Saint-Pétersbourg : or, argent, armée

 La ville des Tsars de Russie s’appelait Leningrad lors de ma première visite… il y a 55 ans ! Les Russes la surnomment aujourd’hui « Péter ». Elle a beaucoup changé. C’est aujourd’hui une cité européenne avec ses Mac’Do, ses zones commerciales et ses embouteillages monstrueux. Heureusement le vernis capitaliste n’a pas réussi à faire disparaître la beauté de son urbanisme et de son architecture.

 

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Une ville-musée en or

Les guides touristiques présentent la « Venise du Nord », bâtie sur une zone marécageuse par des milliers de forçats et de prisonniers suédois, embellie par des artistes italiens (Trezzini, Bartolomeo Rastrelli, Antonio Rinaldi, Carlo Rossi), français (Alexandre Leblond, Falconet), allemands (Gottfried Schädel), écossais (Charles Cameron), russes(Ivan Starov, André Voronilkhine), comme la capitale culturelle de la Russie. Elle mérite toujours cette qualification: les promenades en bateau sur les canaux font découvrir des trésors d’architectures, les visites dans les riches musées permettent d’apprécier les œuvres des plus grands peintres.

Le théâtre Marinsky propose toujours des spectacles de qualité. Nous avons vu le ballet « La Bayadère » de Marius Petitpa, le Français qui a développé l’art de la danse en Russie. Les noms de Pouchkine, Dostoïevski, Tchaïkovski, Borodine, Rimski-Korsakov, Igor Stravinski, Chostakovitch sont liés à Saint-Pétersbourg. Les arts sont partout présents dans la ville et dans les églises.

À l’époque soviétique on visitait les usines, les kolkhozes plutôt que les églises transformées en dépôts de marchandises ou en « temple de l’athéisme ».

Aujourd’hui la religion prend sa revanche. Les églises sont restaurées à grands frais avec fresques, dorures et icônes. Les cultes orthodoxes se succèdent au rythme de trois ou quatre par jour.

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Des Russes, jeunes et vieux, brûlent des cierges, embrassent des icônes, se prosternent devant les prêtres « mitrés de plusieurs kilos d’or massif » comme le note Dominique Fernandez.

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Les églises pratiquent le commerce florissant des objets de culte. Les touristes, peu consommateurs de cierges et bondieuseries, ne sont pas toujours les bienvenus. La richesse affichée et l’alliance entre l’église orthodoxe et Poutine avaient été raillées en 2012 par les Pussy Riot qui avaient fait une prière punk dans l’église du Christ-Sauveur de Moscou. D’après le témoignage d’une guide, Poutine a lui-même été baptisé clandestinement à l’époque soviétique. Ses parents avaient pris un risque car s’ils avaient été dénoncés ils pouvaient perdre leur emploi comme cela était déjà arrivé à des professeurs d’université qu’elle connaissait.

Les voyageurs amateurs d’art religieux et d’icônes sont maintenant à la fête en Russie.

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En visitant la ville de Novgorod, riche cité commerciale au XIVe siècle, nous avons vu dans la Cour des Marchands que chaque corporation avait son église. Elles se comptent par dizaines dans la ville. À Pskov, ville proche de la frontière estonienne, les habitants de chaque quartier avaient construit une église. Sur les 80 environ existantes, 60 ont déjà été rouvertes et célèbrent des offices plusieurs fois par jour. Les collections d’icônes, exceptionnelles, sont très bien mises en valeur dans les musées.

 Un nouveau dieu : l’argent

Sous le règne de Gorbatchev, arrivé au pouvoir en 1985, la libéralisation de la politique soviétique s’est accompagnée de l’introduction de l’initiative privée. Le pillage des biens publics a commencé et s’est amplifié, en 1991, sous la présidence d’Eltsine. Les patrons d’usine, devenus propriétaires, se sont enrichis en vendant les possessions de l’État. Une nouvelle classe sociale a fait son apparition: les « oligarques ». Ces nouveaux riches, qui aiment s’afficher avec ostentation, se font construire de superbes datchas, roulent dans des berlines de luxe et achètent des domaines exceptionnels à l’étranger.

Cet afflux d’argent, a permis à Poutine d’investir des millions de roubles pour embellir sa ville natale : Saint-Pétersbourg. Il en a fait une ville propre, brillante et accueillante pour les touristes. Le long des 4 kilomètres de la belle perspective Nevski, on trouve surtout des restaurants, des cafés, des boutiques de luxe et beaucoup de magasins de souvenirs dont le célèbre bâtiment Singer. C’est la promenade préférée des visiteurs. La vie commerciale se prolonge tard dans la nuit.

L’avenue de Moscou, longue de 10 km, conduit à une zone commerciale digne des pires métropoles européennes avec ses hangars aux enseignes françaises, italiennes, allemandes. Les concessions automobiles rivalisent avec celles des États-Unis.

Presque toute l’économie du pays a été privatisée. Notre guide nous a parlé surtout de l’eau, dont les factures augmentent régulièrement et de l’électricité, qui est sujette à de nombreuses coupures. Les Russes, conscients des dégâts de cette politique, se sont opposés à la privatisation des trains.

Dans cette économie de marché ultralibérale, quelques vieux réflexes de l’administration communiste tatillonne rendent encore plus difficile la vie quotidienne des Russes.

 La guerre toujours dans les mémoires

Saint-Pétersbourg, construite par Pierre le Grand comme une vitrine de la puissance impériale face aux Suédois, a connu des moments tragiques dans son histoire. Les jeunes Russes (d’après notre guide professeur à l’université) ont oublié les guerres napoléoniennes, la Révolution et Lénine. Mais le siège de Leningrad par l’armée allemande, pendant la seconde guerre mondiale, est encore dans toutes les mémoires.

L’histoire est également entretenue par la propagande nationaliste. Le siège de Leningrad a duré 900 jours et a provoqué des centaines de milliers de victimes. Les destructions de maisons, de palais et d’églises ont été considérables. Toute la région de Saint-Pétersbourg, sur des centaines de kilomètres porte encore des traces de ces bombardements.

On visite toujours, à proximité de Pskov, la ligne de front matérialisée par des constructions militaires antichars. Un char russe de l’époque est exposé. Pskov, qui comptait environ 230 000 habitants avant les combats, n’avait plus que 230 survivants après la guerre et l’occupation.

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À Novgorod des artistes continuent encore aujourd’hui à restaurer les églises endommagées et les belles fresques du XIIe siècle.

Au Palais de Catherine, dans le parc Pouchkine, des photos, exposées dans chaque salon reconstruit, montrent l’état des salles après les bombardements et permettent d’estimer l’ampleur des destructions ou la qualité de la restauration.

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Pour refaire la célèbre chambre d’ambre, pillée par les militaires, les Russes ont demandé des réparations au gouvernement allemand. Les tractations n’ont jamais abouti, mais les industriels allemands, en particulier les établissements Krupp, sans doute pour garder de bonnes relations commerciales avec la Russie, ont mis la main à la poche.

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Les habitants de Saint-Pétersbourg sont fiers d’avoir réussi à reconstruire à l’identique leur ville qu’Hitler avait décidé de raser. Des archéologues et des artistes européens viennent encore aujourd’hui aider les Russes à réparer les dégâts de la guerre.

 

L’armée toujours glorifiée

Entretenir dans la population russe le sentiment d’un pays assiégé permet au pouvoir actuel de valoriser la puissance des héros et de son armée. « Péter » est peuplée en grande partie par des militaires. Nous avons vu, dans la forteresse Pierre et Paul, où furent emprisonnés Bakounine et Trotski, une remise de médailles à de jeunes recrues. Elle était suivie par une foule nombreuse. La télévision retransmet régulièrement les parades militaires organisées par le pouvoir.

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A Pskor, la statue grandiose d’Alexandre Nevsky, qui a battu les chevaliers teutoniques en 1242, reste un lieu de « pèlerinage ». De vieux tanks sont dressés sur des ronds points.

Le service militaire est toujours obligatoire. Il dure un an dans l’armée et deux ans pour un « service alternatif » dans un hôpital. Le maire de Novgorod, qui voulait faire avancer l’idée de l’objection de conscience avait accepté que de jeunes recrues effectuent leur « service alternatif » dans sa municipalité. L’armée a refusé cette solution et les jeunes ont été rappelés.

Les guerres d’Afghanistan et de Tchétchénie ont fait de très nombreuses victimes. Profitant de la Perestroïka, en 1989, le Comité des mères de soldats a été crée. Les mères se sont souvent mobilisées depuis pour exiger l’arrêt des guerres et le retour de leurs enfants. Elles sont toujours actives aujourd’hui. Elles protègent et défendent surtout des déserteurs, ces jeunes chômeurs qui s’étaient engagés dans l’armée par désespoir. Aujourd’hui, ils fuient la brutalité et les sévices de leurs formateurs militaires. Le Comité des mères de soldats a réussi à faire modifier la loi sur le service militaire : un soldat qui déserte parce que son intégrité physique ou psychique est en danger ne doit pas être poursuivi en justice.

 Poutine

Il n’est pas interdit de parler de Poutine en Russie ni même de critiquer la répression qu’il exerce envers les journalistes : 42 journalistes ont été tués depuis sa prise de pouvoir, dont Anna Politkovskaïa. Elle écrivait dans son livre La Russie selon Poutine : « En Russie, l’armée est un système clos semblable à une prison. Comme dans une prison, nul n’y entre de son plein gré, et une fois que les autorités vous ont mis là, votre existence devient celle d’un esclave. » Elle ajoute au sujet de Poutine : « La doctrine économique de Poutine, c’est l’idéologie soviétique mise au service du grand capital… Schröder, Bush, Chirac, Blair visitèrent notre capitale du Nord et célébrèrent Poutine comme un des leurs. »

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Même si les portraits du chef de l’État n’ornent plus les vitrines des magasins et les réceptions des administrations comme au temps de l’URSS, la télévision a remplacé les affiches. Sur la centaine de chaînes disponibles dans les foyers russes Poutine est systématiquement présent. Chaque occasion est bonne pour mettre en valeur ses mérites. Les préparatifs de la Coupe du monde de foot, auxquels nous avons assisté, étaient encore une belle opportunité. Mais aucun des Russes que nous avons rencontrés n’a manifesté son hostilité envers son président.

Non dénués d’humour, les Russes se moquent aujourd’hui de leurs anciens dirigeants : Khroutchev et sa folie des plantations de maïs, Gorbatchev et ses directeurs d’usine véreux, Eltsine « l’ivrogne ». Ils dénoncent surtout la corruption qui s’est installée partout et qui gangrène leur vie quotidienne.

Poutine s’est attaqué à quelques oligarques corrompus importants, ce qui lui a donné une image de justicier qui plaît au peuple. Poutine a tenu tête aux Européens qui le méprisaient et aux États-Unis qui le menaçaient. Poutine a arrêté et emprisonné les activistes de Greenpeace qui, en septembre 2003, faisaient campagne, à bord du navire Arctic Sunrise, contre l’exploitation de l’océan arctique par les Russes. Poutine a réussi à organiser une coupe du monde de foot sans le moindre incident. Il impose son autorité aux Russes et au monde. Il a toujours la faveur des Russes que nous avons rencontrés, mais Poutine allié au « boucher de Damas » inquiète beaucoup les pacifistes.

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Photos Nicole Baissat

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Anna Politkovskaïa, La Russie selon Poutine, Folio, 2006

Svetlana Alexievitch, Cercueils de zinc et La guerre n’a pas un visage de femme, J’ai lu, 2015

Dominique Fernandez, La magie blanche de Saint-Pétersbourg, Découvertes Gallimard, 2010