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31 mars 2014

BLANCHE MAUPAS

Blanche Maupas, institutrice insurgée contre l'armée

 

dvd-blanche-maupas

 

Le film Blanche Maupas raconte l'histoire d'une institutrice qui, avec un courage exceptionnel, va harceler l'institution militaire pour faire réhabiliter son mari instituteur, Théophile Maupas fusillé avec trois autres caporaux, pendant la guerre 14-18 pour " refus d'obéissance ". L'enquête de Blanche Maupas démontrera que les soldats ont été choisis au hasard et exécutés pour l'exemple. Elle n'obtiendra la reconnaissance des faits qu'en 1934, après de longues années de combat acharné contre les autorités militaires et politiques. Elle en sortira victorieuse mais épuisée et meurtrie.

 

" Justice sera rendue ! Les fusillés pour l'exemple seront réhabilités ! ": tel est le slogan de la Fédération de la Libre Pensée, associée depuis plusieurs dizaines d'années à l'Union Pacifiste, à la Ligue des Droits de l'homme et à l'Association Républicaine des anciens combattants, pour faire réhabiliter quelques 650 soldats fusillés par l'armée française pendant la guerre 14-18.

La période de la commémoration du centenaire de la grande " boucherie " est l'occasion de relancer le débat et cela se fait le plus souvent avec la projection du téléfilm Blanche Maupas, réalisé par Patrick Jamain et diffusé le 11 novembre 2009 sur France 2. Ce beau film, interprété par Romane Borhinger et Thierry Frémont, a été scénarisé par Alain Moreau, d'après l'œuvre de Macha Séry et Alain Moreau : La veuve de tous les fusillés.

 

blanche maupas_0002

Le livre de Macha Séry, journaliste et romancière, et d’Alain Moreau, auteur de nombreux téléfilms et documentaires, est construit comme une œuvre cinématographique. Chaque scène, dans les tranchées de Champagne ou dans le village de la Manche, est vivante, visuelle et émouvante. Les personnages sont caractérisés par leur humanisme, leur courage ou leur lâcheté. Presque toutes les séquences du livre sont reprises dans le film mais la lecture du livre permet de mieux fixer dans les mémoires les détails de la lutte contre l'institution militaire et, malheureusement aussi, contre l'opinion publique.

Une scène du film, bien décrite aussi dans le livre, est particulièrement étonnante pour les pacifistes. Il s'agit de la journée patriotique consacrée aux soldats et à leurs chefs, demandée par le ministre de l'Instruction publique. L'année où l'armée française est enterrée dans les tranchées, l'institutrice Blanche Maupas a dû décorer la salle de classe avec des drapeaux tricolores, des portraits de généraux, des photos de défilés militaires. " Sur l'estrade trône un mannequin revêtu de l'uniforme des poilus. Au tableau noir sont inscrits des slogans patriotiques. " Monsieur le Maire, son conseil municipal et quelques parents d'élèves sont invités à écouter les enfants dire des poèmes patriotiques. Puis l’élu lit la proclamation du général Joffre : " Au moment où s'engage une bataille dont dépend le salut du pays, il importe de rappeler à tous que le moment n'est plus de regarder en arrière… Tous les efforts doivent être employés pour attaquer et refouler l'ennemi… "

 

L'armée et l'école

Nous connaissons tous les liens étroits que les gouvernements de la République ont toujours souhaités maintenir entre l'éducation scolaire et la formation militaire. L'Union Pacifiste n'a jamais cessé de les dénoncer. Mais, dans la situation guerrière de 14-18, la scène du film Blanche Maupas est particulièrement révélatrice et choquante de l'emprise de l'armée sur l'éducation des enfants.

Je me pose la question : comment les enseignants ont-ils pu se laisser abuser par la propagande militaire et le bourrage ce crâne alors qu'ils étaient les premiers à dénoncer les menaces de guerre ? En effet, dès 1905, quand fut créé la Fédération des membres de l'enseignement laïque, affiliée à la CGT d'obédience anarcho-syndicaliste, des responsables prirent position. En 1910, les syndicalistes créent la revue l'École Émancipée et exposent leur pacifisme. Ils refusent ensuite l'Union Sacrée. La revue sera d'ailleurs interdite dès le début de la guerre. Des instituteurs seront même révoqués puis emprisonnés pour propagande pacifiste.

Ce fut le cas de Marie et François Mayoux qui ont écrit dans leur ouvrage Notre affaire : « Dès octobre 1914, pour répondre aux étranges arguments d’un collègue qui voulait, à toute force, mettre dans le même sac les dirigeants et les dirigés allemands, nous écrivîmes un article pour l’École Émancipée. Cet article ne put paraître, mais la copie, saisie en juillet 1917, a servi à l’avocat général près la Cour d’Appel de Bordeaux pour appuyer son accusation. Et qu’a-t-il trouvé dans ces quelques lignes écrites au début de l’horrible cauchemar ? Ceci : " il faut développer la haine de la guerre et non la haine du peuple allemand, victime comme nous, mais non complice de ses maîtres...

Dès mai 1915, nous avons préparé un manifeste des instituteurs syndicalistes pour crier : Assez de sang versé ! Nous avons tenté de le publier le 1er juillet 1915. Cette tentative valut à notre secrétaire-adjointe une menace de révocation sans préjudice des poursuites qui pourraient être ordonnées par l’autorité militaire. ».

Des institutrices courageuses s'opposent à la propagande guerrière à l'école.

Hélène Brion, institutrice féministe et pacifiste, est suspendue puis emprisonnée en 1917. Elle est condamnée en 1918 à trois ans de prison avec sursis. Elle ne pourra enseigner de nouveau que sept ans plus tard. Son crime ? « Propagande défaitiste ». Autrement dit, avoir été pacifiste, porte-parole du courant pacifiste qui naquit en 1915 au sein de la CGT et membre du Comité international des femmes pour la paix permanente.

Voici un extrait de la déclaration qu'elle lit au premier Conseil de Guerre du 29 mars 1918 : " Avant la guerre, la seule propagande pacifiste que je reconnais avoir faite, a été de répandre et faire lire le plus possible le livre Bas les Armes ! de la baronne Bertha von Sutner, prix Nobel pour la Paix en 1905...

Je suis ennemie de la guerre, parce que féministe. La guerre est le triomphe de la force brutale... La paix armée, cette invention suprême des hommes, n’est en réalité qu’un mensonge gigantesque, qui s’infiltre dans toutes les consciences…

Ce qui m’épouvante, dans la guerre, plus encore que les morts et les ruines qu’elle accumule, plus encore, infiniment plus que les malheurs matériels, c’est l’abaissement intellectuel et moral qu’elle entraîne. Or, tout ce qui abaisse le niveau moral, contribue à l’asservissement de la femme.

Madeleine Vernet, éducatrice pacifiste écrit au sujet d'Hélène Brion emprisonnée : " Hélène Brion était pacifiste, nous ne songeons pas à le nier ; nous le sommes avec elle, Notre pacifisme est fait de l’amour de notre pays et de l’amour de l’humanité que nous ne considérons pas incompatibles l’un avec l’autre.

Nous pensons que si les dirigeants le voulaient, la paix pourrait être étudiée et qu’une bonne solution mettrait fin à toutes ces horreurs qui nous épouvantent. Nous voulons la Société des Nations, les États-Unis d’Europe (que Victor Hugo appelait de tous ses vœux il y a près de 50 ans), nous voulons une entente internationale de toutes les puissances pour empêcher qu’une pareille calamité se renouvelle.

Voilà notre pacifisme ; et c’était celui d’Hélène... Oui, nous sommes des pacifistes, nous tous qui clouons la guerre au pilori. Nous sommes pacifistes et nous revendiquons le droit de le dire. "

 

Contre le "bourrage de crâne"

En mai 1917, sous le titre Les Instituteurs syndicalistes et la guerre, la section de la Charente de la Fédération Nationale des Syndicats d’Institutrices et d’Instituteurs publics rappelle la liberté de conscience des instituteurs et l’impossibilité pour eux de devenir ces « bourreurs de crânes », ces bellicistes propagandistes que le Gouvernement désire. Ils écrivent : « Ce que nous n’avons jamais accepté, ce que nous n’accepterons jamais, ce que nous repoussons du pied avec une répugnance méprisante, c’est cette prétention du gouvernement de la République à nous transformer en agents politiques de la plus basse espèce, en propagandistes “ anti-boches ”, en missionnaires de la haine la plus aveugle, enfin – honte et infamie ! – en bourreurs de crânes à l’usage de nos propres élèves.

Pour respecter la conscience des enfants et des familles nous devons donc – en classe – nous abstenir de prendre parti. Les faits, semble-t-il, sont assez terribles ; ils sautent assez aux yeux ; ils torturent assez les cerveaux et les cœurs, sans que nous allions, avec nos propos guerriers, retourner le poignard dans la plaie.

Qu’on nous comprenne, nous n’entendons pas excuser les crimes allemands ni la violation de la Belgique, mais nous pensons encore, ce qu’écrivait en 1913, M. Justin Godart, député, membre de la mission Carnegie, aujourd’hui sous-secrétaire d’État au service de santé : « LA GRANDE ET SEULE COUPABLE C’EST LA GUERRE… Si par malheur elle mettait aux prises demain, les nations les plus civilisées, les armées les plus disciplinées, des atrocités seraient sûrement commises, comme là-bas dans les Balkans. »

Non, nous ne sommes pas aptes à remplir certaine besognes, nous sommes instituteurs et non journalistes, éducateurs et non charognards, maîtres de la jeunesse et non maître-chanteurs.

La guerre est immorale, inhumaine, ruineuse.

Notre programme n’a pas varié, il ne variera pas jusqu’à la fin de l’horrible et stupide boucherie : la paix ! la paix ! la paix !

À la guerre il n’y a qu’un remède, la paix. C’est la paix que nous voulons, d’accord avec tous les hommes dignes de ce nom. »

Après la guerre, le syndicat des Institutrices et des Instituteurs, la Ligue des Droits de l'Homme, la Libre Pensée, la journaliste Séverine, Roger Monclin et La Patrie Humaine, entre autres, aideront Blanche Maupas dans sa demande de réhabilitation. Les Comités Maupas ne défendront pas seulement " Théophile Maupas, passé par les armes après dégradation militaire pour refus d'obéissance " d'après l'avis officiel de l'armée française, mais aussi beaucoup d'autres fusillés pour l'exemple.

 

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L'école toujours soumise à l'armée

Si le mouvement pacifiste a pris de l'ampleur après la première guerre mondiale et a tenté de s'opposer à la seconde guerre mondiale, il n'a pas eu assez d'impact dans l'éducation.

Je ne peux résister au besoin de citer des pages écrites en 1947 par l'inspecteur général de l'Instruction Publique, J. Cressot, dans le livre L'Éducation morale à l'école primaire : " Après avoir vécu les années tragiques de cette nouvelle guerre, la douleur de la défaite, l'étouffement qui l'a suivie, tant de souffrances de toutes sortes... il est impossible de parler aux enfants comme si tout cela n'avait pas été..."

 

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Et pourtant ! Après les leçons sur la bonne tenue à l'école, dans la famille et dans la société, les dernières leçons ont pour titre : " La France, Nation et Patrie: le patriotisme, et Les devoirs du citoyen : l'instruction et le service militaire ".

On peut lire dans ces pages : " Une nation qui veut vivre, et vivre libre, doit avoir la force de se défendre si elle est attaquée par d'autres nations. Voilà pourquoi la France a une armée. Si cette armée n'existait pas, la tentation serait grande pour une nation étrangère d'imposer sa volonté à la France, et, au besoin, de l'envahir. Aussi longtemps qu'il y aura des peuples ambitieux et violents, les peuples faibles ou désarmés, seront en danger. Pour avoir la paix, il faut donc être fort, et si pénible que ce soit, préparé à faire la guerre. "

Tout le contraire de notre devise de l'Union Pacifiste : pour faire la paix il faut préparer la paix.

 

blanche maupas

Il poursuit : « C'est dès maintenant qu'il faut se préparer à être un bon soldat. Le bon soldat est fort et endurant; il sait obéir " sans hésitation ni murmure "; il comprend les ordres qu'il reçoit; au besoin il trouve lui-même ce qu'il faut faire... Il faut accepter de bon cœur le départ au régiment, la discipline, les fatigues, les menus désagréments de la vie militaire...Les meilleurs doivent être aux postes les plus difficiles, et ne pas se dérober, par un égoïste amour de leur tranquillité. »

C'est exactement le comportement tenu par l'instituteur Théophile Maupas, comportement exemplaire qui l'a conduit au poteau d'exécution. Seul un instituteur sur deux reviendra vivant de la guerre 14-18. Soumis au devoir d'obéissance et de respect des institutions, beaucoup d'instituteurs payeront de leur vie leur engagement dans la grande guerre.

  Le tribunal spécial pour la révision des conseils de guerre, que Blanche Maupas avait obtenu, ne siègera que de 1933 à 1935. 40 affaires seront jugées, 26 aboutiront, 15 seront rejetées.

Il reste donc aujourd'hui environ 650 cas de fusillés pour l'exemple dont l'Union Pacifiste demande la réhabilitation totale et sans condition.

Au-delà des soldats condamnés par la parodie de justice pratiquée par les militaires, nous demandons que les enseignants et les élèves soient protégés de toute ingérence de l'armée dans les écoles.

Blanche Maupas, La veuve de tous les fusillés,  Macha Séry, Alain Moreau, édition l'Archipel

DVD Blanche Maupas

L'Education morale à l'école primaire, J. Cressot inspecteur général de l'Instruction Publique, Librairie Istra, 1947

Alain Moreau à Créteil en février 2014.

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