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4 juin 2020

NOUS SOMMES EN GUERRE, jour 80

NOUS SOMMES EN GUERRE, jour 80 ( 04/06/2020 )

 

Assa Traoré jpg

LA GUERRE EST FINIE ? Je suis tenté d’arrêter ce journal de la guerre quand j’apprends, en écoutant une chaîne d’info hier soir, que le virus du coronavirus ne circule plus en France. S’il n’y a plus d’ennemi il n’y a plus de guerre ! S’il n’y a plus de guerre il n’y a pas de vainqueur mais, comme toujours, une grande quantité de victimes. Les dégâts humains de cette fausse guerre sont considérables et les conséquences sociales sont désastreuses.

Alors la guerre est-elle vraiment finie ? 

J’entends ce matin que de nouvelles manifestations contre les violences policières, qui sont en réalité les violences du gouvernement, ont eu lieu à Toulouse et à Montpellier. Les manifestants font un parallèle avec les actes racistes de la police des Etats Unis. Le ministre de l’intérieur prétend que le racisme n’existe pas en France et les représentants de la police, invités sur les plateaux de télévision, reconnaissent des dysfonctionnements dans leur corps mais ne sont pas prêts à poser un genou à terre comme certains policiers américains pour se faire pardonner.

On sait quel rôle a joué la police française dans la période sombre de la collaboration. On sait pourquoi le général de Gaulle avait voulu créer un nouveau corps de police, les CRS. Quelle est la situation aujourd’hui? De nombreux rapports condamnent les agissements de la police française. Sera-t-elle capable de changer ses pratiques. De nombreux policiers, maltraités par le gouvernement comme tous les fonctionnaires, le souhaitent.

Si rien ne bouge je crains de devoir continuer encore la rubrique: «  Nous sommes en guerre ».

Paris, le 3 juin 2020

Virginie Despentes 

Lettre adressée à mes amis blancs qui ne voient pas où est le problème. 

En France nous ne sommes pas racistes mais je ne me souviens pas avoir
jamais vu un homme noir ministre. Pourtant j’ai cinquante ans, j’en ai
vu, des gouvernements. En France nous ne sommes pas racistes mais dans
la population carcérale les noirs et les arabes sont surreprésentés. En
France nous ne sommes pas racistes mais depuis vingt-cinq ans que je
publie des livres j’ai répondu une seule fois aux questions d’un
journaliste noir. J’ai été photographiée une seule fois par une femme
d’origine algérienne. En France nous ne sommes pas racistes mais la
dernière fois qu’on a refusé de me servir en terrasse, j’étais avec un
arabe. La dernière fois qu’on m’a demandé mes papiers, j’étais avec un
arabe. La dernière fois que la personne que j’attendais a failli rater
le train parce qu’elle se faisait contrôler par la police dans la gare,
elle était noire. En France on n’est pas raciste mais pendant le
confinement les mères de famille qu’on a vues se faire taser au motif
qu’elles n’avaient pas le petit papier par lequel on s’auto-autorisait
à sortir étaient des femmes racisées, dans des quartiers populaires.
Les blanches, pendant ce temps, on nous a vues faire du jogging et le
marché dans le septième arrondissement. En France on n’est pas raciste
mais quand on a annoncé que le taux de mortalité en Seine Saint Denis
était de 60 fois supérieur à la moyenne nationale, non seulement on
n’en a eu un peu rien à foutre mais on s’est permis de dire entre nous
« c’est parce qu’ils se confinent mal ».  

J’entends déjà la clameur des twitteurs de service, s’offusquant
hargneusement comme ils le font chaque fois qu’on prend la parole pour
dire quelque chose qui ne corresponde pas à la propagande officielle :
« quelle horreur, mais pourquoi tant de violence ? »

Comme si la violence ce n’était pas ce qui s’est passé le 19 juillet
2016. Comme si la violence ce n’était pas les frères de Assa Traoré
emprisonnés. Ce mardi, je me rends pour la première fois de ma vie à un
rassemblement politique de plus de 80 000 personnes organisé par un
collectif non blanc. Cette foule n’est pas violente. Ce 2 juin 2020,
pour moi, Assa Traoré est Antigone. Mais cette Antigone-là ne se laisse
pas enterrer vive après avoir osé dire non. Antigone n’est plus seule.
Elle a levé une armée. La foule scande : Justice pour Adama. Ces jeunes
savent ce qu’ils disent quand ils disent si tu es noir ou arabe la
police te fait peur : ils disent la vérité. Ils disent la vérité et ils
demandent la justice. Assa Traore prend le micro et dit à ceux qui sont
venus « votre nom est entré dans l’histoire ». Et la foule ne l’acclame
pas parce qu’elle est charismatique ou qu’elle est photogénique. La
foule l’acclame parce que la cause est juste. Justice pour Adama.
Justice pareille pour ceux qui ne sont pas blancs. Et les blancs nous
crions ce même mot d’ordre et nous savons que ne pas avoir honte de
devoir le crier encore, en 2020, serait une ignominie. La honte, c’est
juste le minimum. 

Je suis blanche. Je sors tous les jours de chez moi sans prendre mes
papiers. Les gens comme moi c’est la carte bleue qu’on remonte chercher
quand on l’a oubliée. La ville me dit tu es ici chez toi. Une blanche
comme moi hors pandémie circule dans cette ville sans même remarquer où
sont les policiers. Et je sais que s’ils sont trois à s’assoir sur mon
dos jusqu’à m’asphyxier – au seul motif que j’ai essayé d’esquiver un
contrôle de routine – on en fera toute une affaire. Je suis née blanche
comme d’autres sont nés hommes. Le problème n’est pas de se signaler «
mais moi je n’ai jamais tué personne » comme ils disent « mais moi je
ne suis pas un violeur ». Car le privilège, c’est avoir le choix d’y
penser, ou pas. Je ne peux pas oublier que je suis une femme. Mais je
peux oublier que je suis blanche. Ça, c’est être blanche. Y penser, ou
ne pas y penser, selon l’humeur. En France, nous ne sommes pas racistes
mais je ne connais pas une seule personne noire ou arabe qui ait ce
choix. 

Virginie Despentes

-- 
Le pouvoir ne doit pas être conquis, il doit être détruit. 
- Mikhail Bakounine

source:
https://www.franceinter.fr/emissions/lettres-d-interieur/lettres-d-interieur-04-juin-2020

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