenola et Vallecorsa où Vittoria De Sica situe, dans son film «  La Ciociaria », le viol par des goumiers de ses héroïnes Cesira et Rosetta.

L’historienne française Julie Le Gac, dans son livre «  Vaincre sans gloire, le corps expéditionnaire français en Italie », paru en 2013, estime le nombre de femmes violées dans la région à environ cinq mille. L’historien italien Tommaso Baris, récence douze mille victimes civiles. Il s’agit bien de crimes de masse.

A la réponse des officiers français: «  c’est la guerre! », à l’attitude des généraux qui minorent les violences et discréditent  la parole des victimes, s’ajoute les "Mémoires" de Pierre Lyautey, parues en 1945. Ce capitaine des goumiers écrit avec cynisme: «  Quelques cris dans la nuit. Des Italiennes trop belles et trop peu farouches ont voulu voir de plus prés la couleur de nos soldats…Les hommes sont ivres d’offensives et les femmes enivrées de l’air conquérant des vainqueurs. Alors, ma foi, les corps s’unissent à la belle étoile… Or chacun sait que ce n’est pas toujours le goumier qui a courtisé l’Italienne; souvent l’Italienne a séduit le goumier »

Hamid Benrahhalate, fils et neuveu de goumiers ayant participé à la Campagne d’Italie, président de l'Union des anciens combattants marocains, aujourd’hui enseignant à Nice, a publiquement présenté ses excuses en 2004, à Cassino en Italie, aux «  victimes civiles pour ce qu’elles ont subi de la part des troupes marocaines ». A ce jour, aucune autorité militaire française ne l’a imité !

 

La responsabilité de l’armée française.

 Les nombreux travaux des historiens sur les campagnes militaires des Alliés en Italie, les témoignages recueillis auprès des victimes , femmes, enfants et même vieillards, par des journalistes italiens, et l’enquête approfondie d’Eliane Patriarca, ne laissent aucun doute sur la responsabilité du commandement français.

Eliane Patriarca note les nombreux monuments érigés dans les villages italiens en mémoire des victimes avec des inscriptions qui se résument dans la parole d’un témoin: «  Il faut raconter pour que les jeunes sachent ce qu’est la guerre ». Elle n’a pas relevé aujourd’hui de condamnation explicite de l’armée française par les Italiens rencontrés. Ils déclarent que les Alliés les ont libéré du fascisme de Mussolini. 

Mais je peux apporter un témoignage sur la Ciociaria qui date des années 1960. J’ai visité à cette époque l’abbaye de Monte Cassino, site de l’une des batailles les plus meurtrières de la Campagne d’Italie. J’ai appris qu’une poignée des soldats allemands avaient résisté  très longtemps aux bombardements alliés et à l'assaut de troupes anglo-américaines. Ce sont les soldats coloniaux et polonais qui, au prix de très nombreux morts, étaient parvenus à neutraliser la défense allemande. Quinze ans après la guerre, mon ami italien, originaire de Ciociaria me le rappelait et il ajoutait l'anecdote suivante:  Son oncle, Domenica Bevilacqua, originaire du village de Gallinaro en Ciociaria, avait émigré à Paris, comme beaucoup d'habitants de ce village au début du XXème siècle. Enfant d'artiste lyrique il avait travaillé très jeune dans l'atelier de Rodin, était devenu sculpteur et avait épousé une française. Pendant la deuxième guerre il avait fui les persécutions parisiennes et s’était réfugié à Gorbio, un village de la Côte d’Azur proche de la frontière italienne. Cinq ans après la fin de la guerre il décidait de rendre visite à sa famille italienne en Ciociaria. Dans l'autobus qui le conduisait, avec sa femme, de Rome à son village natal, des passagers l’ont entendu parler français. Ils ont demandé au chauffeur d'arrêter le car et de faire descendre ces Français " assassins". 

Cette anecdote prouve que le ressentiment était encore important contre les Français à cette époque et que les habitants de la Ciociaria faisaient bien la différence entre les soldats du Corps expéditionnaire et les Français qui les commandaient.

Eliane Patriarca rapporte d'ailleurs dans "Amère libération » le témoignage intéressant de Giuseppe Moretti, maire actuel du village martyr d'Esperia. Il assure ne pas vivre dans la haine des Marocains. La preuve, ajout-t-il: " En pleine crise des migrants nous accueillons quatre familles marocaines et nous avons mis à leur disposition un bâtiment communal. Les enfants, musulmans, fréquentent l'école et nous faisons tout pour les intégrer." 

 

"Amère libération"

 

Le livre d'Eliane Patriarca porte bien son titre. Il exprime le sentiment des Italiens de la Ciociaria ,surpris et désespérés, quand ils ont vu arriver la troupe des "libérateurs": 12 000 goumiers, en djellaba et sandales, qui les ont terrorisé et martyrisé. 

Malgré sa honte d'être une Française qui va réveiller des souvenirs douloureux la journaliste a mené une enquête sérieuse et indispensable pour l'histoire de l'armée française. Son récit est essentiel pour connaître les crimes des armées qui ne doivent pas restés secrets et impunis. 

L'auteure nous rappelle que "après la guerre, le général Juin a fait une belle carrière. Toujours fidèle au vainqueur de Verdun, il adresse en 1945 un témoignage écrit en faveur du maréchal Pétain lors du procès de celui-ci. En 1947, il rejoint l'Afrique du Nord et son cher Maroc où il occupe le poste de résident général de la France à Rabat. Inspecteur général des forces armées françaises en 1951, il prend ensuite le commandement en chef des forces armées alliées du secteur Centre Europe dans le cadre de l'Otan. Il est élevé à la dignité de maréchal de France en mai 1952 et reçu à l'Académie française en juin... En 1955, il s'oppose à l'indépendance du Maroc." Un beau palmarès pour un "libérateur" !

L' écrivain italien Alberto Moravia, dans son livre " La Ciociaria", paru en 1957, qui a inspiré le film de Vittoria De Sica, raconte l'histoire de Cesira et Rossetta violées par des goumiers. Il écrit: " Jamais je n'avais si bien compris que la guerre détruit tout sentiment humain, que le prochain n'existe plus et que tout le mal est possible".  

 

Éliane Patriarca: " Amère libération" Arthaud, 2017.