Taïwan, un désir d'indépendance

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 Située dans le Pacifique, à 160 km des côtes chinoises, séparée de la Chine par le détroit de Formose dont l'îlot le plus proche est à quelques centaines de mètres du continent, Taïwan a subi les colonisations de nombreuses puissances terrestres et maritimes avant d'être revendiquée par la Chine. Les Taïwanais ont toujours essayé de défendre avec courage leur indépendance. Cette revendication est toujours d'actualité.

 La violence des colonisations

Peuplée depuis des millénaires par des aborigènes venus, selon différentes études, de Malaisie ou de Polynésie, l'île fut découverte par les colonisateurs européens en 1590.

Ce sont des marins portugais qui établissent le premier contact avec les tribus locales et qui donnent à l'île le nom de Formose (isla formosa !). Ils sont suivis par les Hollandais, les Espagnols, les Mandchous, les Français et les Japonais qui occupent l'île de 1895 à 1945. Ni les Européens, qui ont utilisé la " diplomatie de la canonnière", ni les Chinois, qui ont envahi l'île, n'ont réussi à réduire les révoltes des Aborigènes. Quand les fonctionnaires mandchous déclarent l'indépendance de l'île, le 25 mai 1895, l'armée japonaise en profite pour déclarer la guerre à Taïwan et l'occuper au prix de milliers de morts civils et militaires. La colonisation japonaise impose sa langue, son costume et l'abandon du taoïsme. « Le soldat japonais avait apporté l'ordre, la discipline, la hiérarchie et la soumission qui caractérisaient le régime colonial » écrit René Dumont dans son livre : " Taïwan, le prix de la réussite".

En 1945, après la défaite des Japonais dans la seconde guerre mondiale, Taïwan redevient une province chinoise. Le général Tchang Kaï-chek nomme à la tête de l'île Chan Yi, un gouverneur violent et corrompu. Le 27 février 1947, des étudiants déclenchent une émeute. Chan Yi la réprime dans le sang, en faisant 30 000 morts. Il proclame la loi martiale. C'est le début de la "terreur blanche". Il faudra attendre 1996 pour qu'un mémorial aux victimes soit érigé dans le Parc de la Paix de Taipei.

Quand, en 1949, le parti communiste de Mao Zedong s'impose en Chine, Tchang Kaï-chek, son armée et son gouvernement, s'installent à Taipei, suivis par deux millions de Chinois continentaux. « Il s'agit d'une véritable invasion qui a très vite rétabli une ségrégation de type colonial » selon René Dumont. Président à vie, le "généralissime" Tchang Kaï-chek impose la dictature jusqu'à sa mort en 1975. Son objectif est de chasser les communistes de Chine avec l'aide de l'armée des États-Unis.

 Un pays militarisé

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Lors de notre voyage à Taïwan, le guide nous a conduits, comme tous les visiteurs de Taipei, au "Mémorial national Tchang Kaï-chek". Ce gigantesque palais de marbre blanc est devenu un lieu de pèlerinage pour des Taïwanais, qui peuvent y assister toutes les heures à une relève de la garde nationale, dans le pur style militaire avec marche au pas et salut au drapeau. Si ce bain dans la soldatesque ne lui suffit pas, le touriste peut aussi se rendre au "Mémorial national du Docteur Sun Yat-sen", où une autre relève de la garde est aussi assurée.

Taïwan consacre une part très importante de son budget à l'armée. Jusqu'en 1970 la mission officielle de l'armée était de reprendre la Chine continentale et de détruire le parti communiste chinois. Aujourd'hui, son rôle est plutôt de défendre le statut de Taïwan menacé par la Chine. Les États-Unis ont doté Taïwan de ce qui se faisait de mieux dans les forces aériennes. La flotte américaine patrouille régulièrement dans les eaux du détroit. La France a participé à l'armement de la marine taïwanaise. On se souvient de l'affaire des "frégates de Taïwan", en août 1991, qui a permis de financer des partis politiques en France par le biais de rétro commissions. Grâce à l'action de la juge Éva Joly, des condamnations d'hommes politiques ont été prononcées.

Les Forces armées de Taïwan sont constituées de plusieurs centaines de milliers soldats et de plusieurs millions de réservistes. Cette armée est, proportionnellement au nombre d'habitants, l'une des plus importantes du monde. Des soldats taïwanais avaient été envoyés en Corée et au Vietnam pour rejoindre les guerres de l'armée des États-Unis. Dans les années 1980, Taïwan a même entrepris un programme de recherche clandestin d'armement nucléaire.

Depuis 1951 le service militaire, d'une durée de 2 ans, est obligatoire pour tous les hommes âgés de 18 ans. En 2008, en raison d'une baisse du taux de natalité, le service est raccourci d'un an. En 2011, sous le gouvernement du président Ma Ying-jeou, qui a renforcé les liens entre Taïwan et Pékin, la loi a fait passer le service militaire à une durée de 4 mois. Les conscrits sont remplacés par des volontaires. En décembre 2018, sous le gouvernement de la présidente Tsai Ing-wen, le service militaire obligatoire est supprimé. Le parlement a même eu le courage de réduire les retraites des militaires, malgré leur protestation et des manifestations de rue.

 Une situation économique et politique incertaine

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En novembre 2018, nous étions présents pendant la campagne des élections régionales. Plusieurs partis démocratiques s'affrontaient. Au final, le parti démocrate progressiste de la présidente Tsai Ing-wen, qui défend la souveraineté taïwanaise contre la Chine, a reculé. C'est le candidat prochinois qui a gagné les élections à Kaoshsiung, la deuxième ville économique du pays. Les étudiants, avec le "mouvement des tournesols", avaient occupé le parlement en 2014 pour s'opposer à tout rapprochement avec la Chine, mais les jeunes diplômés de 2018 « sont moins intéressés par la liberté d'expression que par l'argent, et sont prêts à aller travailler en Chine » déplore l'artiste taïwanaise Shake, inquiète pour l'avenir de son île.

Depuis que la République de Chine populaire a remplacé la République de Chine (Taïwan) à l'ONU, Taïwan n'est plus reconnu officiellement par la communauté internationale. La Chine fait pression, avec succès, sur de nombreux pays pour leur faire abandonner la reconnaissance de Taïwan.

En 1986, quand René Dumont écrit son livre au titre prémonitoire: "Taïwan, le prix de la réussite", il analyse scientifiquement dans les deux premières parties le succès exceptionnel du développement de l'île dans les domaines de l'agriculture et de l'industrie, puis il aborde, dans la troisième partie, la situation politique sous le titre : « Entre totalitarisme et démocratie : un fascisme "mou", un avenir incertain ». Notre ami pacifiste souligne déjà l'isolement diplomatique de Taïwan, les menaces de la pollution et de l'automobile, le problème des jeunes qui partent étudier aux États-Unis et ne retournent pas au pays, l'avenir peu assuré du "petit dragon" d'Asie, qui perd déjà son avantage d'une main-d'œuvre à bon marché.

Aujourd'hui les riches descendants des "Mainlanders", Chinois venus du continent, préfèrent investir en Chine plutôt que de donner du travail aux courageux taïwanais.

L'indépendance de l'île est donc fortement compromise.

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Un espoir de paix grâce au tourisme ?

Depuis que les Chinois continentaux ont eu l'autorisation de se rendre à Taïwan, ils sont devenus les touristes les plus nombreux. En 2016, année record, ils ont été presque 4 millions. La présidente Tsai Ing-wen s'est félicitée de ce succès et a décidé de renforcer le secteur du tourisme.

Lorsqu'on visite cette île on comprend ce qui peut attirer les voyageurs curieux : un accueil chaleureux, pas de présence policière, une grande liberté de circulation. On peut déambuler sans crainte, de jour comme de nuit, dans des marchés animés et bruyants qui offrent toutes sortes de nourritures. Les Taïwanais sont des travailleurs courageux : jeunes, ils ont le culte de la réussite, adultes, le culte du travail, mais, le soir, ils savent manifester leur joie de vivre.

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Jeunes et vieux se pressent très nombreux dans les temples, où ils sont venus pour prier, pour faire des offrandes ou pour demander le succès à leurs examens. Aucun fidèle ne semble gêné par les photographes qui se déplacent librement dans le temple pour saisir des scènes de vie ou pour fixer les détails des ornements de couleurs vives et d'une extraordinaire exubérance. Les temples sont des lieux de rencontre fréquentés jour et nuit. Certains temples, à l'architecture surprenante, sont érigés sur plusieurs niveaux.

On découvre aussi que la tolérance est la religion la plus commune à tous les Taïwanais. Tous les cultes du monde sont représentés dans l'île et, plus étonnant encore, il est possible de célébrer des cultes différents dans un même temple. C'est ainsi que nous avons pu filmer, dans des temples de Confucius ou des temples taoïstes, de spectaculaires cérémonies chamaniques qui sont interdites en Chine continentale.

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Taïwan se distingue aussi par la richesse de ses musées. Les Chinois fortunés qui se sont réfugiés dans l'île avec le général Tchang Kaï-chek, après la seconde guerre mondiale, ont emporté dans leurs bagages toutes les collections d'œuvres d'art qu'ils ont pu. On parle de 4 800 caisses expédiées à Taïwan. Dans le très beau Musée national du Palais 15 000 pièces, sur les 650 000 encore cachées, sont exposées. Les bronzes, les porcelaines, les cloisonnés, les peintures sont très bien présentés et mis en valeur.

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Cette île montagneuse séduit aussi les touristes avec ses côtes escarpées, ses gorges exceptionnelles, comme celles de Taroko, et ses parcs où la nature encore sauvage est préservée.

On sent à Taïwan une société en pleine évolution qui donne la priorité à l'éducation, tend vers l'égalité des sexes et reconnaît le droit de grève. Si les États-Unis cessent d'utiliser Taïwan comme leur bras armé contre la Chine continentale, on peut espérer qu'un rapprochement entre les deux peuples, qui a commencé avec le tourisme, permettra un jour de faire baisser la tension et ouvrira la porte à une indépendance reconnue de l'île.

 

 René Dumont : "Taïwan, le prix de la réussite", La Découverte, 1987.