Nils Andersson : « l’engagement fut mon université »

 Lors d’une réunion du collectif « Ni guerre ni état de guerre » un camarade m’a conseillé la lecture du livre de Nils Adersson « Mémoire éclatée ». Écrivain internationaliste, amoureux de la langue française, Nils Andersson y raconte avec une belle écriture littéraire, son parcours courageux, rigoureux et honnête pour l’avènement d’un monde meilleur.

 

Nils Andersson

Éditeur militant

Né en 1933 en Suisse, d’un père suédois et d’une mère française, Nils Andersson mène ses premières luttes dans sa ville natale : Lausanne. Il accepte de reprendre le métier de son père, peintre-décorateur, à condition de pouvoir continuer à poursuivre sa passion pour les livres et, particulièrement, pour les livres français qu’il veut diffuser en Suisse. Sa rencontre à Paris avec Jérôme Lindon, animateur des Éditions de Minuit est déterminante. Ce dernier a publié le livre d’Henri Alleg, « La question », qui traite de la torture pendant la guerre d’Algérie. Le gouvernement français a ordonné la saisie de l’ouvrage pour « participation à une entreprise de démolition de l’armée ». Jérôme Lindon demande à Nils Andersson de faire rééditer le livre en Suisse. Nils Andersson emprunte 5 000 Francs suisses à sa mère pour se lancer dans un métier qu’il ne connaît pas encore, celui d’éditeur. Deux semaines plus tard « La question » sort en librairie, aux éditions de la Cité qu’il vient de créer. L’ouvrage est augmenté par « Une victoire », texte de Jean-Paul Sartre, censuré dans le journal l’Express.

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Si Nils Andersson devient éditeur c’est essentiellement pour défendre ses convictions anticolonialistes. Il a lu les articles de Claude Bourdet dans France Observateur. Il est conscient de « l’aliénation colonialiste qui pèse de tout son poids sur l’opinion française ». Il est révolté par le discours de François Mitterrand du 5 novembre 1954 : « l’Algérie c’est la France, des Flandres au Congo… la seule négociation c’est la guerre ». Il a lu « Pour Djamila Bouhired », le livre de Georges Arnaud et Jacques Vergès, qui rapporte les sévices subis par la militante algérienne arrêtée pendant la bataille d’Alger.

Nils Andersson comprend que le livre doit, en période de guerre, remplir la fonction d’information qui revient normalement à la presse. Il écrit : « Comment bâillonner les voix de Djamila Bouhired et Henri Alleg, comment taire la vérité sur la mort de Maurice Audin alors que Pierre Vidal-Naquet, avec tous les obstacles d’un état de guerre induit pour accéder aux informations et aux preuves, soumettant l’actualité à la démarche historique, dévoile dans «  L’affaire Audin » de manière irréfutable qu’il ne s’est pas évadé, mais qu’il a été assassiné ? Plus encore, Pierre Vidal-Naquet désigne nommément les assassins. »

Les éditions de la Cité publient aussi « La gangrène » ouvrage collectif de témoignages sur les tortures pratiquées rue des Saussaies à Paris ou place Vauban à Lyon. Le livre avait été saisi dès sa sortie en France. « Les mesures policières se multiplient, des dizaines d’ouvrages seront interdits. Les poursuites judiciaires à l’encontre de Jérôme Lindon ou de François Maspero pour “atteinte à la sûreté de l’État”, “ incitation à la désertion”, “injures envers l’armée”, se succèdent » écrit Nils Andersson, qui fait lui aussi l’objet d’une surveillance policière en Suisse.

 «  Le droit à l’insoumission est légitime »

Nils Andersson note : « Le choix de l’insoumission est un engagement dont la valeur doit être d’autant plus soulignée qu’aux yeux de beaucoup, ceux qui prennent cette décision apparaissent comme des “traitres”. Leur choix est lourd de conséquences, rompre avec les siens, se séparer de ses amis, quitter les lieux qui constituent leur univers. En franchissant la frontière, ils deviennent insoumis ou déserteurs, ils n’auront peut-être jamais un droit au retour. Ils ont une vingtaine d’années, ils ignorent de quoi sera fait demain. »

Les Éditions de La Cité, installées dans le building du Métropole à Lausanne, deviennent « une plaque tournante des réseaux de soutien français » à l’indépendance de l’Algérie. C’est là que le jeune déserteur André Gazut se présente en 1958 pour obtenir de l’aide. Devenu réalisateur à la Télévision Suisse Romande, il raconte sa rencontre avec Nils Andersson : « D’une manière consciente ou inconsciente, la guerre d’Algérie ne m’a jamais quitté parce que ça a été le fil conducteur de tout ce que j’ai fait en télévision ». On peut citer, parmi les dizaines de reportages d’André Gazut qui dénoncent la violence des conflits dans le monde, son film sur le général de Bollardière et le documentaire « Pacification en Algérie » diffusé en 2002 sur Arte.

À Lausanne, Nils Andersson est sollicité par les réseaux d’aide aux Algériens. Il n’hésite pas, comme l’anarchiste suisse André Bösiger à Genève, à s’engager avec le réseau Jeanson des «  porteurs de valises ». Il continue à envoyer à la librairie « La joie de lire » de son ami François Maspero deux nouvelles publications : « Les disparus » et « La Pacification ». Il participe à la création du mouvement « Jeune Résistance » qui « entre les lacs Léman et de Neuchâtel, allait devenir un signe de ralliement des insoumis et déserteurs qui souhaitaient donner un sens politique à leur choix ». Nils Andersson précise : « Le droit à l’insoumission pendant la guerre d’Algérie ne fut pas un mouvement de masse, mais il fut un acte politique contre la guerre et une démarche morale contre les exactions qu’elle engendre, qui devait faire école. André Gazut, effectuant un reportage lors de la guerre des États-Unis au Vietnam, interrogeant au Canada des déserteurs l’un d’eux lui rappela qu’il était à Annemasse pendant la guerre d’Algérie, qu’il a connu le travail de Jeune Résistance et qu’il s’en est inspiré pour organiser le refus de participer à la guerre du Vietnam. Au Canada il y a 55 000 déserteurs. Bel épilogue. »

 L’expulsion de Suisse.

Le général de Bollardière écrit dans « Bataille d’Alger, bataille de l’homme » : « À la responsabilité d’avoir voulu maintenir par la guerre le système colonial, les gouvernements français ont ajouté la faute d’une génération traumatisée. »

La signature des accords d’Évian ne met pas un terme aux horreurs de la guerre. Nils Andersson témoigne des répercussions en Suisse et décide de se rendre pour la première fois dans l’Algérie indépendante. Il visite des militants connus en Suisse. Jacques Vergès lui demande d’être le correspondant en Suisse de la revue: « Révolution africaine ». Ceci l’amène à tisser de nouveaux liens avec des militants anticolonialistes et antifascistes.

En 1964, le Conseil fédéral prend une mesure d’interdiction d’African Revolution et « de toutes autres publications poursuivant les mêmes buts ». Il adresse un sévère avertissement à Nils Andersson. « Un premier rapport circonstancié de la Police fédérale conclut que je mène “une intense activité politique clandestine”.

Le 19 mars 1964 Nils Andersson reçoit une convocation de la police pour répondre, entre autre, à « l’aide apportée aux insoumis français pendant la guerre d’Algérie ».

Le 25 octobre 1966, le Département fédéral de justice et police transmet au Conseil fédéral une demande d’expulsion précisant : « Trop profondément engagé politiquement en raison de ses activités passées, entouré exclusivement d’éléments extrémistes, entretenant de nombreuses relations avec des milieux révolutionnaires et nationalistes européens, africains et latino-américains… Sa présence en Suisse est de nature à mettre en danger la sécurité intérieure et surtout extérieure de la Confédération. »

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Le Conseil fédéral informe Nils Andersson qu’il doit quitter la Suisse en janvier 1967. « La décision d’expulsion repose sur le délit d’opinions subversives ». Malgré la défense courageuse de son avocat et les très nombreux soutiens de personnalités suisses et étrangères, Nils Andersson doit prendre le chemin de l’exil le 31 janvier 1967. La Belgique, la Suède, l’Albanie, à nouveau la Suède et enfin la France sont les étapes de l’errance enrichie par de belles découvertes, des rencontres décisives et d’utiles expériences humaines.

 Mémoire éclatée

Nils Andersson analyse dans le passionnant récit de sa vie d’humaniste tous les aspects de ses engagements. Il est impossible de les résumer en quelques lignes, il faut lire, dans sa belle langue française, cette « Mémoire éclatée » et lumineuse qui révèle une personnalité particulièrement attachante et intègre. Il se revendique « internationaliste » et s’interroge sur ses expériences de vie dans des pays étrangers. « S’intégrer ne signifie pas se désagréger ».

En 1990, il prend une nouvelle direction : « J’engage une demande de séjour en France auprès du consulat (de Suède). Gérard Chaliand, Jérôme Lindon, François Maspero, et Pierre Vidal-Naquet appuient dans une lettre ma demande. Gérard Chaliand contacte Louis Joinet pour s’informer sur les obstacles possibles… L’Algérie est indépendante depuis 30 ans, je suis autorisé à séjourner en France. »

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Nils Andersson découvre alors son nouveau quartier, le XIIIe arrondissement de Paris, le marché du boulevard Blanqui, la Butte aux Cailles. Il retrouve Catherine Cot et collabore à l’Autre journal qui prend position contre la guerre du Golfe. À la Fondation pour la recherche stratégique, sa contribution a pour titre : « Prévenir les crises, le contre exemple du Kosovo ». Il écrit : « en basculant dans l’intervention militaire sous couvert “d’humanitaire” on va à l’encontre de la règle première de toute prévention de crise qui demande de connaître l’Histoire, la culture, les traditions et les coutumes, les mentalités et les règles de vie, la quotidienneté des gens : un tel travail ne peut être mené que sur le long terme… la déclaration de Bernard Kouchner quelques jours après qu’il ait pris ses fonctions de représentant spécial de l’ONU au Kosovo : “Je n’ai jamais pensé qu’il pouvait y avoir autant de haine entre les populations”. C’était ne rien connaître à la réalité des gens et de l’Histoire, tant des Serbes que des Albanais, et donc dévoiler une inaptitude à aborder la situation. »

Il conclut :  « Mes barricades sont la dénonciation de l’Otan, bras armé du nouvel ordre mondial, l’allégeance de la politique de défense de la France à l’atlantisme, le choix de la guerre permanente en lieu et place de la prévention des crises… le droit international manipulé et bafoué, l’aliénation du colonisateur dans laquelle nous restons enfermés. »

Le dernier chapitre du livre a pour titre : « Rester insoumis ». Nils Andersson nous donne « le terrible bilan de plus de vingt ans de politiques interventionnistes… Échec militaire et politique, mais également échec humain, les populations civiles étant, dans les guerres modernes, les principales victimes. Échec stratégique quand « l’action psychologique » dont le but est de rechercher l’adhésion des populations bascule dans la haine. Échec idéologique quand l’objectif proclamé d’instaurer la démocratie n’est nulle part réalisé. »

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Le 21 février 2019, Nils Andersson animait une rencontre organisée par l’association 4ACG (Anciens Appelés en Algérie et leurs Amis contre la Guerre) sur le thème : « Ils se sont opposés à la guerre d’Algérie ». Comme André Gazut, venu de Suisse, « les participants avaient 20 ans, ils étaient pacifistes… ils ont fait le choix de s’opposer à une guerre coloniale. Choix individuel, choix difficile, un engagement en conscience qui les a conduits jusqu’à la prison et à l’exil pour défendre des valeurs apprises. »

Ce sont ces valeurs que l’on retrouve dans le livre de Nils Andersson.

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Nils Andersson : «  Mémoire éclatée », préface de Gérard Chaliand, Éditions d’en bas, Lausanne, 2016, 23 €, 543 p.

Nils Andersson, l’expulsion : Télévision Suisse Romande. Documentaire d’Éric Burnand et Frédéric Zimmermann, 10 juin 2007,

https://www.rts.ch/archives/tv/information/3466612-nils-andersson.html