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7 février 2015

ALBERT CAMUS, ABRAHAM SEGAL, KAMEL DAOUD

ARTICLE DE L'UNION PACIFISTE

Le courage de Camus

 Est-il utile de rappeler dans ces colonnes, le soutien qu'Albert Camus a apporté à Louis Lecoin dans sa lutte pour obtenir le statut des objecteurs de conscience ? C'est, en effet, Albert Camus qui a rédigé le texte du projet de statut, adressé au Président du Conseil et aux ministres, le 15 octobre 1958. L'actualité fait apprécier toute la pertinence de la philosophie de notre ami. Le cinéaste français, Abraham Segal, montre dans son film " Quand Sisyphe se révolte ", la présence de l'esprit Camus, dans les révoltes du monde d’aujourd’hui. L'écrivain algérien Kamel Daoud lui rend un hommage littéraire avec son livre " Meursault contre-enquête ".

Les approches de ces deux artistes sont très personnelles et ne peuvent pas se résumer dans un simple article. Ces analyses complexes et subtiles mettent en valeur l'empreinte laissée par Albert Camus dans des personnalités très différentes, en France comme en Algérie.

 

Sisyphe

 

DANS LE FILM d'Abraham Segal se trouvent les témoignages de Catherine Camus, Robert Badinter, Edgar Morin, Roger Grenier, mais aussi de Jacques Ferrandez avec des images de sa bande dessinée : " L'Étranger ". On y suit l'écrivain Boualem Sansal sur les traces d'Albert Camus à Alger et dans le merveilleux paysage d'Ibiza. Ce film est un cadeau pour l'intelligence et un espoir pour les révoltes des opprimés.

 

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Kamel Daoud, écrivain et journaliste au Quotidien d'Oran, parle dans son roman au nom du frère de " l'Arabe " tué par un certain Meursault. L'auteur fait ainsi ressortir toute la complexité des héritages de l'Algérie et tout son désarroi face à un pays qui le déçoit. Il note avec humour :

« Nous, nous étions les fantômes de ce pays quand les colons en abusaient et y promenaient cloches, cyprès et cigognes. Aujourd'hui ? Et bien c'est le contraire ! Ils (les Français) y reviennent parfois, tenant la main de leurs descendants dans des voyages organisés pour pieds-noirs ou enfants de nostalgiques, essayant de retrouver qui une rue, qui une maison, qui un arbre avec un tronc gravé d'initiales. J'ai vu récemment un groupe de Français devant un bureau de tabac à l'aéroport. Tels des spectres discrets et muets, ils nous regardaient, nous les Arabes, en silence, ni plus ni moins que si nous étions des pierres ou des arbres morts. Pourtant maintenant, c'est une histoire finie. C'est ce que disait leur silence. »

Kamel Daoudqui prône dans ses éditoriaux la tolérance et la liberté d'expression aborde courageusement dans son livre le problème de la religion. Son héros déclare :

« Je déteste les vendredis depuis l'Indépendance, je crois. Est-ce que je suis croyant ? J'ai réglé la question du ciel par une évidence : parmi tous ceux qui bavardent sur ma condition – cohortes d'anges, de dieux, de diables ou de livres –, j'ai su, très jeune, que j'étais le seul à connaître la douleur, l'obligation de la mort, du travail et de la maladie. Je suis le seul à payer les factures l'électricité et à être mangé par les vers à la fin. Donc, ouste ! Du coup, je déteste les religions et la soumission. A-t-on idée de courir après un père qui n'a jamais posé son pied sur terre et qui n'a jamais eu à connaître la faim ou l'effort de gagner sa vie ?

C'est l'heure de la prière que je déteste le plus – et ce depuis l'enfance, mais davantage encore depuis quelques années. La voix de l'imam qui vocifère à travers le haut-parleur le tapis de prière roulé sous l'aisselle, les minarets tonitruants, la mosquée à l'architecture criarde et cette hâte hypocrite des fidèles vers l'eau et la mauvaise foi, les ablutions et la récitation... J'ose te le dire, j'ai en horreur les religions. Toutes ! Car elles faussent le poids du monde. »

Aujourd'hui Kamel Daoud est frappé par la fatwa d'un imam salafiste algérien. Des intellectuels du monde entier ont pris sa défense mais nous savons que le risque est toujours présent pour les auteurs qui abordent de tels sujets et dont plusieurs ont déjà été victimes de fanatiques.

Autre sujet délicat, qu’il ose traiter dans un pays complètement militarisé : le pacifisme. La position d'Albert Camus pendant la guerre d'Algérie n'avait pas été comprise par les Algériens pas plus que par les Français. Voici dans quelle situation se trouve le héros de Kamel Daoud :

« Pourquoi je n'ai jamais pris les armes et le chemin du maquis ?... J'avais vingt-sept ans et dans le village, personne ne comprenait pourquoi j'avais traîné dans les parages au lieu de prendre le maquis, avec " les frères "... Je n'étais pas un collaborateur des colons et tous le savaient dans le village, mais je n'étais pas non plus un moudjahid et cela en incommodait beaucoup. »

 

Kamel Daoud, Meursault contre-enquête, Actes Sud.

Abraham Segal, Quand Sisyphe se révolte, documentaire actuellement à l'affiche au cinéma l'Entrepôt, Paris.

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