16 juillet 2005 ARGENTINE Je finis la lecture du livre de Carlos Gabetta : ARGENTINE , LE DIABLE DANS LE SOLEIL. C’est un livre de 1979, publié par l’atelier Marcel Jullian, celui qui avait édité aussi le livre de MAY PICQUERAY. C’est un livre de témoignages, recueillis en France et dans d’autres pays d’exil comme la Suède, sur les crimes de l’armée d’Argentine avant et pendant le gouvernement du général Videla. La plupart des témoins, entre vingt et trente ans, qui ont perdu des membres de leur famille et ont souvent été torturés, racontent comment était leur vie en Argentine, comment ils ont été arrêtés et comment ils ont été torturés. C’est bouleversant car on se rend compte que des gens qui mènent une vie ordinaire peuvent être considérés, du jour au lendemain, comme des « subversifs » par un gouvernement fasciste. Les intellectuels sont capables d’ « apprécier » la qualité des tortures psychologiques pratiquées par de vrais techniciens qui ont eu en autres pour professeur le général français Aussares. Quand la loi du pays devient la loi des militaires les habitants ne sont plus que des « bêtes » à humilier ou à faire disparaître. .............................................................. Tous les témoins gardent un optimiste incroyable en disant : « Un jour les militaires perdront. Nous reviendrons en Argentine et nous serons plus forts pour lutter ». Ils ont eu raison. Leurs sacrifices n’ont pas été vains mais le chemin est encore très difficile. ......................................................... Nous avons fait un voyage en Argentine en janvier 2002. Au mois de décembre 2001, de violentes manifestations avaient eu lieu dans tout le pays. L’Argentine, ruinée par le Fond Monaitaire International, avait fermé les banques et les usines. La population, sans ressource, descendait dans la rue pour demander le départ de tous les politiques. Les affrontements avaient fait plusieurs victimes. Au mois de janvier, le peso continuait à s’effondrer, les manifestations se poursuivaient, les chomeurs organisaient des barrages de route et des occupations. .......................................................... Nous étions arrivés en Argentine du Chili par le sud. A Ushuaia il y avait quelques petites manifestations mais la situation était plutôt calme. Les échos de la capitale, à 3000 kilomètres, étaient amortis. En arrivant à Buenos Aires, l’ambiance n’était pas la même. Nous avions choisi un hôtel bien placé sur la place de Mai, en face du gouvernement. Quand nous avons donné le nom et l’adresse de l’hôtel au chauffeur de taxi il nous a fortement déconseillé d’aller dans cet hôtel car nous risquions de rester coincés par les manifestations qui se préparaient pour le soir même. Il nous a conduit dans un hôtel de banlieue qu’il connaissait. Mais je voulais prendre la température de ces évènements et nous sommes revenus en ville le soir. ........................................................ Attablés à la terrasse d’un restaurant à proximité du centre ville, nous avons eu une première idée de l’état de la situation de la population. Plusieurs groupes de personnes se dirigeaient vers le lieu de la manifestation, en famille. Un couple avec trois enfants, dont un encore dans une poussette, s’arrête devant nous et nous propose une petite bouteille d’eau minérale. Nous avions ce qu’il fallait pour boire et nous ne comprenions pas leur geste. Quand ils nous ont entendu parler français, le monsieur nous demande, dans un français très correct si nous voulions lui acheter sa bouteille. Après discussion nous avons compris que le monsieur était professeur de français, sa femme professeur d’anglais, qu’ils ne touchaient plus leurs salaires depuis plusieurs mois, qu’ils allaient à la manifestation et qu’ils en profitaient pour vendre quelques bouteilles d’eau avec un petit bénéfice pour survivre. Voir ce couple d’intellectuels contraint à la mendicité pour nourrir leurs enfants nous a déjà donné la mesure de la crise profonde qui touchait les Argentins. ...................................................... Nous ne sommes pas allés jusqu’à la place centrale d’où partait la manifestation car il y avait beaucoup de monde, la place était interdite par la police à moto ou à cheval et nous devions regagner notre lointaine banlieue. Nous avons donc regardé les manifestations à la télévision, en direct sur deux chaînes privées, pendant toute la nuit. Il était étonnant pour un Français de constater les moyens que la télévision consacrait à ces évènements, les images qu’elle réussissait à faire au milieu de la foule chargée par les motards de la police, les entretiens qu’elle recueillait auprès des manifestants qui disaient tout le mal qu’ils pensaient de leurs gouvernants. Et tout cela non stop pendant des heures. Comme ce sont des chaînes privées il faut croire que le public était nombreux à suivre ces évènements et qu’il participait ainsi à distance à l’action des manifestants. ............................................................ Nous apprenions le lendemain qu’il y avait eu des blessés, ce qui ne nous étonnait pas quand on voyait la brutalité de la police à la télévision, brutalité dénoncée par les commentateurs de la télévision. Mais la situation s’est calmée pendant quelques jours et je souhaitais regagner l’hôtel du centre pour être plus prêt de la vie de Buenos Aires. Le lendemain nous étions donc de retour dans le centre ville. Et là nous avons constaté plusieurs attitudes révélatrices. Devant les ambassades et notamment l’ambassade d’Espagne des queues interminables de candidats au visa se formaient déjà le dimanche pour l’ouverture du lundi matin. Les gens s’installaient sur le trottoir, sur plusieurs rues, avec siège, couverture, nourriture et eau. Ils pouvaient attendre plusieurs nuits et plusieurs jours pour pouvoir remplir leur demande de visa. Tous ces émigrants, venus d’Espagne, d’Italie, d’Allemagne, ou d’ailleurs, voyaient leurs enfants ou petits enfants tout faire pour émigrer à nouveau dans l’autre sens. ................................................................ Dès qu’une personne nous entendait parler français dans la rue, elle s’approchait pour entamer la conversation si elle parlait quelques mots de français et nous demandait s’il était possible d’émigrer en France. Avec beaucoup de peine je devais les dissuader en leur apprenant que la France n’était plus la « patrie des droits de l"homme ». Si les Chiliens avaient été bien reçus en 1974, aujourd’hui ils seraient reconduits à la frontière comme tant d’autres .Il n’y avait plus rien à espérer de la France. .......................................................... J’étais d’autant plus honteux de leur avouer la véritable situation de la France, qu’il s’agissait souvent d’intellectuels ayant une image mythique de notre pays. Et j’étais encore plus honteux quand je constatais que la France, comme les autres nations riches, avait largement participé au pillage de l’Argentine. Les banques BNP, Société Générale, Crédit Lyonnais et bien d’autres, avaient exporté l’argent des Argentins, les sociétés Renault, France Télécom, Thales et bien d’autres avaient licencié leur personnel, exporté les capitaux et diminué les retraites. Au même titre que les puissances du G7 ou G8, nous étions des voleurs, mal à l’aise devant la détresse de cette population. .............................................................. Sur la place de MAI nous sommes allés rendre hommage aux « mères de la place de Mai », les mères de disparus qui luttent depuis bientôt trente ans. Il y a une salle de conférence dans leur local, où se tiennent en permanence des réunions. Il y a aussi une librairie, un bar et une projection permanente des images de la lutte. Ces mères qui n’étaient que quelques dizaines au début de la dictature militaire, ont été battues, torturées, enlevées, mais ne se sont jamais découragées et ont continué à manifester pacifiquement et régulièrement. Devant leur obstination et leur notoriété internationale qui grandissait, le pouvoir militaire a dû céder en arrêtant de les persécuter mais elles n’ont pas pour autant retrouvé leurs enfants ou leurs parents. Elles demandent toujours justice aujourd’hui. Le nouveau gouvernement argentin fait des tentatives pour condamner les militaires criminels et retrouver les « disparus », mais les résultats sont encore très timides. Les « mères de la place de MAI » appelées par mépris les « folles de la place de Mai » par la dictature, font preuve d’un courage remarquable que l’on ne peut qu’admirer et soutenir.