Marcel Body, un pacifiste dans la révolution russe

 

Marcel Body_0003_face1

Pour l'anniversaire de la révolution russe les cinéastes Marie-Dominique Montel et Christopher Jones préparent un film sur notre ami pacifiste Marcel Body. Ils posent la question : comment cette révolution, qui a conduit à une terrible dictature, a-t-elle pu enthousiasmer la jeunesse du début du XXe siècle ? Marcel Body, soldat de la mission militaire française en Russie n'a qu'une vingtaine d'années quand il décide de déserter pour rejoindre le Groupe communiste anglo-français créé par les bolcheviks auprès de la Fédération des groupes étrangers de Moscou. Il est une figure historique de cet engagement, même s'il n'est pas le seul jeune homme de cette époque, en Russie et dans le monde, à croire à la réussite de la révolution russe et à mettre ses espoirs dans le personnage de Lénine.

 

La grande boucherie de 14/18

À Limoges, où il est né, Marcel Body travaille comme ouvrier typographe. Il a 20 ans quand la guerre s'annonce. Il écrit dans son livre Un piano en bouleau de Carélie : « 1914, à l'imprimerie nous parlons de la guerre depuis des semaines, la plupart de ceux qui sont là ne veulent pas y croire. Un seul affirme que cette fois on n'y coupera pas. Il s'appelle Julien Aufrère. [ ...] La veille de la déclaration de guerre, Villain assassine Jaurès... Jaurès a été assassiné et j'aime Jaurès. Tous les jours je lisais ses articles dans l'Humanité. Je connais par cœur des fragments de ses discours. Le coup est dur. Il fait de moi un révolté. » 

Peu de jours après : « C'est la mobilisation... Ma mère me dit : " Va voir, tout le monde crie  À Berlin ! Je n'en crois pas mes oreilles. Un tel revirement n'est pas possible ! Je prends le chemin de la gare. Effectivement les régiments sont là, notamment le 63e régiment d'infanterie, arrêté en pleine avenue des Bénédictins. La foule l'acclame et crie : " À Berlin ! "... Je reviens chez moi, bouleversé. La guerre est acceptée par ceux-là mêmes, qui, quelques jours auparavant, dénonçaient les machinations qui y conduisaient... La volte-face à laquelle j'ai assisté de la part des militants socialistes qui nous demandaient de nous mobiliser contre la guerre et qui viennent de l'accepter, même après l'assassinat de Jaurès, ne manque pas de m'ébranler. »

En 1915, « les premiers permissionnaires nous racontent leurs souffrances physiques et morales. Ces hommes n'ont plus qu'un but : sauver leur peau. Ils rêvent de revenir chez eux, reprendre leur vie d'hier, travailler comme ils l'avaient fait jusqu'à la mobilisation et vivre en paix. »

Le 21 août 1916, Marcel Body est mobilisé. Sa connaissance de la langue russe, acquise par la fréquentation d'un ami russe et la lecture de Tolstoï, lui permet d'être affecté à la mission militaire française de Russie. Il découvre un pays ravagé par une crise économique et sociale catastrophique. Les armées russes ont déjà subi d'énormes pertes: un million de morts, de très nombreux blessés et presque un million de prisonniers. Les soldats russes, des paysans mal équipés, désertent le front en masse. Ils manifestent avec le slogan : « Paix immédiate ». Les Soviets font pression sur le gouvernement provisoire pour obtenir une « paix sans annexion ni contribution. » Lénine veut une révolution mondiale. Il pousse les bolcheviks à profiter de la situation pour déclencher une insurrection armée et chasser le gouvernement présidé par Kerenski qui a fait subir un échec désastreux à l'armée russe. Dès sa prise de pouvoir, Lénine promulgue un décret sur la paix et sollicite un armistice. Il sera signé le 15 décembre 1917 et suspendra les hostilités entre la Russie et l'Allemagne.

Marcel Body écrit : « Ce qui m'intéresse tout particulièrement, c'est l'action que mène Lénine contre la guerre. Il aura ces paroles qui pour moi sont nouvelles : " Plutôt une paix atroce, que des atrocités sans fin. " Ce qu'il recherche c'est de mettre fin par tous les moyens à la guerre. La révolution doit permettre à la Russie et à l'Europe entière d'en finir et aux peuples en guerre de se réconcilier, voire de s'unir. »

La révolte des soldats russes a eu des répercussions dans toutes les armées du monde, auprès des soldats engagés dans le grand conflit mondial. Des mutineries sur tous les fronts entraînent des répressions meurtrières. La plupart des jeunes soldats rêvent de pouvoir suivre l'exemple des soldats russes. Il n'est donc pas étonnant que ce rejet de la guerre ait entraîné une adhésion enthousiaste de la jeunesse à la révolution provoquée par les Soviets et ait été utilisée par Lénine et les bolcheviks pour arrêter la guerre.

 

Témoin de la violence révolutionnaire

Enthousiasmé par la révolution le jeune soldat Marcel Body déserte l'armée française pour se mettre au service de la propagande internationale prônée par Lénine.

Marcel Body_0001

Dans son livre Les groupes communistes français de Russie 1918-1921, Body raconte la violence déclenchée par la guerre civile et par la confrontation de l’armée blanche contre l’armée rouge. Il a de l'admiration pour les chefs de la révolution et semble accepter dans un premier temps la nécessité de la brutalité meurtrière. Mais il préfère la plume au fusil. Il utilise ses connaissances en typographie pour écrire et réaliser des journaux de propagande.

« Décembre 1918, les premiers débarquements des troupes françaises eurent lieu à Odessa... Un " Collège étranger " fut formé pour s'occuper spécialement de la propagande parmi les troupes d'occupation... Des tracts et des proclamations rédigés et imprimés par nos soins à Moscou furent répandus parmi les marins et soldats français dans les ports de la mer Noire et leur effet ne se fit pas attendre. »

Marcel Body_0002

Il reconnaît modestement : « La guerre de 1914-1918 terminée, les soldats et les marins français n'accepteraient pas de combattre la révolution bolchevique et c'est dans cet état d'esprit beaucoup plus que dans les écrits de propagande qu'il faut chercher la cause de la révolte des marins de la mer Noire et du refus des soldats français, devant Nikolaïev, Odessa et Benderi, de se battre contre les troupes qui leur étaient opposées. Et ce fut la débâcle. » Ce qui satisfait Marcel Body qui n'aime pas la guerre.

Mais la violence dans la région d'Odessa révolte Marcel Body. Il apprend qu'une bonne centaine de soldats français ont été fait prisonniers. Il leur rend visite dans leur cantonnement. Il raconte ce qu'il apprend : « Après la bataille, les prisonniers avaient reçu l'ordre de se regrouper par nationalité. D'un côté les Français, de l'autre les Algériens et enfin les Grecs. Puis on avait fait reculer les Français pour que les tirailleurs algériens et soldats grecs ne pussent se mêler à eux. Et la cavalerie de l'ataman Grigoriev (commandant de l'armée rouge d'Ukraine) avait chargé ces malheureux, les abattant à coups de sabre et les achevant à l'arme blanche. Quelques tirailleurs algériens avaient eu la présence d'esprit de ne pas se séparer des autres soldats français. Un seul soldat grec les avait imités. C'est à ce hasard que ces rescapés avaient dû leur salut. »

Body supporte mal les violences des batailles. Il préfère s'occuper de la diplomatie en Norvège avec Alexandra Kollontaï.

Marcel Body_0003

À la mort de Lénine, en 1924, il comprend qu'il est urgent pour lui et sa famille de quitter l'Union soviétique. Après avoir pris le risque de faire passer en Occident, par l'intermédiaire de Maurice Thorez, le testament de Lénine, il réussit à regagner la France en 1927.

Exclu du parti communiste français, Body se rapproche des milieux libertaires. Il devient un traducteur important et un correcteur expérimenté. Sa rencontre avec May Picqueray, correctrice comme lui, l'amène en 1974, à collaborer régulièrement au journal antimilitariste Le Réfractaire. Dans ses articles il dénonce les guerres et affirme un pacifisme intégral. C'est en lisant ses écrits que j'ai découvert Marcel Body. Ami des rédacteurs du Réfractaire il assiste en 1981 à la projection en avant-première de mon documentaire sur Jeanne Humbert, au cinéma Saint-Séverin à Paris.

Body May

Jeanne Humbert, May Picqueray, Maurice Laisant, Marcel Body, Serge Utge-Royo, viennent d'assister à la projection du film  Écoutez Jeanne Humbert au cinéma Saint-Séverin, Paris, 1981, Photo Bernard.Baissat

 Son ami, l'historien Alexandre Skirda qui l'a aidé à composer son livre Un piano en bouleau de Carélie, réédité en 2003 sous le titre Un ouvrier limousin au cœur de la révolution russe, me propose de faire un film-portrait sur ce témoin de la révolution russe.

Marcel Body

 

" Écoutez Marcel Body ", film de Bernard Baissat et Alexandre Skirda

Nous n'avons aucun financement pour faire le film mais, après avoir lu le livre de Body, je suis prêt à produire et réaliser ce document qui me semble essentiel. En 1983, il est le dernier survivant français des soldats déserteurs de l'armée française pendant la révolution russe. Son témoignage audiovisuel doit compléter et rendre plus vivant son récit. Je demande à Alexandre Skirda, qui connaît parfaitement le sujet, de conduire l'entretien avec Marcel Body. J'assume le tournage, la prise de son et le montage avec mon propre matériel.

Body nous a fixé un rendez-vous dans sa maison de Chatou. Nous nous installons dans le bureau qui est son lieu de travail quotidien. À 89 ans Marcel Body continue à écrire des articles et à traduire l'œuvre de Bakounine pour l'Institut d'histoire sociale d'Amsterdam. Doué d'une excellente mémoire et bon orateur, Marcel Body répond à toutes les questions d'Alexandre Skirda avec précision et conviction. Comme s'il était sur une tribune il utilise les variations de ton et les gestes du corps pour s'adresser à la caméra. Il n'hésite pas à taper du poing sur la table quand les souvenirs lui rappellent des moments douloureux qui l'ont conduit à se révolter. Il est heureux de faire partager son enthousiasme et sa colère. Quelques heures lui suffisent pour raconter les principaux épisodes de sa jeunesse en Russie.

Je comprends tout de suite que sa personnalité passe bien à l'écran et qu'il réussira, comme il le souhaite, à convaincre les jeunes générations de la nécessité de s'engager et de lutter pour des idées généreuses.

Aujourd'hui les historiens ont révélé le véritable aspect du régime communiste de l'Union soviétique. L'image de la révolution russe a été ternie par l'oppression systématique qu'elle a engendrée. Les jeunes occidentaux ne voient plus le communisme et la Russie comme les jeunes soldats du début du XXe siècle. Body le sait mais personne ne lui fera condamner l'action de Lénine. On comprend que cette grande aventure de sa jeunesse et son profond rejet de la guerre lui permettent de garder intacte son admiration pour Lénine, le seul dirigeant qui a été capable d'imposer l'arrêt des hostilités dans son pays.

À la fin de l'entretien Body était heureux d'avoir délivré son message. Il espérait que ce document pourrait servir à une meilleure compréhension de l'histoire de la révolution russe et de l'enthousiasme des jeunes soldats de l'époque.

Une fois terminé, nous avons proposé le film à la télévision française. Body était toujours vivant. Il était donc possible de compléter ou d'enrichir son récit au cours d'une émission de télévision. Mais les programmateurs de la télévision de service public ignoraient tout de l'histoire de Marcel Body et n'avaient aucune envie d'écouter ce témoin. La diffusion de ce film n'a donc jamais eu lieu.

À part quelques projections, devant un public restreint, le film est tombé dans l'oubli pendant plus de trente ans. Aujourd'hui des réalisateurs ont réussi à intéresser France 3 Limousin au personnage historique de Marcel Body. J'en suis heureux car cela prouve qu'il était utile de recueillir la parole de ce révolutionnaire exceptionnel avant sa disparition en 1984.

___

Livres :

Un piano en bouleau de Carélie, Marcel Body, 1981, réédité en 2003 sous le titre : Un ouvrier limousin au cœur de la révolution russe, avec une présentation d'Alexandre Skirda.

Les groupes communistes français de Russie 1918-1921, Marcel Body, réédition 2015.

Voir la biographie de Marcel Body dans le Dictionnaire du mouvement ouvrier français, le Maitron, rédigée par les historiens : Jean-Michel Brabant, Jean Maitron, Anne Manigaud

Film : Écoutez Marcel Body, de Bernard Baissat avec AlexandreSkirda, 1984, 57 minutes, disponible sur :

http://bbernard.canalblog.com/archives/2013/01/03/26060699.html

Marcel Body