JORDANIE

Les Bédouins, les réfugiés et la paix

 

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« Les Bédouins sont les fils des sables plus que de leurs pères » dit un proverbe arabe. En Jordanie, pays constitué à 80 % de désert, axe principal des caravaniers entre l’Orient et la Méditerranée, la source traditionnelle de revenu des Bédouins a longtemps été le pillage. Aujourd’hui, pour la plupart sédentarisés, ces anciens guerriers constituent toujours la garde personnelle du roi et sont restés maîtres des principaux lieux touristiques de Pétra et de Wadi Rum.

 

Les Bédouins

Les traditions bédouines, vieilles de plusieurs millénaires, sont toujours présentes dans l’organisation de la société, mais elles sont fortement menacées par la sédentarisation et l’adaptation au mode de vie occidental. Pour maintenir un équilibre pacifique entre les tribus, le roi Abdallah II choisit les membres de son gouvernement parmi les représentants des grandes familles du pays.

Lorsque les caravaniers, transportant la myrrhe, l’encens, la soie ou les épices, traversaient les déserts de l’actuelle Jordanie, les Bédouins prélevaient leur part de butin. Les pèlerins chrétiens ou musulmans qui se rendaient sur les lieux saints de Palestine étaient également rançonnés. Cette pratique constituait la principale source de revenu des chameliers, cavaliers et muletiers du désert qui pratiquaient également une maigre agriculture et un petit élevage de chèvres.

La première guerre mondiale a provoqué de profonds bouleversements dans la société bédouine. Pour sa bonne connaissance des tribus bédouines, l’archéologue Thomas Edward Lawrence, connu sous le nom de Lawrence d’Arabie, fut enrôlé comme soldat dans l’armée anglaise et organisa la révolte arabe contre l’occupant ottoman. Après la victoire, les combattants bédouins espéraient pouvoir créer une Confédération d’États arabes mais les deux puissances coloniales, la France et l’Angleterre, se partagèrent à leur insu les territoires de l’empire ottoman: la Syrie et le Liban pour la France, la Palestine, l’Irak et la Transjordanie pour l’Angleterre, engendrant ainsi des relations conflictuelles encore sensibles aujourd'hui entre ces pays.

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Les touristes

Dans les années 1960, lorsque ma femme a visité la Jordanie qui s’étendait de Jérusalem à Aqaba, le site de Pétra n'offrait qu'un hébergement sommaire. Des Bédouins, rassemblés à l'entrée du Siq, proposaient seulement dromadaires et mulets pour en faire le tour. En 1985, Pétra a été inscrite par l’Unesco au Patrimoine mondial de l’humanité. Un grand nombre de touristes est alors venu découvrir « la cité rose du désert » fondée par les Nabatéens. Les Nabatéens, probablement de riches caravaniers venus vers le VIe siècle avant Jésus-Christ de la Péninsule arabique, ont sculpté dans la roche des tombeaux, des temples et des palais impressionnants, empruntant des éléments décoratifs aux Égyptiens, Assyriens, Mésopotamiens, Grecs et Romains.

Pour protéger ce site archéologique exceptionnel, le gouvernement jordanien a contraint les Bédouins Bdouls à quitter les grottes où ils habitaient et les a regroupés dans un village à proximité : Umm Sayhoun. Le village est pourvu d’électricité, d’eau et d’une école. Quelques Bédouins ont refusé de partir, d'autres sont revenus occuper des grottes. Beaucoup vivent du tourisme en proposant dromadaires et carrioles aux visiteurs. Quelques uns font grimper leurs ânes et leurs mulets, chargés de lourds Occidentaux, dans des escaliers et des rochers glissants. Des femmes et des enfants tiennent de pauvres échoppes de babioles importées. Des hommes servent des cafés et des thés sur des terrasses aménagées dans les rochers, l'oreille collée à leur téléphone portable.

Au mois de janvier 2018, il était agréable de goûter à la beauté du site, à la tranquillité du lieu et au silence dus à l’absence totale de véhicule à moteur. Mais les Jordaniens déplorent cette situation : le nombre de touristes a fortement diminué. Il a été divisé par deux entre 2010 et 2017 et a encore chuté avec la guerre en Syrie alors que le village Wadi Musa de Petra est aujourd'hui une véritable ville équipée de nombreux hôtels, commerces et restaurants.

Malgré un environnement géopolitique instable la Jordanie jouit d’une sérénité et d'un calme surprenants. Nous avons été étonnés de ne voir que des contrôles policiers très discrets et peu nombreux sur les sites touristiques et le long des routes. Même dans le désert de Wadi Rum, proche de la frontière avec l’Arabie Saoudite et sur le site de Béthanie au contact de la frontière avec Israël, les soldats ne semblent pas en état d’alerte.

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Le royaume et les réfugiés

La Jordanie a connu dans son histoire de nombreuses vagues de réfugiés.

La capitale Amman, qui s’étend aujourd’hui sur dix-neuf collines et compte environ trois millions d’habitants, n’était qu’un petit village avant l’arrivée, en 1887, des Circassiens. Ce peuple du Caucase, chassé de Russie par le tsar, dit avoir subi un génocide lorsque douze de ses tribus furent en partie exterminées à Sotchi par Alexandre II, le 21 mai 1864. Un million d’entre eux ont été poussés à l’exode, 200 000 sont morts de faim et de maladie, plusieurs milliers se sont réfugiés en terre bédouine. On estime aujourd’hui la communauté circassienne à 100 000 membres en Jordanie. Chaque année, depuis 2011, le collectif Mai 21 commémore l’expulsion du Caucase, en manifestant pacifiquement devant l’ambassade de Russie à Amman. En 2014 ce sont les Circassiens jordaniens qui ont animé la campagne « No Sotchi 2014 » contre les jeux olympiques organisés par Poutine à Sotchi.

Israël est aujourd’hui encore la principale menace pour la Jordanie. Même si un traité de paix a été signé le 26 octobre1994 avec Rabin, la Jordanie a subi les graves conséquences de l’occupation de la Palestine par l’État juif. En1948, 750 000 Palestiniens sont chassés de leur pays. La Jordanie en accueille environ 300 000 et leur accorde la nationalité jordanienne. En 1964, Yasser Arafat, chef de l'OLP (Organisation de Libération de la Palestine), appelle à la résistance armée. En représailles l’armée israélienne attaque la Jordanie. En 1967, Israël occupe la Cisjordanie, Jérusalem, le Sinaï, la bande de Gaza et le plateau du Golan. Deux millions de Palestiniens se réfugient à nouveau en Jordanie. Le roi Hussein cherche alors à établir une paix avec Israël. En 1970, il échappe à un attentat : il décide de chasser Arafat et les forces palestiniennes de Jordanie. Les bombardements de l’armée jordanienne sur les camps palestiniens font plusieurs milliers de morts. Ces événements tragiques, connus sous le nom de « Septembre Noir » poussent l’OLP à fuir au Liban. Mais on estime qu’aujourd’hui 43 % des neuf millions d’habitants de la Jordanie sont d’origine palestinienne.

L’actuel roi de Jordanie, AbdallahII, avait été envoyé encore tout jeune à l’académie militaire de Sandhurst en Angleterre par son père le roi Hussein, qui voulait en faire un véritable guerrier dans la tradition bédouine, mais ce militaire a vite compris que la guerre n’a jamais été une solution. Dans son livre de mémoire publié en 2011, « La dernière chance, à la recherche de la paix à l’heure des périls », il écrit : « Je condamne la guerre. J'ai vu assez de souffrances dans notre région pour savoir que la guerre n'apporte que la destruction. La sécurité d'Israël ne sera garantie que par un accord avec ses voisins, pas par davantage de guerres et d'actions militaires. »

En 2003 la guerre des États-Unis contre l’Irak a provoqué la fuite d'Irakiens vers la Jordanie. Venant du pays le plus riche et le plus développé de la région les riches Irakiens ont investi à Amman dans des hôtels de luxe et des commerces prospères.

En 2013, quand commence la guerre en Syrie, un demi-million de personnes se réfugient en Jordanie. Elles sont estimées à plus d’un million en 2017. Certaines sont confinées dans des camps proches de la frontière nord et d’autres, plusieurs centaines de milliers, se sont éparpillées dans les villes où elles ont été accueillies par des familles jordaniennes. Le royaume hachémite est resté fidèle à son traditionnel sens de l’hospitalité. Mais la pression démographique devient forte dans un pays qui est considéré comme le plus pauvre en eau de la planète et qui importe 95 % de ses besoins énergétiques.

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Une paix fragile

Pénélope Larzillière dans « La Jordanie contestataire » explique comment les mouvements se sont développés dans ce pays de « pure création britannique », depuis que les colonisateurs ont placé à sa tête l’émir Abdallah, originaire de l’Arabie saoudite et promoteur d’un nationalisme hachémite pro-occidental. Les liens entre la Jordanie et le Royaume-Uni n’ont été rompus qu’en 1957. La royauté jordanienne est restée proche du monde Anglo-saxon. En 2018 les États-Unis ont encore versé un milliard de dollars à la Jordanie dans le cadre du « programme d’actions extérieures » contre trois milliards à Israël tout de même !

En visite en Jordanie, en mars 2013, le président Barak Obama avait félicité le roi Abdallah II pour sa gestion du «  printemps arabe ». Avant les révoltes de 2011, il était très risqué de critiquer publiquement le roi, mais l’exemple tunisien a poussé le peuple jordanien à exprimer ses revendications sur la place publique. Des sit-in ont été organisés à Amman, des mouvements se sont formés pour demander des réformes contre la pauvreté et pour la constitution d’une monarchie parlementaire. Le mouvement des jeunes « du 24 mars », sur le modèle du mouvement égyptien de la place Tahrir, voit le jour. Trente six chefs de grandes tribus rédigent un pamphlet qui accuse la reine et son entourage de corruption. Pourtant les manifestants n'appellent pas massivement au renversement du régime et organisent des actions non-violentes.

Le roi Abdallah II raconte dans ses mémoires comment il est intervenu directement et plusieurs fois auprès du président des États-Unis pour essayer d’éviter la guerre contre l’Irak et pour limiter le soutien américain à la politique coloniale d’Israël. Mais il n’a pas été entendu quand il disait : « Israël doit clairement faire un choix. Veut-il rester une forteresse, guettant du haut de ses remparts des voisins de plus en plus hostiles et agressifs ou veut-il tendre une main pacifique et enfin s'intégrer dans la région en se faisant accepter des autres et en les acceptant ? ».

Charles Enderlindans le numéro de Janvier 2018 du Monde Diplomatique précise : « Israël a profondément changé au cours des ans. M. Abbas [chef de l'Autorité palestinienne] est confronté à l’un des gouvernements les plus à droite de l’histoire du pays, où les éléments religieux et messianiques donnent le ton. »

D'autre part, la décision de Donald Trump de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël a provoqué des réactions hostiles dans tout le monde arabe. Le roi de Jordanie s’est ouvertement opposé à ce projet et a autorisé des manifestations pacifistes contre le président des États-Unis, généralement conduites par une jeunesse de plus en plus séduite par le mouvement Hezbollah.

Espérons que le peuple de la Jordanie pourra se préserver de la violence régionale !

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Pénélope Larzillière, « La Jordanie contestataire »militants islamistes, nationalistes et communistes, Actes Sud, 2013, 24,80 €, mis en ligne 2014, 248 p.

Philippe Georget, « Tendre comme les pierres », Jigal polar, 2015, 9,80 €, 456 p.

Abdallah II, Roi de Jordanie, « La dernière chance, À la recherche de la paix à l'heure des périls » Odile Jacob, 2011, 17,95 €, mis en ligne, 394 p.