Guyane, terre de souffrance

 J’ai eu plusieurs fois l’occasion d’aller travailler à la télévision guyanaise dans les années 2000 à 2010 et je suis particulièrement sensible à la souffrance des peuples de Guyane qui ont subi, depuis des siècles, le mépris et la violence de l’état colonial français. Les mouvements de révolte actuels, dont les médias français se font l’écho, plongent leurs racines dans l’histoire.

 

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 D’une colonie esclavagiste à une colonie pénale

Dès la fondation de Cayenne en 1643, le gouvernement français applique sa politique coloniale de peuplement. Il cherche des engagés européens. Il leur fait signer un contrat de trois ans qui les lie à leur maître et il les expédie dans un pays d’Amérique latine où le climat équatorial est meurtrier pour eux. Les maladies qu’ils introduisent dans ce pays déciment aussi les peuples autochtones. Pour développer des cultures d’exportation, sucre, épices, café, les sociétés coloniales choisissent alors « d’importer » des esclaves d’Afrique. Ils sont régis par le sinistre Code Noir.

En 1848, sous l’impulsion de Victor Schœlcher, l’esclavage est aboli. Afin de pallier le manque de main d’œuvre, Napoléon III fonde, en 1852 le premier bagne en Guyane. Y sont d’abord déportés des prisonniers politiques et de nombreux communards.

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Une vingtaine de camps sont créés pour recevoir tous ceux, et particulièrement les pauvres, dont la France veut se débarrasser. Les plus connus sont ceux des îles du Salut, où fut enfermé le capitaine Dreyfus, et celui de Saint-Laurent du Maroni, décrit par Henri Charrière dans son livre « Papillon ». Mais la cruauté s’exerce dans tous les camps : c’est « La guillotine sèche » des travaux forcés, qui enlève la vie à des milliers de déportés. Seuls 7 000 survivront sur les 17 000 condamnés.

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Le bagne n’est fermé qu’en 1938. Les bagnards condamnés à moins de 8 ans de détention, peuvent quitter la Guyane après une nouvelle période de 8 ans d’assignation à résidence. Les autres doivent rester en Guyane sans espoir de retour. On pouvait encore croiser d’anciens bagnards en loque, dans les bars de Cayenne, dans les années 2000.

 

Des peuples abandonnés sur un territoire exploité

Le Guyanais Félix Éboué, administrateur colonial et gouverneur du Tchad est le premier à répondre à l’appel du 18 juin 1940 du général de Gaulle. De jeunes Guyanais rejoignent la France Libre et se battent jusqu’en Allemagne avec les armées de « libération ».

En 2010, au cours d’un reportage, j’ai pu rencontrer l’un des survivants médaillé des Forces françaises libres. Il m’a a raconté qu’il avait été abandonné à son retour en Guyane et avait dû apprendre le métier de jardinier pour survivre.

Les Guyanais font confiance au gouvernement du général de Gaulle et en 1945, Gaston Monnerville, député radical-socialiste, demande la départementalisation de la Guyane plutôt que de réclamer l’indépendance.

Le traitement colonial peut donc continuer et le général de Gaulle, en 1965, décide d’installer le Centre d’études spatiales, à Kourou. Des centaines de travailleurs du Surinam, du Brésil et de dix autres pays sont « importés » pour commencer les travaux en 1965. Ils sont regroupés dans le village de Saamaca, qui deviendra rapidement le plus grand bidonville de la Guyane.

Situé à une cinquantaine de kilomètres au nord de Cayenne, le Centre spatial est une enclave de 700 Km2 dans la Guyane. Depuis le premier lancement de la fusée Véronique en 1968, la zone est entièrement militarisée. Elle est surveillée par le 3e régiment de la légion étrangère, la DGSE, la gendarmerie et les milices privées qui protègent les résidences confortables des « expats » (les étrangers qui y travaillent). Le lancement de satellites français, européens, russes, brésiliens, coréens est la principale des ressources de la Guyane mais les recettes ne restent sur place.

Tout est donc permis, à l’administration coloniale, pour développer le Centre spatial au détriment des populations locales. J’ai pu constater comment la route nationale N°1, qui relie Cayenne à Saint-Laurent du Maroni le long de l’océan a été détournée sur plusieurs kilomètres, en 1990, pour l’éloigner du Centre Spatial. L’ancien tronçon fait aujourd’hui partie du Centre. Il est baptisé « route de l’espace » et il est interdit au public.

 Les raisons de la colère

Les autorités coloniales ne s’intéressent en Guyane qu’à la vitrine du Centre spatial et aux bénéfices de cette industrie. Le village de Saamaca de Kourou est délaissé. Les habitants se souviennent de la visite du président Mitterrand qui avait dit « On tire des fusées sur les toits de bidonvilles ». Aujourd’hui les rues sont jonchées d’ordures, les habitations sont délabrées et manquent même d’électricité. Avant chaque lancement les habitants des villages alentours sont évacués. Le contraste est saisissant entre le territoire occupé par le Centre, bien entretenu, et les espaces abandonnés, laissés aux populations locales.

Un court séjour en Guyane suffit pour constater les dégâts causés par l’administration coloniale. Toutes les décisions importantes sont prises à Paris. Le commerce est organisé pour enrichir d’abord les sociétés métropolitaines. Dans ce pays couvert de forêts tropicales : le bois est importé de France, le café du voisin brésilien, transite par la France avant d’arriver en Guyane. Les exemples de ce type d’aberration sont multiples et justifient un coût de la vie sans commune mesure avec les revenus des habitants. Heureusement que le petit commerce, tenu par les Chinois, permet aux habitants de survivre.

Le manque criant de services publics dans la santé, l’éducation, les transports, l’énergie, pénalise l’économie du pays. L’accroissement important de la population et surtout des jeunes inoccupés a favorisé la délinquance et l’insécurité. La Guyane est devenue un pays dangereux où les crimes se multiplient. J’ai le souvenir d’une nuit passée dans un hôtel proche de Cayenne, où j’ai appris qu’un meurtre avait été commis dans la nuit. Cela semblait  banal au propriétaire qui me l’avait annoncé le matin.

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Le mouvement de revendications

Le conflit social de mars et avril 2017 a été lancé par le collectif « Pour la Gwiyann dékolé » (Pour que la Guyane décolle), encadré par le groupe des 500 frères, sur une revendication de sécurité.

 

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Il s’est très vite étendu à des demandes importantes de santé, d’éducation, de circulation, de logement. Grâce à l’excellent travail des équipes de la télévision Guyane Première et aux reportages retransmis sur leur site Internet, j’ai pu suivre au jour le jour le développement de leur mouvement.

 

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 La mobilisation non-violente a été exceptionnellement importante et exemplaire dans son organisation. Malgré les excuses de la ministre de l’Outremer et la promesse habituelle de versement d’argent de l’État français pour calmer les manifestants, les démonstrations de protestation ont continué. Il faut dire que les Guyanais ont trop souvent été trompés par des promesses non tenues.

 

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Par exemple, à la demande du chef Aiku Alemin, porte-parole du peuple Wayana, pour réclamer la construction d’un collège à Taluen ("indispensable" pour aider les enfants amérindiens qui souhaitent poursuivre leurs études, sans être obligés d'être envoyés dans des familles d'accueil sur le littoral guyanais, où les enfants « ne sont pas surveillés, vont rarement en cours. Livrés à eux-mêmes, ils s'adonnent à la drogue, l'alcool, etc. ») le ministère avait promis une construction qui n’a jamais été réalisée.

 

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En novembre 2016 un colloque s’est tenu au Sénat français, sur la tragédie du taux de suicides chez les jeunes des peuples autochtones, dix à vingt fois plus élevé qu’en Métropole. Jocelyn Thérèse, président consultatif des populations amérindiennes de Guyane a déclaré : « C’est une situation de génocide, on a l’impression que notre jeunesse part en fumée ». La sénatrice écologiste Aline Archimbaud ajoutait : « On s’est rendu compte que le suicide était le symptôme d’un mal vivre plus général ».

Ce « mal vivre », plus que jamais ressenti par les diverses populations locales, toutes représentées dans les manifestations, est dû en grande partie à la gestion coloniale de ce territoire. Les souffrances des Guyanais se manifestent aujourd’hui dans des revendications pacifiques. Sans réponse de l’État français, elles pourraient déboucher sur une demande d’indépendance. Sans connaître l’issue de ce mouvement au moment de l’écriture de cet article, mais il est à espérer que les Guyanais réussiront à se libérer enfin de la violence du joug colonial.

 

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Pour suivre les évènements sur Guyane Première : http://la1ere.francetvinfo.fr/guyane/