ODILE KRAKOVITCH, Les femmes bagnardes.
ODILE KRAKOVITCH, auteure du livre " Les femmes bagnardes" Entretien avec Bernard Baissat le 25 mai 1990.
Odile Krakovitch : Les femmes bagnardes, 1990 [
Odile Krakovitch LES FEMMES BAGNARDES Olivier Orban, 1990, 305 p. Historienne,
Odile Krakovitch est aussi une femme engagée dans son siècle.
Alors que la mode est plutôt au recul, à l'effacement du chercheur derrière son objet, elle a choisi d'inscrire cette recherche dans une perspective radicalement autre. La première phrase de l'introduction le dit sans ambages : « Ce livre veut être la dénonciation d'un crime — et c'est à la dénonciation des crimes que doit servir l'histoire — , un crime dont furent responsables, à égalité, le Second Empire et la Troisième Répu¬ blique ». Flétrissant l'hypocrisie des deux régimes, la monstruosité de l'enfermement et de la transportation de dizaines de milliers d'hommes et de femmes à qui on avait fait miroiter une hypothétique régénération, Odile Krakovitch nourrit son émotion de la connaissance intime des dossiers. Conservateur aux Archives nationales, chargée de classer les dossiers des bagnes, environ 100 000 liasses individuelles, elle a choisi une population particulière, ces femmes, ses sœurs, qui furent « envoyées dans les terres lointaines pour être punies, mais surtout pour, comme du bétail, être mariées, procréer et peupler ».
À partir d'un fonds homogène, 2 000 dossiers individuels, elle retrace à la fois 160 l'histoire de la colonisation pénale, celle de la législation pénale et, à travers l'étude de la vie quotidienne, celle de la France au XIXe siècle. S'attachant à tout connaître de ces êtres de chair et de sang, de leurs origines géographiques, sociales, familia¬ les, elle contribue à une histoire générale de la période. Au passage, elle refuse les idées reçues et invite à reprendre certaines approches de la condition des prolétaires français. Ainsi réfute-t-elle l'affirmation communément admise sur le concubinage massif et précoce de cette catégorie sociale. Les condamnées qu'elle a étudiées étaient mariées ou mères célibataires, parfois veuves, mais la trace d'une union passagère et préférée au mariage n'a pas été conservée. De même l'infanticide lui paraît-il la marque du XXe siècle alors que la bagnarde du XIXe est surtout une voleuse qui effraie la société parce qu'elle trouble l'ordre. C'est la raison essentielle qui a conduit les gouvernements à les englober dans cette tourbe qu'on ne voulait plus voir sur le terri¬ toire métropolitain et qu'on désirait transporter dans les colonies parce qu'on renon¬ çait à les redresser en France.
Odile Krakovitch décrit les deux régions qui furent appelées à recevoir des femmes, la Guyane et la Nouvelle-Calédonie. Elle parle également des Antillaises qui eurent à subir la transportation. Elle s'intéresse particulièrement au mariage forcé de ces bagnardes emmenées à Bourail et qui ont fait souche sur le Caillou. Sans doute est-ce pourquoi son livre a été si longuement commenté dès sa publication car sur cette terre l'histoire présente rejoint celle du siècle précédent. Les dirigeants du FNLKS, Jean-Marie Tjibaou le premier, n'ont-ils pas été amenés à établir une distinction au sein de la population caldoche, en séparant ceux qu'ils considèrent comme des « victimes de l'Histoire » des simples immigrants venus coloniser la région ? Or les trans¬ portées qui acceptèrent de se marier sur place furent interdites de retour puisque leur conjoint était condamné à demeurer sur place. Libres elles-mêmes à l'expiration de leur peine, elles devenaient les prisonnières de leur mari et le piège administratif se refermait sur elles. Une autre catégorie eut à souffrir des rigueurs des codes, celles que l'on qualifia de « pétroleuses » après les incendies de la Commune. Elles ne béné¬ ficièrent pas de l'amnistie de 1880 mais durent rester en Guyane ou en NouvelleCadédonie, ce que l'on ignorait généralement.
Jean-Yves MOLLIER