Jacques Higelin, «  Vive la paix, vive le rire, vive la vie « 

 Au lendemain du décès de Jacques Higelin survenu le 6 avril 2018, une chaine de télévision m’a demandé une séquence vidéo que j’avais tournée sur cet artiste engagé, le 26 janvier 1995. Ce jour-là des familles de sans logis, installées par l’association Droit Au Logement dans une école désaffectée de la rue du Dragon, à Paris, étaient expulsées, manu-militari, par les CRS. Comme il le faisait sur scène, dans ses improvisations géniales, Jacques Higelin avait interpellé les forces de l’ordre et crié sa colère contre les injustices de la société française.  Pour savoir comment était née cette fraternité pour les humains chez ce musicien révolté j’ai lu son livre de mémoire qui vient d’être réédité: «  Je vis pas ma vie, je la rêve ». 

 

Jacques Higelin

 On apprend que la famille Higelin quitte l’Alsace menacée par les Allemands en 1939 et s’installe à Brou-sur-Chantereine, à 5 kilomètres de Chelles, dans la banlieue-est de Paris. Les Higelin habitent dans la cité des cheminots. En juin 1944 les Alliés bombardent la gare de triage, point stratégique de l’armée allemande. En quatre frappes les bombardiers larguent 1600 bombes de cent à cinq cents kilos chacune. Deux mille personnes perdent la vie. Jacques Higelin a trois ans et demi et il se souvient : «  Nous dormions à l’étage avec mon frère. Nos parents sont venus nous chercher dans nos lits, ils nous ont enroulés dans des couvertures et nous ont sortis très vite de la maison. Ensuite, nous nous sommes séparés - sans doute pour garder le plus de chance de rester vivants… Une bombe est tombée tout près. Un bruit terrible. Nous avons fait un bond, je me suis retrouvé sous mon père, le visage plein de poussière. Et la bouche pleine de terre. Dans la rue d’à côté, dix-huit personnes ont été tuées… Le bombardement c’est peut-être mon premier souvenir. La terreur m’a saisi le corps. Mes parents m’ont raconté que dans les années suivantes, je dormais en bougeant la tête, de droite à gauche, comme pour chasser les angoisses. Jusqu’à l’âge de onze ans, la nuit, j’ai pissé au lit chaque fois qu’un avion à hélices passait au-dessus de la maison » 

 Jasques Higelin découvre la chanson en écoutant Charles Trenet. Il fait ses débuts de musicien et suit  le Cours Simon pour devenir comédien. À vingt ans il écrit: « À ce moment-là, j’étais un peu paumé et assez seul. Je vivais comme je pouvais de petits cachets. Je dormais à droite à gauche. Je buvais beaucoup ». À la mort du musicien Henri Crolla, célèbre compositeur de musiques de films, qui lui a offert une guitare exceptionnelle, Jacques Higelin part au service militaire. « L’armée, j’y suis parti très vite après la mort d’Henri. Au début, je voulais passer pour fou, je faisais des trous dans une pierre avec un poinçon et je retirais les nervures des feuilles tombées au pied des arbres… »

 Jacques Higelin est mobilisé en décembre 1960. C’est la guerre d’Algérie. Il est d’abord envoyé en Allemagne à Rastatt, près de Baden-Baden avant de partir en Algérie où il sera démobilisé en octobre 1962. « Je ne suis rien - un matricule. Je suis 28.475 » Ainsi commence la première lettre qu’il écrit à Irène. Lorsqu’il relit cette correspondance vingt ans plus tard, Jacques Higelin accepte qu’elle soit publiée sous le titre: «  Lettres d’amour d’un soldat de vingt ans ». Ce sont les écrits d’un soldat sauvé par la musique qui déclare chaque jour son amour mais qui témoigne aussi de sa condition de militaire. J’ai relevé quelques passages qui sont tous datés avec précision. 

Jacques Higelin

En Allemagne: avril 1961: « Tout ce qui porte un grade, même le plus infime galon, hurle des ordres, des insultes, des grossièretés…Quel charmant concert ! J’admire béatement cette « merde glorieuse ».13 novembre 1961: «  Aujourd’hui, fourbu, crevé ! Marre ! Marre ! MARRE ! Pourriture énorme de la société….Merde, quoi ! J’ai vingt ans! Et avec moi des milliers d’autres. Et pas de grève ? Pas de révolte collective ? Un écrasement total. Infect ! » 23 novembre 1961: Jacques Higelin se tient au courant de l’évolution de la guerre en Algérie: «  Ce soir j’ai pensé à la mort, la mort pour une cause injuste, la mort plus qu’inutile: ceux qui meurent en Algérie d’une guerre qui va contre la vérité et dont on inscrira sur la tombe «  mort pour la France ».N’est-ce pas une mort atroce que cet homme obligé de se battre contre sa propre foi ? ».1 février 1962: «  A ceux qui imposent leur loi par le viol, la torture et la force armée, le peuple se doit de répondre qu’il n’est pas seulement voué au rôle de « martyr » mais capable de défendre son droit à l’autodétermination jusqu’au bout. Il faut que l’O.A.S. se sente à son tour menacée par les femmes, les enfants et les hommes qu’elle terrorise: que cela lui donne à réfléchir sur la détermination du peuple algérien à se libérer de cette emprise coloniale qui, depuis si longtemps étouffe sa culture, exploite sa confiance et tourne en ridicule ses aspirations les plus légitimes ».

Le 14 mai 1962, peu de temps après le cessez-le-feu ( 19 mars) il arrive en Algérie. Il est affecté à Tébessa dans l’est algérien. « Régime très très con! ( bien plus qu’en Allemagne) ». C’est en Algérie qu’il prend conscience des horreurs de la guerre.16 mai 1962: « Extraordinaire voyage vers le sud, le long de la frontière tunisienne. Là, où,il y a encore peu de temps, les combats faisaient rage. D’ailleurs, partout le long de la voie ferrée, des réseaux de barbelés, des arbres calcinés, d’autres abattus par les obus ou brûlés par les bombes au napalm. Parfois des ossements qui sont restés sous les lignes électrifiées…Partout aussi, dans chaque village, une misère épouvantable. Dans les gares les gosses couraient après notre wagon en réclamant du pain ou n’importe quoi qui se mange.La plupart vont pieds nus et leurs habits sont en loques… Ils ont dû beaucoup souffrir des cruautés françaises de la guerre: il y a de nombreux cas de saloperies faites par des gars du contingent. Du moins, certains se sont vantés devant moi de vols ou de tortures infligés aux Algériens sous la menace des armes et ceux-là semblent regretter le temps où l’on achetait un mouton, arme au poing, le quart de son prix ( déjà dérisoire !)…Oh! quelle connerie ce monde-bidasse ! ».18 mai 1962: «  Ici à Tébesssa, il y a peut-être un an, pour deux des leurs abattus par le F.L.N., les légionnaires ont massacré trois cents Algériens en moins de trois heures ( femmes et enfants aussi)… Le capitaine leur avait donné «  carte blanche ».

 Dans le camp retranché de l’armée française l’artiste fait part de sa souffrance. 26 mai 1962: « Imaginez, vivre vingt-quatre heures sur vingt-quatre sous les ordres de types grossiers, sans scrupules, avec la misère des rues, des gosses, du peuple algérien, qui vous poigne le coeur, vivre sous la férule d’un régime qu’on hait et ne pouvoir rien…C’est la première fois de ma vie que je me trouve en contact avec une telle misère, une telle injustice, les laideurs de la guerre, la violence absurde et incontrôlée des hommes. ». 28 mai 1962: «  Savez-vous qu’actuellement encore les « paras » dans certains régiments de choc, continuent la chasse aux fellaga, sous prétexte que ceux-ci se trouvent dans des «  zones qui leur sont réservées » ! Et le cessez-le feu est signé !!! … Ce sont en général des types désaxés, déroutés par le monde civil, parce que militarisés à cent pour cent, et très déséquilibrés par le régime de vie qui leur est imposé ».

Avec la musique Jacques Higelin essaie d’échapper à l’absurdité de la vie militaire. 14 juin 1962: «  Les gradés nous regardent d’un sale oeil, on s’engueule avec eux. Ils ont dit qu’on était des meneurs, et moi que j’étais bon à rien !!! Parce que je joue du jazz et de ce fait, je dois être un peu cinglé. C’est possible après tout ! »

Algerie affiche du référendum du 8avril1962

Le 3 juillet 1962, De Gaulle annonce officiellement la reconnaissance par la France de l’indépendance de l’Algérie. Les soldats français sont confinés dans leur campement. «  Les gradés nous ont prévenus: «  Interdiction absolue d’aller en ville, sinon les Algériens vont vous couper les couilles » Jacques Higelin n’en croît pas un mot et, avec son copain instituteur il va assister à la manifestation dans les rues de Souk-Ahras. Mardi 3 juillet 1962: «  Un climat de folie, de liesse débordante, des voitures noyées sous un flot de gosses, des milliers de drapeaux émergeant de partout à la fois sur tous les véhicules ( bicyclettes, scooters, camions)…ça éclatait de couleur, du mouvement fou des étoffes, des cris, des youyous des femmes…Le coeur de ce peuple vibrant d’allégresse c’était tellement beau, tellement bouleversant, que j’ai senti des larmes qui me crevaient les yeux… Je crois que nous étions les seuls Européens dans les rues. Les gens venaient à nous mélangeaient leurs sourires aux nôtres… ». Lundi 9 juillet 1962: «  Ce soir, enfin la PAIX !!! »

Après toutes ces épreuves Jacques Higelin fera toujours passer dans ses chansons le souffle de la révolte et de l’humanité qui ont fait son succès.

 Vidéo de Bernard Baissat: Jacques Higelin & Droit au Logement, rue du Dragon, 1995

http://bbernard.canalblog.com/archives/2017/11/20/35885190.html

Livres: Jacques Higelin avec Valérie Lehoux «  Je vis pas ma vie, je la rêve » Livre de poche,  2016

Jacques Higelin: «  Lettres d’amour d’un soldat de vingt ans » Livre de poche, 1998.