L'HISTOIRE DES CITOYENS DU MONDE PAR MICHEL AUVRAY

 

Auvray

A l'Union pacifiste nous connaissons bien Michel Auvray, ancien objecteur de conscience et auteur des livres " Objecteurs, insoumis, réfractaires, Histoire des réfractaires en France " publié chez Stock 2 en 1983 et « L’Âge des casernes » publié chez l’Aube en 1998. Comme moi, beaucoup de membres de l'Union pacifiste sont titulaires de la carte de Citoyens du Monde. La mienne, délivrée le 21 mars 1984, porte le numéro 174335. J'ai toujours été fier de la montrer aux amis qui ignoraient l'existence du mouvement. Pour suivre l'exemple de Mireille Jospin, l'une des pionnières des Citoyennes du Monde, et sur ses conseils, j'ai inscrit mes deux petits enfants, dès leur naissance, sur le registre des Citoyens du Monde. Mais c'est en lisant le livre de Michel Auvray que j'ai vraiment compris la philosophie et l'importance de cette pensée universaliste qui existe depuis l'antiquité pour un monde sans frontières, un monde de paix.

Au moment où des milliers de réfugiés meurent en Méditerranée et où la pandémie du coronavirus a fermé des frontières et renforcé les nationalismes, la lecture du livre de Michel Auvray, " Histoire des Citoyens du Monde" est non seulement indispensable mais aussi salutaire pour retrouver l'esprit des passionnés du combat de "la guerre à la guerre".

 

LES RÊVEURS ET UTOPISTES

 

" Dispersés, peu organisés, mais non moins convaincus ni moins sincères, les Citoyens du Monde actuels ne font pas la Une de l'actualité; ils sont, de fait, peu visibles et, hélas, peu audibles dans une société aux prises avec l'individualisme, le repli sur soi et la crispation sur d'illusoires identités." écrit l’historien Michel Auvray. Il nous rappelle dans son prologue les " innombrables précurseurs" de cet " idéal de citoyenneté mondiale": Socrate, Diogène, Erasme, Emmanuel Kant, Victor Hugo, Romain Rolland, Albert Einstein qui déclarait:  « Cinq ans durant, de 1928 à 1932, il met sa célébrité au service d'une cause qui lui est chère: la suppression  du service militaire obligatoire, la défense des objecteurs de conscience. Sa conviction antimilitariste est ferme, résolue. En 1930, par exemple, il dénonce dans un article " le pire aspect de l'existence grégaire": " Je veux, écrit-il, parler du système militaire, que je déteste au plus haut point. Ces hommes qui défilent en rangs, radieux aux accords d'un orchestre, m'inspirent le mépris le plus profond. Avaient-ils vraiment besoin d'un cerveau ? Leur moelle épinière ne leur aurait-elle pas amplement suffit ? L'armée ne constitue pour moi qu'une honteuse malformation de notre société, qu'il faut tenter de guérir au plus vite. Comme je hais cet héroïsme sur commande, cette violence absurde, cette folie exécrable que l'on nomme patriotisme ! La guerre est si vile et méprisable !"

 Michel Auvray cite aussi Anatole France, Bertrand Russell, Albert Camus... et Jean Rostand qui affirmait dans une conférence: " Un honnête homme n'est ni français, ni allemand, ni espagnol: il est citoyen du monde et sa patrie est partout ".

 

LA FIGURE DE GARRY DAVIS

 

Dans son introduction Michel Auvray présente ainsi cette personnalité :  " Trois ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, Garry Davis, un Américain de Vingt sept ans, renonce à sa nationalité. Il a participé au bombardement de villes allemandes, est traumatisé par la tuerie de tant de civils; il entend contribuer à la réconciliation des peuples , à l'avènement d'une planète pacifiée. Campant sur l'esplanade du Trocadéro, il se veut " premier citoyen du monde" et demande asile à l'Organisation des Nations unies, à l'ONU, réunie à Paris."

" Gareth Davis est né le 27 juillet 1921 à Bar Hoarbor, dans le Maine. Fils de Meyer Davis, chef d'orchestre, et de Hilda Davis, artiste, il a choisi de porter pour prénom le diminutif de Gareth: Garry."

Il est comédien mais il a participé à " La stratégie de bombardement intensif "de zone" qui n'épargne aucunement les civils. Elle vise même à porter un coup fatal au moral de la population. Comme Hambourg, Cologne, Dresde, des villes entières sont transformées en brasiers, leurs habitants tués par centaines de milliers."

Michel Auvray précise: " La guerre finie, Garry Davis redevient comédien. Mais le cauchemar continue: traumatisé par le souvenir des destructions et massacres auxquels il a participé, il se sent investi d'une responsabilité personnelle. Plus tard il se souviendra: " La guerre, ce fut un véritable choc...Rien dans mon éducation ne m'avait préparé à être un tueur... Je suis "né" comme citoyen du monde le 25 mai 1948"

En renonçant à sa nationalité Garry Davis devient apatride en France et demande asile à l'ONU. Expulsé du siège parisien de l'Organisation des Nations Unies il s'installe sous une tente sur l'esplanade de Chaillot. Il attire des journalistes, des curieux, des militants pacifistes." Les discussions sont vives entre quakers, espérantistes, partisans de l'objection de conscience, fédéralistes mondiaux et adeptes de Gandhi." note Michel Auvray. 

Parmi les journalistes, Roger Salardenne, dans Le Canard enchaîné du  22 septembre 1948. " accorde symboliquement l'hospitalité au " premier citoyen du monde"... " Expulsé de l'ONU, Garry Davis se réfugie au " Canard" et devient citoyen de Juliénas".

Un prestigieux Conseil de solidarité composé de 25 personnes soutient Garry Davis. On peut citer parmi elles Albert Camus qui publie en novembre 1948 un article dans le journal Franc-tireur sous le titre " Nous sommes avec Davis", le directeur du journal Combat Claude Bourdet , le poète surréaliste  André Breton qui considère que  " l'ignoble mot d'"engagement" qui a pris cours depuis la guerre sur la servilité dont la poésie et l'art ont horreur", le philosophe Emmanuel Mounier, l'abbé Pierre, Raymond Queneau, le pasteur Louis Roser, membre de la direction de la Cimade et Robert Sarrazac.

Le 19 novembre 1948 Garry Davis et ses camarades font une intervention improvisée et remarquée au sein de l'ONU où des délégués du monde entier traitent du désarmement. A cette occasion le jeune Pierre Bergé est arrêté par la police. Michel Auvray écrit: " Davis et ses camarades peuvent être satisfaits. " Au nom des peuples du monde", ils ont, face aux représentants des Etats, proclamé leur volonté de paix; ils ont affirmé " le besoin commun d'un ordre mondial" et lancé un appel à la création d'une Assemblée constituante mondiale."

C'est encore Le Canard enchaîné qui sert de relais à la campagne de presse. Sous le titre " Faites la paix ou F...-nous la !" Tréno écrit le 24 novembre 1948: " Garry Davis a raison, parbleu! Il a raison de proclamer à la face des bonzes - Les Etats souverains que vous représentez ici nous divisent et nous mènent à la guerre. Raison d'affirmer que seul un Gouvernement mondial pourrait donner la paix que réclament les peuples". Et il ajoute: " Le Canard est fier d'avoir été parmi les premiers à prendre parti pour le citoyen du monde".

Le 9 décembre 1948, Garry Davis triomphe au Vélodrome d'hiver: d'après le journal Le Monde la réunion est suivie par 20 000 Parisiens . André Fontaine écrit: " Pas de drapeaux, pas de chants guerriers, pas de pancarte. Un public très peu homogène, où Saint-Germain-des-Prés côtoie Javel, et le conducteur d'autobus l'intellectuel à frange et lunettes".

Le 26 juin 1949 paraît le premier numéro du périodique «  Le Citoyen du Monde ». En février 1950 le programme de base du Mouvement des Citoyens du Monde est: " suppression des armées nationales, reconversion des usines d'armement,  suppression des passeports et des visas, suppression de la peine de mort"

A Cahors, le 24 juin 1950, est inaugurée la Route mondiale n°1, nommée Route sans frontières. L’auteur écrit: « dans le département du Lot, les mondialistes sont passés à une autre action. A côté de l'enregistrement individuel une nouvelle dynamique est impulsée. Collective, elle a également pour but de préparer les élections à l'Assemblée des peuples et s'articule autour de la mondialisation des communes »

Mais " Le déclenchement de la guerre de Corée ( en juin 1950), le succès de l'Appel de Stocklom et le durcissement de la guerre froide contribuent au rapide déclin du mouvement des Citoyens du MondeContre l'arme atomique, contre la guerre d'Indochine, ce sont le PCF et son Mouvement de la Paix, qui sont alors au premier plan dans l'espace public".

Garry Davis décide alors de s’éloigner pour réfléchir et trouver de nouveaux moyens pour propager ses idées." L'apogée de ce mouvement ne dure guère que deux ans, de 1948 à 1950. Cet Âge d'or de la citoyenneté mondiale fut à proprement parler, éphémère." écrit Michel Auvray.

 

LA MONDIALISATION DES TERRITOIRES

 

Après avoir consacré la première partie de son livre à la " Citoyenneté mondiale", Michel Auvray, ouvre la deuxième partie avec le titre " Mondialisation des territoires"

On peut lire dans la déclaration de Cahors Mundi: « Nous, habitants de Cahors, déclarons par la présente Charte notre ville mondialisée. Notre geste signifie que: 1- Nous affirmons que notre sécurité et notre bien-être sont liés à la sécurité et au bien-être de toutes les villes et de toutes les communes du Monde, aujourd'hui menacées de destruction par la guerre totale....7 Nous appelons chaque ville et chaque commune du monde à se rallier à cette Charte de solidarité des villes et des communes menacées "

La ville de Cahors devient d’une certaine façon «  le centre du monde » et invite de nombreuses personnalités: Pablo Casals, Albert Camus,Guy Marchand, Claude Bourdet, André Breton...

De grandes figures se réclament des Citoyens du Monde comme:

Bertrand Russell qui " à 89 ans participe encore à une manifestation antinucléaire qui lui vaut de retrouver pour une semaine une cellule de la prison de Brixton. Et, cinq ans plus tard, il initie le Tribunal international des crimes de guerre pour dénoncer la politique des Etats-Unis menant une guerre terrible au Vietnam."

Albert Camus, prix Nobel de littérature en 1957 aux côtés de l'anarchiste Louis Lecoin " parraine le Comité de secours aux objecteurs de conscience.

l'abbé Pierre confirme dans un livre de souvenirs: " Je me considère citoyen du monde".

Pierre Bergé était " présent aux côtés de Garry Davis le 4 octobre 1949 alors qu'il soutenait l'objecteur de conscience Jean-Bernard Moreau. Il ambitionnait lui aussi de refuser d'accomplir le service militaire. Il en fut dissuadé par Jean Giono, dont il était proche: " C'est une erreur de prendre l'armée de front, on ne risque que d'être broyé un à un comme les grains de café dans un moulin" lui écrit ( le 23 mars 1950 ) l'écrivain pacifiste."

 

LA FIN DE  « L’ÉPOPÉE » GARRY DAVIS

 

Garry Davis " ne cesse jamais d'oeuvrer pour sa conception très personnelle de la citoyenneté mondiale. Il meurt le 24 juillet 2013, à l'âge de quatre-vingt-onze ans, à Williston ( Vermont, Etats-Unis); non sans avoir envoyé à deux célèbres lanceurs d'alerte, Julian Assange et Edward Snowden, ce fameux " passeport mondial" auquel il tenait tant."

Guy Marchand, a rédigé en 1988 le livre " l'Epopée Garry Davis". Michel Auvray nous dit que Guy Marchand " a passé toute sa vie à se dépenser sans compter pour la citoyenneté mondiale. Avec Renée Cosson, qu'il épouse en juillet 1952, il crée l'Agence mondiale de presse, l'AMIP; avec elle il relance en 1963 le Registre français." 

En 1999, j'avais choisi le local des Citoyens du Monde du 15 rue Victor Duruy, à Paris 15ème pour tourner, en présence de Renée Marchand, une séquence du film « Mireille Jospin, une femme en marche ». Michel Auvray rappelle qu’en 2010, année du soixantième anniversaire de l'ouverture de la Route sans frontières, Lionel Jospin, premier ministre, avait préfacé une brochure de la ville de Cahors qui rendait hommage aux pionniers des Citoyens du Monde. Il terminait par ces mots : " Les Citoyens du Monde continuent de faire vivre cet idéal dont, très jeune, je me suis imprégné au sein de ma famille" . " Cette confidence est fondée » précise l’historien,  « Robert et Mireille Jospin, ses parents, étaient tous deux pacifistes intégraux; ils ont été parmi les Citoyens du Monde de la première heure."

Treize personnalités de renommée universelle avaient signé en 1966 un texte, intitulé l’ « Appel des 13 » en faveur de l'enregistrement des citoyens du monde et de la mise en place du Congrès des peuples. Le Comité français comprenait notamment Bernard Clavel et René Dumont. La dernière séquence de mon  documentaire " René Dumont, citoyen de la planète terre », met en scène, en 1991, l’agronome avec Guy Marchand devant la Géode, du parc de la Villette, à Paris, au moment de la préparation du Sommet de la Terre de Rio. Guy Marchand déclare: «  Tous les délégués du Tiers monde ont une peur effrayante du nouvel ordre mondial imposé par Washington. Or le mondialisme ne demande pas ça. Il veut un ordre mondial pour la planète entière, pour les cinq milliards d’habitants » . René Dumont ajoute : " Je suis citoyen du monde depuis 1948.J’étais au Trocadero, au moment où Garry Davis a déchiré son passeport américain. J’étais à côté de lui mais je n’ai pas déchiré mon passeport français parce que je voulais circuler à travers le monde » 

Michel Auvray écrit: " D'année en année, nombre de personnalités se proclament à leur tour citoyen du monde, de l'avocat Jean-Jacques de Félice au journaliste Frédéric Pottecher, du chanteur Georges Moustaki à l'explorateur Paul-Emile Victor ou à l'historien Jean Chesneaux. Nombre de scientifiques font de même, d'Yves Coppens à Albert Jacquard, d'Henri Laborit à Jean-Marie Lehn ou Hubert Reeves."

" J'ai commencé par me sentir franco-allemand, je me suis senti européen, puis mondialiste" reconnaît le diplomate Stéphane Hessel, auteur de " Citoyen sans frontières". Auquel fait écho le sociologue Edgar Morin qui dit " Certes je suis français, je suis européen, je suis méditerranéen, je suis juif, je suis citoyen du monde".

Le docteur Sauvé déclare dans La Semaine du Lot  à l’occasion du cinquantième anniversaire de l'ouverture de la Route sans frontières: " Notre combat était celui de la guerre à la guerre. Nous étions passionnés » Aujourd’hui les Citoyens du Monde seront toujours aussi « passionnés » après avoir lu le livre de Michel Auvray.

 Michel Auvray, Histoire des Citoyens du Monde, Un idéal en action de 1945 à nos jours, Editions Imago,342 pages, 24 euros.