«  Aux quatre coin-coins du Canard », MOISAN

 

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En 1984, quand le film «  Ecoutez May Picqueray » a été programmé au cinéma Saint-Séverin à Paris, grâce à Roger Diamantis, le dessinateur MOISAN, m’a fait le plaisir  de venir assister à une projection suivie d’un débat avec le public. Moisan avait donné de nombreux dessins antimilitaristes pour le journal de May Picqueray: Le Réfractaire. 

 

May

 

 

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A la sortie de la projection nous nous sommes retrouvés dans un restaurant grec qui faisait face au cinéma pour boire un verre et manger un morceau. Entre deux 102 ( pastis 51X2) j’ai fait part à MOISAN et mon souhait de tourner un film sur le Canard enchaîné dont il était un dessinateur-phare. Moisan, avec sa verve habituelle m’a dit: « Tu n’y arriveras jamais. Au Canard tout le monde se croit dans l’Olympe et la plèbe n’y entre pas ». Est-ce qu’il voulait me lancer un défi? Il acceptait toutefois de me recevoir un jour pour faire un documentaire sur lui.

Nous étions ce jour-là un mardi. Moisan refusait de manger dans le restaurant grec et préférait boire des 102 en attendant que je le raccompagne en voiture au restaurant Bougainville, dans le 2ème arrondissement, où la rédaction du Canard se retrouvait habituellement pour déjeuner en attendant la sortie de l’imprimerie du journal. 

 

 

 

 

Arrivés au Bougainville avec Moisan, vers 16h, nous trouvons l’équipe du Canard attablée dans la salle du fond. Les journaux, tout juste sortis de l’imprimerie, sont distribués aux journalistes présents. Moisan me dit: «  Tu vas voir, chaque journaliste va regarder uniquement son article ». Je comprendrai pourquoi par la suite: les dessinateurs comme les journalistes n’étaient pas sûrs que leur dessin ou leur article soient publiés comme ils le souhaitaient.

Après avoir salué le directeur Roger Fressoz, le rédacteur en chef Gabriel Macé, et quelques journalistes je me retirais et saluait Moisan au comptoir.

En 1986, quand j’ai commencé le tournage du film «  Aux quatre coin-coins du Canard », avec l’accord de Roger Fressoz, j’ai eu l’occasion de croiser plusieurs fois Moisan, surtout le lundi, quand il venait apporter son dessin au journal. À l’époque son dessin occupait la moitié de la dernière page. 

Après avoir enregistré mon entretien avec Roger Fressoz,  je demandais un rendez-vous à Moisan pour lui poser quelques questions, notamment sur la célèbre rubrique LA COUR, qu’il avait tenue avec André Ribaud ( Roger Fressoz) pendant toute la période gaulliste.

 

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Moisan la cour

 

 

 

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 À mes demandes répétées d’enregistrement, Moisan répondait : «  On se retrouve au Musset ( bar à proximité du Canard) pour en parler ». Autour d’un 102 pour Moisan et d’un 51 pour moi, notre conversation portait sur les sujets d’actualité et j’étais toujours impressionné par la vivacité d’analyse et les prises de position de Moisan.

 

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Mais quand la question arrivait à «  Quand pouvons-nous vous rencontrer pour vous filmer? » , la réponse était toujours: «  Nous en reparlerons la semaine prochaine ».

Nous avons donc tenté un lundi soir, quand les dessinateurs venaient accrocher leurs dessins sur le panneau de la salle de rédaction, d’interroger Moisan sur son dessin. Il refusait tout net et répondait: «  Je ne suis pas apte, le lundi soir à répondre à toutes sortes de questions ». Ceci ne nous empêcha pas d’aller boire un coup après au Musset.

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Le tournage du film «  Aux quatre coin-coins du Canard » s’est échelonné sur de nombreux mois. Quand j’ai accumulé suffisamment d’éléments pour commencer le montage du film j’ai fait un dernier appel à Moisan en lui disant que j’avais pu relever le défi qu’il m’avait lancé deux années auparavant mais que je n’avais pas réussi à le filmer lui-même alors qu’il avait accepté à l’époque ma proposition de faire un portrait sur lui. Peut-être sensible à ce dernier argument, Moisan, me fixait un rendez-vous dans sa maison des Yvelines.

 

C’était un merveilleux cadeau! 

 

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Avec un sens de l’image et de la mise en scène théâtrale extraordinaire Moisan s’asseyait derrière sa table de travail et devant une superbe affiche dessinée pour la pièce La Paix de Jean Vilar. 

 Avec sa voix puissante, son sens de l’humour, ses formules percutantes, ses gestes théâtraux et son goût de la provocation, Moisan nous a fasciné. Nous avons tout de suite senti que cette séquence serait importante pour le film. Je ne regrettais pas d’avoir insisté pour pouvoir la tourner.

Après un bon déjeuner préparé par madame Moisan, nous avons encore tourné quelques plans dans sa maison où des tableaux de ses peintures étaient exposés. Nous faisions ainsi la connaissance de ses qualités de peintre. Et l’on découvrait déjà, dans sa peinture , son goût pour la caricature.

 

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Une fois le film «  Aux quatre coin-coins du Canard » achevé Moisan s’est montré satisfait de sa prestation. Elle était aussi très appréciée par le public. Quand le film était projeté dans une salle de cinéma je m’asseyais parfois avec le public pour connaître les réactions des spectateurs. Les séquences dans lesquelles Moisan était présent provoquaient toujours des réactions.

 

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Malheureusement Moisan meurt brûtalement le 28 février 1987.

Jusqu’à ses derniers jours Moisan apportait encore régulièrement ses dessins au Canard. J’avais eu l’occasion, de le saluer à nouveau, une fois ou deux. Il se plaignait de la place de son dessin qui se réduisait parfois. Mais, figure historique du journal, personne ne se risquait encore à limiter son dessin d’une demi-page. Après sa mort, sauf exception, les autres dessinateurs du Canard n’ont jamais réussi à obtenir autant de place que Moisan. 

 

 

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En 1993, Paul-Henri Moisan, fils de Moisan, lui-même graphiste et éditeur, organise, avec le musée-galerie de la Seita, à Paris, une exposition de dessins de Moisan, intitulée: « Histoires d’une république, de De Gaulle à Mitterand ». Il n’est pas étonnant que le musée de la cigarette française s’intéresse à Moisan qui fumait beaucoup. Dans la séquence tournée pour le film «  Aux quatre coin-coins du Canard », il avait toujours une cigarette à la main. Dès que l’une commençait à s’éteindre il en rallumait aussitôt une autre avec le bout de la première. C’est peut-être pour cette raison que la conservatrice du musée a demandé un extrait du film pour le diffuser dans une salle de cinéma attenante à l’exposition. 

Je proposais à Paul-Henri Moisan de remonter un court sujet en rajoutant quelques tableaux de peinture qui n’apparaissaient pas dans le film. Paul-Henri me proposait aussi quelques dessins supplémentaires du Merle Blanc, journal dans lequel Moisan avait travaillé avant d’entrer au Canard. Nous avons donc remonté ensemble un sujet d’une vingtaine de minutes qui a été projeté pendant toute la durée de l’exposition.

Ecoutez MOISAN

 

 Ecoutez Moisan, caricaturiste

1993, 14 minutes, film vidéo

http://bbernard.canalblog.com/archives/2013/01/18/26184542.html

 

En 1997, les Archives Nationales organisent avec Paul-Henri Moisan, une nouvelle exposition avec des documents d’archives et des dessins de Moisan. 

 

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Le film sur Moisan est à nouveau projeté dans l’enceinte de l’exposition. J’assiste à un débat sur le dessin de presse auquel participent plusieurs dessinateurs contemporains. Plantu regarde le film jusqu’au bout et salue la qualité exceptionnelle de l’oeuvre de Moisan.

 

 

 

 

 

 

 

En 2013, j’apprends par hasard, qu’une exposition des dessins de Moisan est inaugurée au Palais de l’Europe, à Menton. Moisan qui avait une maison à Sainte Agnès est bien connu dans la région. La télévision régionale fait un reportage et diffuse des extraits du film. 

D’autres expositions sont organisées par Paul-Henri Moisan et le film continue à circuler. 

 

Moisan dessin

 

Quand je rencontre Paul-Henri Moisan, en 2016, au pot des 100 ans du Canard, il me rappelle des phrases prononcées par son père dans le film. Ces formules sont presque devenues des «  classiques ». Par exemple celle où il dit en parlant de de Gaulle qui réclame le Canard: «  Voyons, que dit le volatile? ». 

Je me suis ainsi rendu compte comment, même pour la famille, un document audiovisuel devient une mémoire vivante. 

Je suis donc heureux d’avoir pu, avec patience et persévérance, fixer l’image et la parole d’un grand artiste de la caricature. 

 

 

photos © Bernard Baissat

 

dessins © Le Canard Enchaîné