Le rire de Cabu

 « Il y a eu un terrible attentat à Charlie Hebdo. Cabu est mort » C’est par ces mots angoissés que ma fille m’a appris la nouvelle au téléphone, le 7 janvier 2015. Elle m’a nommé ensuite toutes les autres victimes. Elle savait que Cabu, qui était un peu de son enfance avec le Club Dorothée et qui l’avait croquée quand elle était petite - «  Florence mange ta soupe » - était un ami. Apprendre aussi brutalement que le rire de Cabu avait été interrompu par un tueur avec une arme de guerre m’a bouleversé au point que je n’arrivais pas à écrire ce petit mot pour notre journal pacifiste.

Ce que les assassins n’ont pas pu faire disparaître c’est l’impressionnante collection de dessins et de publications que ce dessinateur de génie nous laisse et qui continuera à faire rire nos enfants et nos petits enfants mais ce que j’ai toujours dans mon oreille c’est la sonorité du rire de Cabu qui ponctuait toutes ses phrases. Dès qu’il disait une parole critique, il l’accompagnait d’un rire généreux qui révélait sa grande bonté et son absence de haine, même pour les personnages les plus abjects.

En 1985, pendant le tournage de mon documentaire sur le Canard Enchaîné qui a duré deux ans, j’ai eu la chance de mieux connaître Cabu. Je le voyais surtout au bouclage du journal, à l’imprimerie qui se situait à l’époque sur les Champs Élysées.

Dès le mardi matin Cabu s’installait avec ses crayons et son encre de Chine sur la grande table de l’imprimerie et il suivait la mise en page du journal. Il savait que l’on ferait appel à lui pour « boucher des trous », comme il disait. Il était capable de faire une caricature ou un dessin politique, à la dimension, en quelques minutes. Cette faculté de dessiner au milieu de l’effervescence tout en parlant avec les journalistes m’impressionnait. Pendant que nous filmions, Cabu me demandait des nouvelles de mes films, peu connus du grand public. Cette curiosité et cette attention à toutes les personnes qui l’entouraient me touchait et nous avons rapidement échangé des idées antimilitaristes qui nous ont rapprochés.

Cabu connaissait mon documentaire sur May Picqueray qui avait été correctrice au Canard Enchaîné. Elle avait été remplacée par son fils Lulu que Cabu aimait bien et par Alain Grandremy qui organisait aussi des expositions avec les dessinateurs du Canard. Cabu aimait mon film sur Eugène Bizeau, poète non-violent, auquel il avait lui-même consacré une bande dessinée et pour lequel il offrit, à l’éditeur de Tours Christian Pirot, une belle série de dessins pour le livre: «  Bizeau a cent ans ». Il croquait Bizeau, vigneron, un verre de vin à la main sur un tas de militaires avec la légende: «  Je les enterrerai tous! ». Bizeau mourut à 106 ans.

Nous savons tous que Cabu ne buvait que de l’eau, aussi il eu droit aux sarcasmes des journalistes du Canard quand il illustra la campagne: «  Un verre ça va, trois verres bonjour les dégâts ». Il aimait par contre le bon café et les pâtisseries. C’est donc dans un café proche de l’imprimerie qu’il me donnait rendez-vous, après le bouclage pour parler de l’actualité. Il me conseillait le meilleur café et la meilleure pâtisserie de la maison. Cette envie de faire plaisir à tout le monde, je l’avais aussi remarqué dans l’imprimerie quand un typo venait lui demander un dessin pour le carton d’invitation de l’anniversaire de sa fille. Il interrompait son travail pour le satisfaire. Cabu ne savait pas refuser un plaisir et il le faisait toujours avec une parole affectueuse et un rire généreux.

C’est aussi près du buffet des pâtisseries que l’on était sûr de rencontrer Cabu si l’on avait la chance, comme cela m’est arrivé quelques fois, d’être invité au pot annuel du Canard où se pressait une foule d’amis du journal. Je me souviens surtout du pot de 1990, après les manifestations pacifistes contre la première guerre du Golfe. Cabu avait lancé avec d’autres dessinateurs La grosse Bertha. Le Canard Enchaîné, moins pacifiste qu’à ses débuts, n’avait pas pris une position très ferme contre cette guerre. Cabu avait publié ses dessins les plus engagés dans La grosse Bertha. Il avait amené quelques numéros au pot du Canard. Il les cachait dans sa sacoche et m’avait donné un numéro en disant: « Ne le montre pas trop ici car ils sont moins antimilitaristes que nous ».

C’est aussi à cette époque que Cabu m’a demandé de faire un film sur Mouna. Il appréciait ce personnage, haut en couleurs et engagé, auquel il avait consacré une bande dessinée dans La Gueule Ouverte et pour lequel il avait illustré de livre d’Anne Gallois «  Mouna, gueule ou crève ». Il m’a donné l’épreuve du livre car je connaissais mal Mouna. Et c’est grâce à Cabu que j’ai découvert, filmé et aimé Mouna.

Il y aurait encore beaucoup d’autres anecdotes à raconter mais les lecteurs de l’Union Pacifiste connaissent Cabu aussi bien que moi et pourraient en écrire autant car Cabu a toujours été un fidèle du journal et nous a offert une quantité importante de dessins. Quand je lui ai demandé un dessin pour les 50 ans de notre association, il a tout de suite accepté et m’a encouragé à le diffuser largement, comme il l’avait déjà fait, quelques années plus tôt, quand il m’avait offert des dessins pour les affiches des films «  Aux quatre coin-coins du Canard » et «  Mouna ».

La dernière fois que j’ai vu Cabu, c’était au salon du livre de la Maison de la radio. Dans une ambiance surchauffée Cabu signait ses livres.

Il y avait devant sa table, comme d’habitude, une foule impressionnante. J’ai pris place dans la queue et j’ai attendu patiemment mon tour car je voulais offrir le livre « Cabu swing » à mon petit-fils clarinettiste et amateur de jazz. Arrivé à la table, Cabu m’a tout de suite demandé: «  Où en es-tu de tes films? ». Comment faisait-il pour résister à la fatigue avec cette pression de la foule? Comment pouvait-il se souvenir encore de mon travail? Il a pris le temps de dessiner un clarinettiste en hommage à Benny Goldman et de répondre à quelques questions pour notre émission de radio Si Vis Pacem. Merci Cabu !

Quel grand artiste! Quel homme généreux ! Comment se passer de ce dessinateur qui a enchanté toutes les générations ? Son portrait était brandi dans la grande marche parisienne du 11 janvier 2015 : « Je suis Charlie ». Nous ne sommes pas prêts d’oublier Cabu ! Son rire résonnera encore longtemps dans nos mémoires.

Bernard 

 

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