Frontière et drame humain

 

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Après avoir vu le beau film Stefan Zweig, adieu l'Europe j'ai décidé de lire le livre de mémoires de Stefan Zweig Le monde d'hier qui dormait dans ma bibliothèque. Au dernier chapitre « l'agonie de la paix », l'auteur raconte comment en 1938 Hitler massacre l'Autriche, et comment il devient apatride. Stefan Zweig pacifiste et citoyen du monde écrit alors cette page qui garde toute son actualité aujourd'hui.

 « Rien peut-être ne rend plus sensible le formidable recul qu'a subi le monde depuis la Première Guerre mondiale, que les restrictions apportées à la liberté de mouvement des hommes et, de façon générale, à leurs droits.

Avant 1914, la terre avait appartenu à tous les hommes. Chacun allait où il voulait et y demeurait aussi longtemps qu'il lui plaisait. Il n'y avait point de permissions, point d'autorisations, et je m'amuse toujours de l'étonnement des jeunes, quand je leur raconte qu'avant 1914, je voyageais en Inde et en Amérique sans posséder de passeport, sans même en avoir jamais vu un. On montait dans le train, on en descendait sans rien demander, sans qu'on vous demandât rien, on n'avait pas à remplir une seule de ces mille formules et déclarations qui sont aujourd'hui exigées. Il n'y avait pas de permis, pas de visas, pas de mesures tracassières, ces mêmes frontières qui, avec leurs douaniers, leur police, leurs postes de gendarmerie sont transformées en un système d'obstacles ne représentaient rien que des lignes symboliques qu'on traversait avec autant d'insouciance que le méridien de Greenwich.

C'est seulement après la guerre, que le national-socialisme se mit à bouleverser le monde, et le premier phénomène visible par lequel se manifesta cette épidémie morale de notre siècle fut la xénophobie: la haine ou, tout au moins, la crainte de l'autre. Partout on se défendait contre l'étranger, partout on l'écartait. Toutes les humiliations qu'autrefois on avait inventées que pour les criminels on les infligeait maintenant à tous les voyageurs avant et pendant leur voyage. Il fallait se faire photographier de droite et de gauche, de profil et de face, les cheveux coupés assez court pour qu'on pût voir l'oreille. Il fallait donner ses empreintes digitales, d'abord celle du pouce seulement, plus tard celles des dix doigts. Il fallait en outre présenter des certificats, des certificats de santé, des certificats de vaccination, des certificats de bonnes vies et mœurs, des recommandations, il fallait pouvoir présenter des invitations et les adresses de parents, offrir des garanties morales et financières, remplir des formulaires et les signer en trois ou quatre exemplaires, et s'il manquait une seule pièce de ce tas de paperasses, on était perdu...

Je mesure tout ce qui s'est perdu de dignité humaine dans ce siècle. »

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 Quand on sait que ce texte a été écrit en 1941, au Brésil, quand Stefan Zweig, réfugié, a déjà décidé de mettre fin à ses jours, on mesure la portée de ses observations et le drame de tous les réfugiés qui sont obligés de fuir leur pays. On sait aujourd'hui à quelle catastrophe de violence et de guerre ont conduit ces mesures d'oppression. L'attitude du gouvernement français envers les migrants, notamment à Calais et à la frontière italienne, fait planer la menace de jours très sombres.