GILETS JAUNES & JOURNALISTES

14 janvier 2019

 Information

 

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En 1968 le journal télévisé de l’unique chaîne de télévision était contesté par les manifestants. Rapidement les journalistes de l’ORTF ont voté la grève et ont rejoint le mouvement car ils étaient conscients de servir les intérêts de l’état plutôt que de faire connaître les revendications des étudiants et des ouvriers. Seules les radios privées de RTL et de Europe 1 ont pu faire un véritable travail d’information au début du mouvement en diffusant en direct de l’intérieur des rassemblements.

En 2019 ce sont surtout les informations des chaînes privées qui sont contestées. Les gilets jaunes savent que ces médias sont la propriété de gens riches qui sont la cible de la contestation. Les journalistes qui travaillent dans ces médias ont du mal à reconnaître qu’ils ne peuvent pas tout dire et ne sont pas prêts de se mettre en grève pour soutenir le mouvement. Ils jouent la transparence en envoyant de jeunes pigistes sur le terrain et en invitant sur les plateaux des personnalités qui donnent des leçons de démocratie et de conduite au seul gilet jaune présent.

Le violence s’est donc exercée, dans les manifestations, envers ces pauvres journalistes, souvent débutants, qui tentent de faire leur travail dans des conditions très difficiles et en prenant le maximum de risques. La colère des gilets jaunes envers les journalistes de terrain est la même que celle que l’on éprouve contre l’employé de Pôle emploi qui ne fait qu’appliquer les consignes scandaleuses de sa hiérarchie. Il y a des violences physiques à Pôle emploi mais aussi dans les hôpitaux et dans les centres des impôts qui ont dû faire appel à des services de sécurité.

Ce matin, les journalistes accusent les gilets jaunes qui se sont mal comportés. Ils ont raison. Mais ils oublient de dire qu’il y a eu aussi beaucoup de journalistes gravement blessés par les forces de l’ordre. Reporter sans frontière a dénoncé la répression disproportionnée des policiers et des gendarmes contre la presse pendant les manifestations des gilets jaunes.

Alors pourquoi aujourd’hui, dans une situation exceptionnelle, la plupart des journalistes sont-ils incapables  de se remettent en question? Peut-être parce qu’ils sont dans une situation de plus en plus précaire, à la merci de patron sans scrupules et qu’ils craignent pour leur avenir. Mais si on peut le dire des journalistes de terrain on ne peut pas le dire des «  vedettes » du petit écran ou de la radio qui se retrouvent dans tous les médias et donnent des leçons aux citoyens.

Il faut donc rappeler ce que devrait être un journaliste.

Albert Camus se demandait dans un éditorial de Combat publié le 1er septembre 1944 « Qu’est-ce qu’un journaliste ? »: « C’est un homme qui d’abord est censé avoir des idées. C’est ensuite un historien au jour le jour, et son premier souci doit être de vérité. Peut-on dire aujourd’hui que notre presse ne se soucie que de vérité ? Comme il est difficile de toujours être le premier, on se précipite sur le détail que l’on croit pittoresque ; on fait appel à l’esprit de facilité et à la sensiblerie du public. On crie avec le lecteur, on cherche à lui plaire quand il faudrait seulement l’éclairer. A vrai dire on donne toutes les preuves qu’on le méprise. L’argument de défense est bien connu : on nous dit, « c’est cela que veut le public ! ». Non, le public ne veut pas cela ; on lui a appris pendant vingt ans à le vouloir, ce qui n’est pas la même chose. » Dans un autre texte publié une semaine plus tard, toujours dans Combat, Albert camus poursuit ses réflexions sur « le journalisme critique » :  “(…) le journaliste peut aider à la compréhension des nouvelles par un ensemble de remarques qui donnent leur portée exacte à des informations dont ni la source ni l’intention ne sont toujours évidentes. Il peut, par exemple, rapprocher dans sa mise en pages des dépêches qui se contredisent et les mettre en doute l’une par l’autre.”

Téléspectateur et auditeur on a le droit de demander aux journalistes d’aujourd’hui en France un peu plus de modestie et d’esprit critique et aux gilets jaunes de ne pas se tromper de cible.