16 juin 2005

J’ai lu le livre MAI 68 ET SES VIES ULTERIEURS, de KRISTIN ROSS

Je lui ai adressé ce courriel :

Après avoir lu votre excellent livre sur MAI 68 je ne serai plus jamais un " vieux soixante huitard " honteux : MERCI.

Alors mes idées " gauchistes ", cultivées en 1968, sont bien politiques !

Elles m’ont valu de rester marginal dans la gauche, ma famille de pensée, et d’avoir gardé un esprit critique que je n’arrivais pas à conceptualiser. En vous lisant je trouve la seule analyse du mouvement politique que j’ai eu la chance de vivre et qui a conditionné sans doute mon comportement tout au long de ma vie.

J’étais un jeune travailleur de l’audiovisuel en 1968, fraîchement débarqué de ma province provençale et de mes études universitaires. J’ai participé à Paris à beaucoup d’actions de la rue, de l’université et de mon lieu de travail : la télévision. J’ai appris en deux mois plus que dans mes vingt cinq années précédentes. J’ai quitté la France pour le Niger en septembre 1968, très éprouvé par notre déception, et j’ai connu les effets de la répression. Je suis revenu en France en 1975 après plusieurs années passées dans différents pays. C’est alors que j’ai ressenti qu’il devenait " honteux " de se positionner par rapport à MAI 68. Je ne reconnaissais plus mes compagnons d’idées.

J’ai eu l’occasion depuis longtemps de boycotter le journal LIBERATION, de m’opposer aux porte-paroles " officiels " de MAI 68, mais je n’avais jamais compris aussi clairement pourquoi j’étais aussi m’éloigné d’eux.

J’ai fait un film sur le tiers-mondiste René DUMONT, j’ai travaillé dans une émission spécialement dédiée aux populations immigrées en France, je suis citoyen du Monde, j’ai fait plusieurs documentaires sur le monde ouvrier. Je me sens plus digne de mes engagements et je pourrai renvoyer maintenant les jeunes militants qui ont été trompés sur la signification de MAI 68 à votre livre.

MERCI,

Vous me redonnez espoir !

Bernard BAISSAT

Kristin Ross me répond :

> Cher Bernard Baissat,
>
> J'ai lu avec grand plaisir votre message--merci d'avoir pris le temps
> de l'ecrire. On ne sait jamais qui va lire son ouvrage, et je suis
> contente que mon livre a trouve un lecteur sensible a ce que j'ai
> essaye de faire. J'espere un de ses jours avoir l'occasion de voir un
> de vos documentaires.
>
> Tres cordiallement,
>
> Kristin Ross
> --
> Kristin Ross
> Professor of Comparative Literature
> New York University
> 19 University Place
> New York, New York 10003

Je lui écirs :

Chère Kristin Ross,

Quel plaisir de recevoir aussi vite une réponse de l'auteure d'un livre
que j'ai apprécié!
Comme je l'espère les "rescapés de la société de consommation" pourront
encore trouver des moyens de lutte pour sauver un avenir bien menacé. Votre
livre est un bon outil pour nous réunir.
J'ai été très heureux d'y trouver le nom de Jean Chesnaux, que j'ai
connu dans des engagements pour la défense des Kanaks de Nouvelle Calédonie
( la décolonisation de l'empire français n'est pas terminée!) et dans
l'Association Greenpeace France, dont il était le président et où il m'a
fait entrer au conseil d'administration. Nous n'étions pas toujours d'accord
sur l'attitude à avoir dans la politique française mais c'est un homme que
je respecte.
J'ai cherché dans votre biographie un petit livre sur les graffitis de
la Sorbonne de MAI 68, fait par l'historien Jean MAITRON, je ne l'ai pas
trouvé. Jean MAITRON, était un historien du mouvement ouvrier, en poste à la
Sorbonne au moment des évènements et l'un des seuls professeurs qui sont
restés avec les étudiants pour occuper l'université. En plus de sa thèse sur
le mouvement anarchiste français et de nombreux ouvrages sur la Commune de
Paris ou le Paris révolutionnaire, il a créé le DICTIONNAIRE DU MOUVEMENT
OUVRIER FRANCAIS, qui comporte aujourd'hui plus de 40 volumes et plusieurs
milliers de biographies. Le dictionnaire est poursuivi aujourd'hui par une
équipe d'une trentaine d'historiens dirigés par Claude PENNETIER, chercheur
au CNRS. Les prochains volumes couvriront la période 1945-1968 et pourront
vous intéresser.
C'est avec Jean Maitron, mort depuis plus de 10 ans, que j'ai commencé à
faire des films sur des militants ouvriers et sur la Bourse du Travail de
Paris. C'est lui qui m'a fait découvrir les anonymes qui continuaient à
lutter à plus de 80 ans avec un enthousiasme qui m'étonnait. J'ai donc
décidé, en marge de la télévision qui était mon gagne pain, de produire et
réaliser quelques portraits qui sont maintenant dans les archives des
bibliothèques.
J'ai continué de travailler avec l'équipe des historiens du mouvement
ouvrier français mais aussi international dans une série d'émissions pour la
télévision par internet CANALWEB, qui malheureusement a fait faillite. Cette
télévision pouvait être consultée dans le monde entier. Ces émissions seront
bientôt sur un site de la Sorbonne mais il reste à régler des droits
juridiques.
Cette expérience de deux ans ( 2000-2002) a été très intéressante car elle
m'a mis en contact avec des historiens et des militants de plusieurs pays,
dont les Etats Unis.
Je suis donc très heureux de constater que des intellectuels américains
comme vous ont été capables de comprendre, mieux que les Français, certains
évènements qui se sont passés dans notre pays et que la lutte héritée de 68
contre le capitalisme, l'impérialisme et les successeurs du gaullisme (
militaires, services spéciaux, police...) n'est pas abandonnée dans le
monde.
Lecteur-ami du MONDE DIPLOMATIQUE ( le seul journal encore lisible en
France avec LE CANARD ENCHAINE et CHARLIE HEBDO) j'espère pouvoir vous
montrer un jour un de mes films pour en débattre avec vous.
L'un des derniers thèmes que j'ai abordé, sujet encore difficile à
défendre en France, est le sujet de l'euthanasie et de la violence faite aux
femmes.
Bon courage pour votre excellent travail.
.
Bien cordialement

Bernard Baissat