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27 avril 2014

IRAN, un pays ouvert sur le monde

Iran, un pays ouvert sur le monde

 

La France, à la demande des États Unis, applique toujours des sanctions sévères à l'Iran. Le ministère des Affaires Étrangères déconseille aux touristes français de se rendre dans ce pays et prodigue aux voyageurs téméraires des recommandations qui renforcent l'image négative de ce pays. Dans ces conditions suivons René Dumont qui disait : " Il faut aller voir sur place ". Au cours d'un séjour, j’ai pu y apprécier la richesse d'une civilisation plusieurs fois millénaire et l'accueil chaleureux d'un peuple curieux, cultivé et ouvert.

 

PLONGEONS dans l'ambiance de la Perse en arrivant au moment de Naurouz qui célèbre la nouvelle année et remonte à l'époque zoroastrienne. Elle correspond au premier jour du printemps. Toute la population en vacances se déplace dans tout le pays pour fêter Naurouz en famille. Dans chaque maison, mais aussi dans les hôtels et sur les places publiques, sont dressés des autels qui présentent des fruits et des objets symboliques. La circulation automobile est intense, les galeries des voitures débordent de matériel de camping, les gens s'installent dans les parcs, les jardins, à proximité des lieux historiques ou au bord des routes pour pique-niquer, dormir et se rassembler. Les mosquées et les monuments historiques sont envahis par les visiteurs iraniens. Les jeunes femmes sont maquillées, les jeunes filles portent des habits proches du corps et des foulards colorés, les hommes ont le sourire et posent volontiers avec leurs enfants et leurs femmes pour la photo traditionnelle. Les jeunes abordent les étrangers avec quelques mots d'anglais ou même de français et sollicitent des photos avec les voyageurs et leur famille. C'est une ambiance de joie, de convivialité et de rapprochement qui surprend dans un pays que l'on imagine fermé et méfiant vis-à-vis de l'étranger.

 

jeunes filles 1

C'est donc avec cette foule iranienne, gaie et remuante, que nous avons visité le site grandiose de Persépolis. Le roi Darius 1er y fit construire la capitale du premier empire mondial de l'histoire de l'humanité il y a plus de 2 500 ans. Les bas-reliefs décrivent les coutumes de cet ensemble multiculturel, où la tolérance était érigée en mode de gouvernement.

Ce ne fut malheureusement pas le cas des dynasties qui l'ont suivi et notamment de la dernière, celle de Mohammad Reza Shah Pahlévi, qui ne pensa qu'à développer son armée et en fit, avec l'aide des Américains, la cinquième du monde.

En octobre 1971, le Shah célèbre les 2 500 ans de l'empire avec une fête militaire et artistique grandiose. Comme le souhaitait l'impératrice Farah Diba, qui avait étudié les beaux arts en France, cette célébration fera connaître la Perse dans le monde entier. Mais le faste déployé dans cette région désertique et pauvre est critiqué par les intellectuels de gauche et les religieux. Elle cristallise aussi les rancœurs contre un régime autoritaire et répressif. On prétend qu'elle a facilité l'arrivée du régime islamique.

Après la révolution, l'ayatollah Khalkhali envoya même des bulldozers pour raser Persépolis. Heureusement que la population locale s'interposa et démonta les bulldozers pour empêcher la destruction de ce site, aujourd'hui classé au patrimoine de l'humanité.

 

Le pouvoir islamique

Le visiteur étranger ne perçoit pas immédiatement la puissance du pouvoir islamique qui a terriblement réprimé toute opposition pendant des années. Les quelques policiers qui assurent la circulation ne sont pas armés, les redoutables " gardiens de la révolution " ne sont pas visibles mais on pense que la surveillance est permanente même si elle est discrète. En effet, les guides et les chauffeurs, doivent signaler régulièrement la présence des touristes. Mais les gens n'hésitent pas à chercher le dialogue avec les étrangers dans la rue. Ils évitent de se plaindre pour préserver leur dignité mais leurs conditions de vie sont de plus en plus difficiles dans un pays soumis aux sanctions économiques de l'Occident.

Dans ce pays producteur de pétrole, le chauffeur de notre car a dû se présenter dans plusieurs stations d'essence avant de trouver enfin du carburant. Il faut savoir que la guerre Iran-Irak a détruit de nombreuses raffineries, que l'embargo ne permet pas de les réparer et que l'Iran importe 40 % de sa consommation de carburant. Il y a donc souvent des ruptures de stocks. De plus, les États-Unis ont interdit d'acheter ou de transporter des produits pétroliers et du gaz iranien, plusieurs milliards de dollars sont bloqués dans les banques étrangères. L'Iran ne peut plus, faute de devises étrangères, se procurer de médicaments à l’étranger. Des usines ont fermé (notamment Renault et Peugeot). La monnaie s'est effondrée : il fallait 70 rials pour 1 $ en 1974, il en faut 40 000 aujourd'hui.

Il faut ajouter à cette situation la corruption généralisée des hommes du pouvoir, anciens combattants, religieux, gardiens de la révolution, qui continuent à s'enrichir pendant que la population et surtout les jeunes souffrent.

Mais il faut rappeler aussi la responsabilité des Occidentaux dans cette situation.

Réfugié en France en 1978, à Neauphle-le-château, l'imam Khomeiny, organise sa propagande contre le régime du Shah en envoyant ses discours sur des cassettes audio. En excellent communiquant, il donne 400 interviews à la presse en 112 jours et reçoit le soutien d'intellectuels français comme Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir qui avaient créé un comité pour la libération des prisonniers politiques du Shah. Le 1er février 1979, Khomeiny est accueilli triomphalement à Téhéran. Tous ceux qui ont participé à la révolution et espèrent un régime de liberté et de tolérance vont très vite déchanter.

La théocratie s'impose. Le nouveau régime, qui n'a pas confiance dans l'armée, crée une milice dévouée à sa défense : " Les gardiens de la révolution ". Ces basidjis se chargent de la répression de tous ceux qui critiquent le régime. Les étudiants et les moudjahidines, qui avaient été les principaux artisans de la révolution, seront ses premières victimes. L'emprisonnement, les tortures, les jugements expéditifs, les exécutions sommaires et les pendaisons en place publique deviennent systématiques.

 

La guerre Iran-Irak

La guerre, déclenchée par l'Irak, en septembre 1980, avec l'appui des puissances occidentales va permettre au régime religieux de s'ancrer pour longtemps dans la société iranienne. L'armée de Saddam Hussein est soutenue et puissamment armée par les États-Unis et l'Europe. La France de Mitterrand livre des Mirages puis des super-étendards à l'Irak. Les Occidentaux espèrent une chute rapide du pouvoir islamique. C'est le contraire qui se produit. Le pouvoir utilise la guerre pour développer le sentiment nationaliste et en profite pour éliminer tous ses opposants.

La guerre va durer huit ans, faire plus d'un million de morts en Iran et détruire une économie prospère.

Aujourd'hui encore, plus de trente ans après, les cicatrices de cette guerre sont toujours visibles. Des mosquées de Téhéran, détruites pendant la guerre ne sont pas entièrement reconstruites. Le culte des martyrs, entretenu par le régime chiite, reste un excellent outil de contrôle social. Nous avons vu, sur plusieurs kilomètres, à l'entrée d'une ville, exposés sur les panneaux, les portraits de martyrs, jeunes hommes morts pendant la guerre.

martyrs

À Yazd, sur la place centrale, un énorme char de procession, porté par plusieurs dizaines d'hommes dans les cérémonies, rappelle le sacrifice des soldats.

 

Yazd

L'armée reste encore aujourd'hui une puissance redoutée. Le pouvoir prétend mobiliser 500 000 hommes. Le service militaire de dix-huit mois reste obligatoire pour les hommes âgés de 19 ans. Le volontariat est possible dès l'âge de 16 ans. Il suffit même d'avoir 15 ans pour s'enrôler dans les basidjis, la force de mobilisation de la résistance utilisée pour la sécurité intérieure. Les principaux chefs des armées et les Gardiens de la révolution sont nommés par le Guide suprême et ne rendent de compte qu'à lui. Les gardiens de la révolution détiennent le contrôle des miliciens qui opèrent dans chaque ville et répriment toute manifestation.

 

La crise du nucléaire

Le nucléaire est aujourd'hui le sujet principal, mis en avant par les Occidentaux, pour négocier des avantages industriels et commerciaux avec le gouvernement iranien. Nous entendons tous les jours, depuis les accords de Genève, signés par Khatami et les États-Unis en 2014, que les industriels américains avancent leurs pions vers ce marché de 80 millions d'habitants. Des pièces de rechange pour la flotte des avions Boeing, dont 80 % est clouée au sol, seront bientôt fournies. Une chaîne de General-Motors va de nouveau fonctionner après l'arrêt des usines Peugeot. La voie sera bientôt ouverte pour les pétroliers.

Pour les pacifistes, opposés au nucléaire civil et militaire, les Occidentaux, principaux responsables du lancement du nucléaire en Iran, se sont contentés d'utiliser cette crise pour affaiblir le régime iranien et reprendre pied dans ce pays riche en pétrole et en gaz.

Rappelons qu'un accord pour développer l'utilisation de l'énergie nucléaire en Iran avait été signé en juin 1974 à l'occasion de la visite du Shah en France. Il prévoyait un prêt de l'Iran de 1 milliard de dollars au CEA pour financer la participation française à la construction d'une usine d'enrichissement d'uranium en Iran. L'Iran pouvait envoyer ses experts en France pour une formation dans le nucléaire. Un accord était aussi signé avec Framatome pour la mise en place d'une centrale nucléaire à Bandar Abbas. La visite de Jacques Chirac en Iran en décembre 1974 concrétisait ces accords. Même si, sous la pression des Américains, ces accords n'ont pas été entièrement respectés par la France après la révolution islamique, nous ne pouvons pas oublier le rôle joué par la puissance la plus nucléarisée du monde.

 

Un souffle de révolte

Un sérieux avertissement a été donné par les jeunes et les femmes, en 2009, à l'occasion de la réélection contestée de Mahmoud Ahmadinejad. Les militants du Mouvement Vert, qui défendait les droits de l'homme, la liberté et la démocratie sont descendus en masse dans la rue. La répression a été féroce contre les manifestants qui criaient : " Où est passé notre vote ? À bas la dictature ". Le 15 juin 2009, Neda Agha-Siltan, étudiante en philosophie à l'université Azad était abattue. Sa mort, filmée en direct, faisait le tour du monde et Neda devenait le symbole de la contestation.

Aujourd'hui les Iraniens semblent avoir adopté une attitude différente pour exprimer leur désir d'ouverture et de changement. Il s'agit de braver les interdits sans provoquer les autorités.

Nous avons assisté à une forme de résistance par le chant sous un célèbre pont d'Ispahan où l'eau ne coule plus depuis trois ans, à cause de la sècheresse qui frappe tout le pays. Des jeunes gens, solitaires, chantent a cappella. Des promeneurs s'attroupent pour les écouter et reprennent en chœur des poèmes connus, en particulier ceux du poète Ferdoussi. La police vient faire taire un chanteur. On entend des sifflets dans le public. Le chanteur se tait et s'en va. On le retrouve quelques instants plus tard sous une autre arche du pont. Il recommence à chanter.

 

Ispahan

Les jeunes filles rivalisent d'élégance dans le port obligatoire du foulard. Les mèches de cheveux qui devraient rester couvertes sont de plus en plus visibles et surmontées de belles lunettes de marque. Les Iraniennes font plus en plus appel à la chirurgie esthétique pour se faire refaire le nez. Elles sont les premières à enlever leur foulard dès que l'avion Iran Air, décolle de Téhéran. Après quarante ans de régime islamique, elles sont toujours aussi féministes et courageuses.

 

jeune femme

Le culte se pratique surtout à domicile en Iran. Seules quelques rares personnes prient en public. À l'occasion de notre visite dans une madrasa d'Ispahan, des mollahs, qui affichent un air bon enfant, viennent nous distribuer des bonbons et en profitent pour faire du prosélytisme. Ils nous montrent les photos d'Occidentaux convertis à l'Islam et nous distribuent de la documentation de propagande pour lutter contre l'avortement ou pour protéger les enfants des dangers de l'ordinateur !

À Yazd, visite du musée de l'eau : On peut comprendre comment la civilisation persane a réussi à se développer dans un pays désertique grâce à une maîtrise exemplaire de s fameux qanâts, puits connectés par des canaux souterrains qui conduisent le précieux liquide sur des centaines de kilomètres, les immenses réservoirs et les capteurs de vent pour rafraîchir l'eau. Les Perses ont ainsi démontré leur savoir faire et leur intelligence et ont été admirés dans le monde entier. Aujourd'hui pourront-ils sortir de l'obscurantisme religieux qui les opprime ?

Des artistes analysent la société et ouvrent des voies. La Littérature iranienne qui décrit la situation actuelle de l'Iran est surtout l'œuvre de femmes. Par exemple, le livre de Shirin Ebadi, juge et avocate, prix Nobel de la Paix 2003, raconte son histoire dans Iranienne et libre : Mon combat pour la justice, Éditions La Découverte.

Le cinéma iranien qui traite de sujets sociaux actuels est très connu en France, grâce au travail de fond de Mamad Haghighat, cinéphile passionné, arrivé en France en 1977 pour l'amour de la cinémathèque. Mamad que j'ai eu la chance de connaître quand il gérait le cinéma Utopia de Paris et projetait mon film Aux quatre coin-coins du Canard, organise chaque année, depuis 1983, le festival annuel du cinéma iranien à Paris. Il sélectionne aussi les films iraniens pour le festival de Cannes. Le grand succès du film d'Ashgar Fahradi Une séparation a montré aussi l'évolution lente mais efficace initiée par les femmes.

 

jeunes fills 2

Comme leurs ancêtres persans, les Iraniens d'aujourd'hui restent à l'écoute du monde et nous pouvons faire confiance aux jeunes iraniens et surtout aux femmes pour faire évoluer leur société.

 

famille

À LIRE:

Shirin Ebadi Iranienne et libre : Mon combat pour la justice, Paris, Éditions La Découverte, poche et La cage dorée, Archopoche

Azam Hadj Heydari Le prix de rester humain, Mon combat contre les mollahs, Pocket

Chahdortt Djavann Je viens d'ailleurs, Folio Gallimard

Nahal Tajadod Passeport à l'iranienne, éd. Jean-Claude Lattès, poche

Azar Nafisi Lire Lolita à Téhéran, poche

Mohammad-Reza Djalili et Thierry Kellner 100 questions sur l'Iran, La Boétie

Firouzeh Nahavandi Iran, De Boeck.

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