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22 février 2020

LAOS, UNE MUTATION BRUTALE

Laos, une mutation brutale

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Bruno Philip, journaliste du Monde, auteur de " Laos, Mirages de la tranquillité ", publié en 2018, écrit : « J'ai débarqué à Luang Prabang pour la première fois en 1994. Au risque de paraître céder à la nostalgie bien évidemment vouée à la désespérance, j'en garde le souvenir d'un endroit à nul autre pareil, que l'immobilisme des années communistes de type soviétique à la sauce lao avait conservé en l'état ou presque. » En 2020, malgré la beauté permanente des paysages brumeux et le cours majestueux du fleuve Mékong, le Laos ne ressemble plus du tout à l'image de calme et de sérénité, décrite non seulement par les voyageurs du siècle dernier, mais aussi par les colonisateurs français qui méprisaient ce pays et le considéraient comme un " trou perdu ". C'est pourtant le territoire de l'ancienne Indochine qui a subi les pires dommages guerriers de la décolonisation.

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Une création de la colonisation française

" Merci Pavie ! " disent certains Laotiens, en plaisantant, devant les touristes français. C'est en effet le vice-consul de France Auguste Pavie qui a aidé, en 1887, le roi Oun Kham et sa famille à échapper aux mercenaires chinois, les célèbres pavillons noirs, qui attaquaient la ville de Luang Prabang. Petit territoire enclavé entre la Chine, l'actuel Vietnam et la Thaïlande, le Laos, peuplé d'une cinquantaine de groupes ethniques différents, était, à l'époque, un pays paisible et tranquille. Pauvre, privé de ressources, il n'intéresse pas les colonisateurs. Mais, pour protéger l'Indochine des intrusions chinoises ou siamoises, la France décide d'occuper le Laos, d'en tracer les frontières et d'y développer le commerce de l'opium pour se faire accepter par la population. Les rares colons français n'ont pas cherché à développer ce pays en construisant des routes, des hôpitaux ou des écoles. « Le Laos fut aussi le pays des petits Blancs colons alcooliques, paternalistes, parfois rongés par la syphilis. » écrit Bruno Philip.

La ville de Luang Prabang, inscrite sur la liste des sites du patrimoine mondial de l'UNESCO, essaie de conserver l'aspect colonial qui en fait son attrait, en préservant les anciens bâtiments aux toits en pente caractéristiques et en entretenant une attitude servile de la population qui surprend le voyageur. Mais, envahie par le tourisme qui est devenu la principale ressource économique du pays, la ville est en train de se transformer en musée. Les hôtels, restaurants et boutiques de souvenirs ont proliféré. Le prix du mètre carré a explosé et de nombreux Laotiens ont dû quitter la ville, pour laisser la place à des investisseurs étrangers qui exploitent les richesses artistiques et culturelles de la région. Les nouveaux riches affichent leur prospérité avec de grosses cylindrées qui créent des embouteillages dans la ville. Des enseignes publicitaires vantent ostensiblement leur commerce.

Les ravages des guerres de décolonisation

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Pour sortir de la colonisation les Laotiens ont dû affronter plusieurs armées : l'armée japonaise pendant la deuxième guerre mondiale, l'armée française à partir de 1946, l'armée américaine à partir de 1964. Ce n'est qu'en 1973 que l'Accord de Paris impose un cessez-le feu et marque l'arrêt des hostilités.

Le Laos qui souhaitait rester neutre dans les conflits de l'Indochine a subi les « dégâts collatéraux » les plus importants de la région. Il est en première ligne quand les troupes d'Ho Chi-Minh préparent la bataille de Dien Bien-Phu, dont le site est tout proche de sa frontière Nord. 10 ans plus tard, la CIA utilise le Laos pour mener sa « guerre secrète », avec le soutien du peuple Hmong, contre la « subversion communiste » du Nord-Vietnam. Pour couper la piste Ho Chi-Minh qui passe par le Laos, l'US Air force fait décoller ses avions B52 de Vang Vieng. Ils y déversent napalm et bombes à fragmentation, en provoquant l'exode de 700 000 réfugiés sur une population de 3,5 millions d'habitants.

Phou Ngen Souk-Aloun écrit dans son livre " Histoire du Laos moderne " : « La visite en 2016 de Barack Obama, venu à Ventiane dans le cadre d'un sommet régional, fut une sorte d'événement, tant il était le symbole tangible de la reconnaissance du Laos par l'ancien adversaire. L'ex-président n'hésita pas à faire amende honorable au nom des États-Unis rappelant que son pays avait déversé dans les années 1960-1970 sur le malheureux Laos « plus de bombes que sur l'Allemagne et le Japon »… Les autorités laotiennes qui avaient déployé ce jour-là dans Ventiane les drapeaux frappés de la faucille et du marteau ne s'attendaient pas à un tel mea culpa. »

Aujourd'hui encore des paysans et des enfants meurent en marchant sur des bombes à sous-munitions et des mines antipersonnel dans la plaine des Jarres, principal lieu d'affrontement pendant la dernière guerre. Des vétérans des États-Unis, rongés par les remords, financent le déminage des zones de guerre.

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En 2012, François Hollande, premier président français à se rendre au Laos, s’est contenté de parler économie au sommet de l'ASEM (Dialogue Asie-Europe) et de rendre une rapide visite à l'ONG Handicap International. Il n'évoque pas l'histoire coloniale de la France, la réoccupation du Laos en 1946, quand l'armée française pratiquait une répression sanglante contre les indépendantistes en torturant et assassinant les sympathisants du Lao-Itsala et de simples suspects surtout s'ils étaient vietnamiens.

 Le pays de la peur

Même si le touriste ne croise aucun policier au Laos, ne voit aucune personne armée pendant tout son voyage, ne connaît pas le visage du chef de l'État qui n'apparaît sur aucune affiche en ville, le système de surveillance mis en place par le régime est très efficace. Il date de la prise du pouvoir par le Pathet Lao en 1975. Pour installer le régime communiste, il a fallu " rééduquer " les réactionnaires et les " égarés ". Les enfants ont été mis à contribution pour dénoncer leurs parents et les comités de quartier ont été chargés de surveiller la population. Entre 1975 et 1985, 400 000 Laotiens fuient le pays et s'exilent aux États-Unis ou en France.

Aujourd'hui encore, on remarque que le drapeau avec la faucille et le marteau flotte toujours à côté du drapeau national sur les bâtiments officiels et sur la devanture de quelques magasins, mais le pouvoir, toujours tenu par la génération austère de la guerre et le Parti révolutionnaire populaire Lao, lâche du lest. Les jeunes, majoritaires, regardent la télévision thaïlandaise et rêvent d'une société de consommation. Les touristes chinois et thaïlandais exposent leurs richesses dans les villes. La majorité de la population, toujours rurale et pauvre, craint encore d'être privée de ses moyens de survie si elle critique les autorités. La disparition des personnes, plutôt que la peine de mort, reste la menace la plus terrible imposée aux Laotiens par un régime répressif. Pourtant, certains Laotiens ont le courage de s'exprimer. Tout en donnant les signes de gens satisfaits de leur sort, ils parlent de la peur permanente qui guide leur vie.

Avec une telle politique la corruption se développe à tous les niveaux. L'argent est le nouveau roi. Tout est devenu payant : la santé, l'éducation, le transport... De grandes sociétés étrangères en profitent pour dépouiller le Laos et reprendre possession du pays. Les Thaïlandais inondent les marchés de leurs marchandises. Les Chinois font des travaux pharaoniques en traçant leur nouvelle « route de la soie ». Ils construisent un train à grande vitesse qui traverse le Laos pour relier la Chine à la Thaïlande. Les Vietnamiens aident le parti communiste et l'armée laotienne qui reste modeste. Le service militaire obligatoire a d’ailleurs été supprimé, car il coûtait trop cher.

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Derrière les sourires et l'accueil chaleureux des Laotiens, on comprend que l'évolution rapide de leur société ne va pas forcément les conduire à plus de bien-être. Cependant ils n'hésitent pas à dire : « On est contents parce qu'on n'a pas la guerre ».

___

Bruno Philip, " Laos, Mirages de la tranquillité ", Éditions Nevicata, L'Âme des peuples « Savéngh Phinith, Phou Ngen Souk-Aloun, Vannida Thongchanh : Histoire du pays Lao », L'Harmattan, 2008.

Phou Ngen Souk-Aloun : "Histoire du Laos moderne", L'Harmattan 2002.

Livres policiers : Colin Cotterill, « Le déjeuner du coroner » et « La dent du Bouddha », Livre de poche, 2008.

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