ASSA TRAORÉ, SOEUR COURAGE.

 

Le livre d’Assa Traoré: «  Lettre à Adama » est présenté ainsi: « La vie d’Assa Traoré a basculé le 19 juillet 2016, un soir de canicule où son frère cadet Adama est déclaré mort dans la cour de la gendarmerie de Persan. Mains menottées dans le dos, face contre terre, asphyxié. Ce jour-là, il devait fêter ses 24 ans…Avant la mort d’Adama Assa était éducatrice spécialisée. Aujourd’hui elle se consacre entièrement à la cause de son frère pour « la vérité et la justice ». 

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Un combat contre la «  violence légitime »

 

Du 19 juillet 2016, jour où Assa Traoré apprend la mort de son frère, alors qu’elle est en Croatie pour accompagner des jeunes de Sarcelles,  jusqu’au 6 avril 2017, jour où le procureur de la République de Pontoise est muté et où «  les mensonges des autorités  éclatent en vol » la soeur d’Adama a tenu le journal de son combat quotidien pour obtenir la vérité. Présenté comme une lettre émouvante et digne, adressée à son frère Adama,  son livre retrace la vie courageuse de sa grande famille française d’origine malienne. Elle raconte les efforts d’intégration, les humiliations et les persécutions subies par les jeunes garçons noirs et les détails des traitements que les gendarmes ont fait subir à Adama, jusqu’à sa mort.

«  Pour nous la police est une police d’exception, dont le visage est celui de forces d’intervention. Elles ne garantissent pas notre sécurité, elles nous mettent en danger. Elles chargent chaque jour leurs voitures d’un arsenal de guerre qui en dit long sur le blanc-seing délivré par le pouvoir politique pour nous soumettre, nous écraser socialement. Vous, nos frères, nos hommes. Pour les gendarmes qui t’ont arrêté, Adama, il ne s’est rien «  passé d’anormal » le 19 juillet 2016. La routine. Les forces de l’ordre en tant que représentantes de l’Etat détiennent le monopole de la «  violence légitime ». 

«  La police présente dans les quartiers populaires est le bras armé d’un système toujours plus inégalitaire, qui stigmatise, marginalise, jusqu’à disqualifier des vies. Elle ne protège pas nos enfants, elle les tient en joue. Comme s’ils étaient des ennemis de l’intérieur. » 

 

La révolte contre l’acharnement des forces de l’ordre.

 

Assa Traoré montre avec quelle violence les autorités françaises traitent les familles «  issues de l’immigration ». Elle s’indigne à juste titre: «  Nous ne sommes pas « issus de l’immigration », bien que médias et politiques le répètent à l’envie depuis des décennies, mais héritiers d’une histoire partagée entre la France et le Mali… Notre père Mara-Siré Traoré est né en 1943 au Mali, dans une fratrie de neuf enfants… Fils du gouverneur de Kayes et d’une agricultrice, il a grandi au milieu d’une famille dont le sang avait déjà coulé pour défendre la France, pays dont nous-mêmes sommes aujourd’hui les enfants. Ses deux grands-pères s’étaient battus pendant le seconde Guerre mondiale. L’un d’eux en était revenu à l’âge de la retraite avec une jambe en moins… A 17 ans, mû par sa soif d’ailleurs, notre père a fait son choix. Un petit sac sous le bras, sans un sou en poche, et sans rien dire à personne, il a quitté le Mali… »

Et elle ajoute pour justifier son acharnement à découvrir la vérité sur la mort de son frère Adama:

«  Je n’ai jamais oublié ce que Mara-Siré Traoré ( mon père) avait dit à ses dix-sept enfants: s’il arrive malheur à l’un d’entre vous un jour, il faudra compter sur la fratrie. »

La douleur de toute une famille persécutée par les autorités policières et judiciaires est toujours présente dans le livre mais la détermination d’Assa Traoré suscite l’admiration:

«  Mon chagrin est un gouffre. Mais ma rage est plus grande encore, c’est un feu en moi…Je suis dressée dans l’adversité. C’est une guerre. Je n’ai plus rien à perdre, je veux sauver les miens. Notre honneur. Notre dignité. La tienne, Adama. »

Bravant les obstacles mis sur sa route par la maire de Beaumont-sur-Oise et la préfecture, Assa Traoré organise une marche blanche à Beaumont et des rassemblements et hommages à Grenoble, Lyon, Bordeaux, Rennes, Nantes, Paris. Elle trouve l’avocat capable de défendre sa famille, elle intervient à la radio et à la télévision, elle soutient les familles d’autres victimes comme celles de Rémi Fraisse ou de Théo. Elle se débat pour essayer de corriger la version militaire de la « bavure », reprise par les médias. «  Ils tentent de faire de toi celui que tu n’es pas. Un dangereux délinquant, qui somme toute, aurait bien cherché ce qui est arrivé ».

«  La peine de mort est abolie en France depuis 1981, mais les magistrats ne condamnent jamais les policiers pour les actes qu’ils commettent en tuant nos frères… Comment obtenir justice dans ces conditions? »

«  Quels comptes la France règle-t-elle avec sa propre histoire? Avec les siens, tous ces Français issus de l’immigration. Il faut s’interroger sur le sens de ces actes et l’inconscient postcolonial qu’ils charrient. » 

 

L’usage excessif de la force.

 

Six experts, mandatés par le Haut commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, ont interpellé le 17 février 2017 le gouvernement français au sujet "de l’usage excessif de la force par la police concernant trois personnes d’origine africaine". ( François Bayiga, Adama Traoré et Théo Luhaka.)  Le groupe de travail exige aussi "des informations supplémentaires sur les causes physiques du décès de Monsieur Traoré", et de savoir "s’il a bénéficié d’une assistance médicale lors de sa détention". Réponse de la France : instruction en cours, couverte par le secret.

Elsa Vigoureux, journaliste à l’Obs, qui a co-écrit «  Lettre à Adama » avec Assa Traoré nous apprend cette interpellation dans un article daté du 14 juillet 2017. 

Les secrets militaires sont bien gardés et peuvent détruire des familles entières. Assa Traoré, aujourd’hui connue mondialement grâce à son combat pour la vérité et la justice, fait preuve d’un courage hors du commun. On sait que d’autres familles se battent et souffrent depuis longtemps sans résultat. Assa nous parle de Lamine Dieng mort en 2007, à 25 ans, Abdelhakim Ajimi mort en 2008, à 22 ans, Amadou Koumé mort en 2015, à 33 ans.

Nous espérons qu’Assa réussira à briser le mur du silence des autorités françaises.

Cela permettra peut-être au gouvernement français de prendre la mesure de la dangereuse dérive du maintien de l’ordre dans un pays soumis à l’état d’urgence. 

Il est intéressant aussi de consulter l’enquête réalisée par les journalistes de l’équipe Reporterre, dirigée par Hervé Kempf, sur les violences policières relevées à Paris, Toulouse, Rennes, Nantes, Lyon pendant les manifestations d’opposition à la loi travail en février 2016. On peut lire en préambule:

« Le rapport que vous lirez ci-dessous confirme hélas les craintes que nous avions. L’action de maintien de l’ordre a pris en France un tour très dangereux qui menace l’intégrité physique de nombreux citoyen(ne)s pacifiques, parfois de mineurs et même d'enfants. L’usage des LBD est devenu courant alors qu’il devrait être exceptionnel, pour autant même qu’il soit légitime, ce qui est discutable. Les tirs tendus de grenades se multiplient de manière inacceptable. L’utilisation de policiers en civil non identifiables pour des actions d’interpellation ou de répression est devenue systématique. Le non-respect du droit des journalistes à couvrir sans crainte les événements est devenu habituel. »

Les pacifistes ne cesseront pas de dénoncer les violences utilisées par les représentants de l’Etat pour les contraindre les citoyen(ne)s au silence.

 

LETTRE À ADAMA, Assa Traoré avec Elsa Vigoureux, Seuil, 2017

Site: https://reporterre.net/Violences-policieres-le-rapport-qui-dit-les-faits

Site: taranis news

Le 22 juillet 2017, jour de l'anniversaire de la mort d'Adama, sa famille et ses amis manifestent devant la gendarmerie de Persan.

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