MAURICE BAQUET
9 juillet 2005 MAURICE BAQUET J’apprends ce matin, par la radio, la mort de Maurice Baquet. Musicien, sportif, comédien ou plutôt violoncelliste, alpinisniste et skieur ( champion du monde par équipe), acteur de théâtre et de cinéma, Maurice Baquet était un artiste complet et un homme généreux. Son décès, à 94 ans, marque aussi la fin d’une génération d’acteurs d’avant la guerre de 40. Il était le dernier survivant du GROUPE OCTOBRE, la troupe d’acteurs que Jacques et Pierre Prévert avaient créée pour aller jouer dans les usines et partout où il y avait des ouvriers. ............................................................. J’ai failli faire un film avec Maurice Baquet. Un portrait comme j’en avais déjà fait avec de vieux anars. C’est son côté personnel et marginal qui m’attirait. Un homme qui a choisi de faire ce qui le passionnait, en allant à la limite de ses possibilités, sans se préoccuper de sa carrière ni du qu’en-dira-t-on. Musicien brillant il ne se lance pas dans une carrière de soliste, alpiniste doué il n’abandonne pas la musique, acteur reconnu par Renoir et d’autres grands metteurs en scène de cinéma il ne néglige pas l’opérette après la guerre quand ses copains ont du mal à trouver leur place dans la " nouvelle vague ". ........................................................ J’ai connu Maurice Baquet à Noisy le Grand. Nicole avait œuvré pour que le nom donné à son collège soit celui de Jacques Prévert. Pour l’inauguration du collège nous avions pensé faire venir Pierre Prévert. Un copain cinéaste, Manuel Madeira, qui le connaissait bien, me donne son numéro de téléphone. Mais Pierre Prévert, un peu agacé par toutes ces municipalités ou institutions qui voulaient donner le nom de son frère à des établissements alors que Jacques Prévert n’aimaient pas les autorités, déclina l’invitation. Mais comme il s’agissait de Noisy le Grand où habitait Maurice Baquet, il nous conseilla de voir Maurice Baquet. ........................................................... Maurice Baquet ne se faisait jamais prier pour parler de Jacques Prévert. Homme de spectacle il aimait se mettre en scène et appréciait particulièrement les enfants qui disaient les poèmes de Jacques Prévert. Il s’est rendu tout de suite dans la classe de français de Nicole, refusant de s’asseoir pour qu’on le voit mieux car il était de petite taille. Il a été surpris du choix de poèmes des élèves qui avaient préféraient les poèmes contestataires et parfois durs de Prévert aux poèmes plus connus. Il viendra plusieurs fois dans la classe pour écouter les élèves et leur donner des conseils. Pour l’inauguration il amènera quelques amis artistes : Cora Vaucaire, Michel Legrand et d’autres que j’ai oubliés. Dans la salle du réfectoire, avec les enfants qui disaient des poèmes, il animait l’après-midi avec humour et gentillesse . Je filmais l’événement qui est resté un moment historique dans la vie du collège. ........................................................... L’année suivante, à l’occasion d’un anniversaire concernant Jacques Prévert, des spectacles sont organisés dans différents théâtres de Paris avec Yves Montant, Juliette Gréco et d’autres artistes qui interprétaient des poèmes de Prévert. Maurice Baquet, sollicité, choisit d’inviter les élèves du collège Jacques Prévert de Noisy le Grand pour dire des poèmes. Lui décidait de les accompagner au violoncelle et de faire la présentation. Il souhaitait aussi que je filme la réprésentation. C’était dans un théâtre parisien. Tout s’est bien passé. J’ai offert la cassette à Maurice Baquet. ............................................................ Quelques mois plus tard, Baquet donne une représentation au théâtre en Rond, aujourd’hui théâtre de l’Européen. Le théâtre en rond ressemblait à une piste de cirque. Les spectateurs étaient sur des gradins et les acteurs jouaient sur la piste. Le spectacle de Maurice Baquet s’appelait " Méli-mélomane ". C’était un one-man show avec un pianiste néo-zélandais, Christopher. Maurice Baquet arrivait sur scène à ski et faisait un spectacle musical et comique d’une heure trente. Il approchait les 80 ans et avait une forme étonnante. Il me demandait de filmer son spectacle. Je décidais de le faire seul , avec mon propre matériel, de la vidéo u’matic, ¾ de pouce, car je n’avais aucun budget. ....................................................... Le problème qui se posait était d’une part la longueur des bandes vidéo de 20 minutes qu’il fallait enchaîner et d’autre part la lumière insuffisante pour un enregistrement de qualité. Aucun souci pour le son par contre. L’acoustique du théâtre était très bonne et il suffisait de suspendre un bon micro au centre pour avoir un son de bonne qualité. C’est ce que j’ai fait et le résultat était très bon. Par contre pour la lumière la directrice du théâtre, contactée, ne voulait absolument pas de changement. Je devais donc négocier avec l'éclairagiste pour qu'il augmente progressivement la lumière en cours de spectacle pour que je puisse filmer dans des conditions correctes. J’ai donc dû enregistrer trois ou quatre spectacles pour avoir toutes les parties correctement enregistrées. Le résultat a plu à Maurice Baquet. ..................................................................... Lors de la première fête de la musique, à Paris, en 1982, Maurice Baquet a l’idée de jouer du violoncelle avec son pianiste sur un radeau tiré par l’équipe française d’aviron. L’installation du piano à queue sur le radeau, dans le port de la Bastille, est acrobatique. Le tournage à partir des rives de la Seine et des ponts est aussi hasardeux. Mais nous réussissons à faire quelques images intéressantes. ..................................................................... Je proposais alors à Maurice Baquet de faire un portrait de lui. Le projet était de tourner essentiellement dans son jardin de Noisy le Grand, avenue du général de Gaulle, tout près de la maison de Michel Simon qui avait été son voisin pendant de nombreuses années. Nous avions prévu d’inviter ses amis : Pierre Prévert, Raymond Bussières, lui aussi du Groupe Octobre, Robert Doisneau qui avait fait de nombreuses photos sur Maurice Baquet, et des musiciens amis comme Michel Legrand et bien d’autres dont j’oublie les noms. .................................................................. Maurice Baquet voulait un film qu’il puisse contrôler lui-même car il avait beaucoup d’idées sur le cinéma. Au fond de son jardin, dans une cabane, il avait installé un projecteur où il passait de temps en temps des films courts ou longs qu’il avait réalisés avec ses amis, dont Jacques Prévert. Il avait le goût de l’improvisation et me demandait de commencer le film sans que l’on sache très bien, à l’avance, ce que nous allions raconter. Je savais que j’avais déjà un spectacle enregistré et une animation avec des enfants autour de Jacques Prévert. Le reste se ferait suivant les rencontres et les opportunités. ................................................................ Maurice Baquet m’appelle un jour pour me dire qu’il est invité dans sa région natale : Villefranche sur Saone, pour une fête avec humoristes. Ce serait l’occasion de le filmer sur le lieu de son enfance et dans les vignobles du Beaujolais. J’organise le tournage cette fois avec une équipe cinéma, en 16 mm. J’ai avec moi un copain réalisateur, Luc Martin, qui s’occupera de l’image et un autre copain réalisateur, Manuel Madeira, qui s’occupera du son. Nous avons du matériel de lumière. Nous partons de Paris dans les premiers jours du mois de juillet, tous entassés dans ma voiture qui heureusement est assez grande, en direction de Villefranche. ............................................................... Dans la voiture la conversation s’engage tout de suite entre Luc Martin et Maurice Baquet. Luc Martin, bon connaisseur du cinéma, avait vu plusieurs films avec Maurice Baquet et était très heureux de pouvoir parler avec lui de l’histoire du cinéma. Nous ne pouvions pas enregistrer mais Maurice Baquet nous disait déjà des choses passionnantes sur le cinéma d’avant guerre, sur Renoir, sur les Prévert, sur la vie des artistes engagés, sur le tournage de PREMIER DE CORDEE avec Daquin, pendant la guerre. Pour ne pas retourner à Paris, l’équipe faisait durer le tournage le plus longtemps possible. ................................................................ Il faisait déjà chaud et je propose de faire une halte pour boire quelque chose. " Pas question, me dit Maurice, tant que nous ne serons pas dans le Beaujolais ". Il n’était pas question de s’arrêter en Bourgogne ! Arrivés à Macon, Maurice Baquet nous conduit à la Maison des Vins. Nous nous installons sur la terrasse. Tout de suite la serveuse le reconnaît. La patronne vient le saluer. Il était heureux d’être reconnu mais gardait toujours un humour gentil et aimait plaisanter avec ses admiratrices. ................................................................ ; L’après-midi nous allons à Villefranche et nous décidons de tourner devant l’école que Maurice Baquet avait fréquentée. Et là nous avons eu notre première leçon. Luc Martin, formé à l’Idhec, était un homme de cinéma. Il était très heureux de tourner avec un vrai acteur car jusqu’à ce jour, quand nous avions travaillé ensemble, nous avions surtout fait des reportages un peu à la va vite. Alors cette fois il pensait qu’il pouvait en profiter pour peaufiner ses cadres et ses plans. ........................................................... Maurice Baquet devait faire un déplacement en nous faisant découvrir l’extérieur du bâtiment et raconter ses premières années d’école. Nous faisons une première prise. Le mouvement est un peu lent : nous lui demandons de recommencer. Il le fait mieux la fois suivante mais sort du cadre un peu trop tôt. Luc Martin propose de refaire une troisième prise et là Maurice Baquet nous dit : " Alors là ! non. Je fais ce que je veux et c"est à vous de me suivre. Je ne vais pas recommencer chaque fois ". Nous avions compris : Maurice Baquet improvisait et nous nous retrouvions en reportage. Luc Martin était surpris mais il acceptait volontiers le principe car Maurice Baquet, qui avait l’intention d’introduire des gags dans chaque plan, voulait laisser une impression de création spontanée. ...................................................... Deuxième séquence au milieu de plans de vignes puisque Maurice Baquet était un grand buveur de Beaujolais. Alors là, autre surprise : il se cache dans les vignes et ne nous dit pas où il va sortir. Bel exercice pour l’équipe technique ! Pendant les deux jours de tournage toutes les séquences seront du même " tonneau ", aussi bien pendant le repas avec les humoristes que pendant le spectacle. Au retour, dans la voiture, nous étions exténués mais Maurice Baquet était content. ............................................................. Je faisais un bout à bout des rushes dès que la pellicule était developpée. J’organisais un visionnement avec Maurice Baquet dans la salle de montage. Il arrivait avec sa femme. A la fin de la projection, Maurice Baquet était heureux, sa femme beaucoup moins. Elle trouvait que l’image comique et improvisée qui ressortait de tournage n’était pas bonne pour la notoriété du musicien Maurice Baquet. Directrice des ballets de Jean-Chritophe Averty, elle voulait que ce soit Jean-Christophe Averty qui fasse un portrait de Maurice Baquet. Je trouvais l’idée très bonne mais Maurice Baquet ne pouvait pas se plier à la discipline de Jean-Christophe Averty. Il voulait garder l’initiative du film sur son personnage et il avait trouvait avec nous, cinéastes inconnus et souples, une possibilité de faire passer ses inventions et ses gags à sa façon. ............................................................ Nous avons eu plusieurs fois l’occasion de nous revoir après ce tournage mais je n’ai pas souhaité poursuivre le film pour plusieurs raisons : je n’avais pas les moyens d’investir dans un film qui risquait ensuite d’être contesté par la famille, je ne souhaitais pas me fâcher avec la famille de Maurice Baquet et imposer mon point de vue qui était aussi celui de Maurice Baquet. J’arrêtais donc la réalisation de ce film et je gardais ainsi une amitié qui m’étais aussi chère que le film. ....................................................... Je regrette bien sûr, apprenant sa mort aujourd’hui, de ne pas avoir mené à bout ce projet. Aucun autre film n’a été fait sur lui, reprenant sa vie, sa passion sportive et sa passion artistique dans une seule œuvre. C’est dommage. Mais il y a ses livres, ses rôles dans des films célèbres et dans des pièces de théâtre enregistrées. Et puis il y a surtout les souvenirs heureux de cet artiste qui ne rêvait que de rendre les gens heureux.