LA NUEVE, Serge Utge-Royo
Des espagnols libèrent Paris
C'EST notre ami Serge Utge-Royo, traducteur de ce livre, qui m'a fait connaître cette page occultée de l'histoire de France. C'est le récit d'une aventure guerrière dramatique, qui s'est bien terminée pour les Français par la Libération de leur pays, mais qui s'est mal terminée pour les Espagnols. Beaucoup, déjà victimes des troupes de Franco, se sont sentis trahis par la France et les Alliés qui les ont empêchés d'aller combattre Franco après avoir vaincu Hitler, en Afrique et en Europe.
Les soldats dont nous parle Evelyn Mesquida, journaliste, écrivain, longtemps en poste à Paris et présidente d'honneur de l'Association de la presse étrangère, ne sont pas des soldats ordinaires. Souvent issus de milieux pauvres, anarchistes et antimilitaristes, ils ont été engagés très jeunes dans une guerre civile meurtrière face aux troupes de Franco soutenues par les armées fascistes de Mussolini et d'Hitler. Réfugiés en France après leur défaite et parqués dans des camps de concentration, à la déclaration de la guerre de 1939, ces Espagnols n'ont eu le choix qu'entre un retour en Espagne et une mort certaine ou un engagement dans la Légion française pour combattre les nazis.
Le militaire aristocrate Philippe François Marie de Hauteclocque, qui avait approuvé le coup d'état militaire du 18 juillet 1936 en Espagne, se méfiait des Républicains autant que des anarchistes antimilitaristes. Sous le nom de Leclerc, il a pris le commandement de ces troupes indisciplinées mais exceptionnellement efficaces dans les combats « contre le totalitarisme et pour la liberté ». Il finira par respecter et admirer ces hommes courageux auxquels il confiera les tâches les plus difficiles et les plus dangereuses. Et lui-même, désobéissant au commandement américain, donnera l'ordre à la colonne Dronne, essentiellement espagnole, d'entrer dans Paris pour libérer la capitale.
Le 24 août 1944, à 21 heures et 22 minutes, le lieutenant espagnol Amado Granell et ses soldats de la Nueve, sont les premiers à arriver sur la place de l'Hôtel-de-Ville de Paris. Le 25 août la 2e DB du général Leclerc, en contact avec la Nueve, entre dans Paris. Plus de 4 000 Espagnols participent à l'insurrection parisienne. Le 26 août les gens se lancent dans les rues pour acclamer leurs libérateurs. Ce sont quatre half-tracks de la Nueve « arborant, à côté du drapeau de la France libre, un petit drapeau républicain espagnol, et avec des noms aussi parlants que Guernica, Teruel, Résistance et Guadalajara » qui servent d'escorte au général de Gaulle dans le défilé jusqu'à Notre-Dame.
Après la libération de Paris les soldats de la Nueve continuent les combats jusqu'au nid d'aigle d'Hitler, à Berchtesgaden. Ils peuvent trinquer avec Leclerc à la victoire, « mais pour eux la guerre n'était pas terminée. Tous espéraient la continuer en Espagne, aidés par les troupes des vainqueurs. Comme beaucoup l'avaient promis… » De Gaulle envoie le général Leclerc en Indochine pour une reconquête coloniale. « … Avec l'adieu à Leclerc, disparaissait l'espoir de reprendre la lutte pour libérer l'Espagne. »
German Arrue déclare : « Nous, on a pensé qu'arrivait l'heure d'aller en Espagne. On en avait très envie. C'était comme dire : " je vais rentrer à la maison". J'aurais été très content d'y aller et de finir la bataille en Espagne. Mais ça n'a pas été possible… »
Dans une série d'entretiens oraux, réalisés entre 1998 et 2006, Evelyn Mesquita restitue avec fidélité et émotion, les sentiments de ces hommes engagés dans un combat pour la liberté et victimes – comme toujours ! – de la machine de guerre.
Ce livre est donc essentiel pour saluer la mémoire de ces jeunes Espagnols courageux qui ont fait le choix de s'opposer au totalitarisme. En 2004, une plaque a été apposée sur le quai Henri IV, près de l'Hôtel de Ville de Paris, en mémoire des républicains espagnols de la colonne Dronne. Chaque année des sympathisants libertaires commémorent le courage de ces Espagnols.
Le 25 août 2012, au cours de cette manifestation, des policiers français arrêtent un groupe d'anarchistes. Parmi eux se trouvent de nombreux Espagnols et notre ami Serge Utge-Royo. Refusant de bouger Serge doit rappeler au commissaire le rôle des anarchistes espagnols dans la Libération de Paris.
Acclamés par le peuple parisien en 1944, les anarchistes risquaient d'être embastillés en 2012 ! Il est donc indispensable de mieux faire connaître cette page de l'histoire de France. Le livre d'Evelyne Mesquida y contribue avec talent.
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La Nueve 24 août 1944, Ces républicains espagnols qui ont libéré Paris, Evelyn Mesquida, traduction de l'espagnol par Serge Utge-Royo, Cherche Midi, 370 pages, 18 euros.
