L'Algarve en avril

 

Le matin, toutes les dix minutes environ, un avion d'une compagnie à bas coût déverse son flot de touristes et de voyageurs, à l'aéroport de Faro. Que viennent chercher tous ces Européens dans cette région du sud du Portugal ? Fuyant leurs pays touchés par le nationaliste et le protectionnisme les Anglais, les Français, les Allemands voire même les Italiens viennent apprécier le soleil, la beauté de la nature et la bonne chère, mais aussi jouir de l'accueil d'une jeune démocratie ouverte sur le monde.

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Une histoire mouvementée

Cette "extrémité de l'Europe", comme aime à la désigner les guides touristiques, a bénéficié depuis des siècles du passage de nombreuses civilisations: les Phéniciens, les Carthaginois, les Grecs, les Lusitaniens, puis les Romains et les Maures. Tous ont laissé des traces. Les Chrétiens occupent la région au XIIe siècle et se lancent dans la conquête du monde avec leurs nouveaux bateaux, les caravelles. Au XVIIe siècle l'Algarve est relativement autonome. Elle exploite des richesses de la colonie brésilienne et s'allie avec le Royaume-Uni pour faire du commerce. Elle connaît alors une période de prospérité. Après le tremblement de terre de 1755 et avec la terrible dictature militaire de Salazar de 1933 à 1974, l'Algarve traverse, comme tout le Portugal, des périodes très difficiles qui contraignent les populations à un exil massif. D'abord partis en Amérique latine, en Afrique et même dans le Pacifique, de nombreux Portugais arrivent en France par des filières clandestines dès les années 1950. Les désastreuses guerres coloniales du Portugal provoquent dans les années 1960 l'arrivée de nombreux insoumis et déserteurs. Ils fuient la répression féroce du régime dictatorial. Ils gagnent le Maroc ou l’Algérie en passant par l’Algarve, et la France via l’Espagne. Les Portugais seront environ 750 000 en France en 1975.

Quand la démocratie s'installe au Portugal après la " Révolution des Œillets " du 25 avril 1974, de nombreux migrants rentrent au pays, comme Mario Soares, professeur à l'Université de Rennes 2 et futur président de la République. Mais sous l'emprise du FMI, des régimes de privatisation et d'austérité imposés par l'Europe, les Portugais n'ont pas beaucoup profité de leur nouvelle liberté. Les jeunes diplômés ont dû quitter à nouveau leur pays.

En octobre 2017, Marie-Line Darcy & Gwenaëlle Lenoir écrivent dans Le Monde Diplomatique : « Miné par la corruption et défiguré par la purge imposée par l’Union européenne, le Portugal se redresse lentement, notamment en augmentant le pouvoir d’achat des salariés et des retraités. »

 Le socialiste Antonio Costa remporte les élections législatives de 2015, en s'alliant avec les communistes, les écologistes et la gauche radicale. Il est nommé premier Ministre le 26 novembre. La politique du Portugal change complètement. Antonio Costa déclare : « La politique d’austérité suivie ces dernières années a eu pour conséquence une augmentation sans précédent du chômage avec des effets sociaux dévastateurs sur les jeunes et les citoyens les moins qualifiés, ainsi que sur les familles et les milliers de Portugais au chômage. Elle a été aussi associée à une dévalorisation de la dignité du travail et des droits des travailleurs. » En appliquant une politique clairement anti-austérité Antonio Costa réussit à créer en deux ans un décollage de l'économie, qualifié de "miracle" par les Européens. Le bon climat social ainsi instauré favorise un développement exceptionnel du tourisme.

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 Le tourisme en Algarve

L'Algarve est bien équipée pour recevoir les touristes. Elle bénéficie de jeunes équipes polyglottes, dynamiques, accueillantes et efficaces dans les hôtels. Les restaurants servent des repas abondants et de bonne qualité. Les Français apprécient les bons vins. Les Anglais peuvent pratiquer leur golf. Les Italiens ont ouvert des «pizzeria » partout et peuvent s’offrir de bons « espresso ». Les Allemands profitent du soleil.

Nous avons découvert en avril des orangers et des citronniers couverts de fruits, des marchés riches en légumes, en fruits, en poisson et en charcuterie. Nous avons parcouru des kilomètres de plage de sable, toujours dans le domaine public et nous avons pu garer facilement notre voiture dans des parkings gratuits. Tout est fait pour faciliter le bien-être des voyageurs.

Des avantages fiscaux sont prévus pour les étrangers qui veulent habiter ou s'installer en Algarve. Des Européens investissent dans les chaînes hôtelières, les Italiens et les Français ouvrent des restaurants. Nous avons vu plus de restaurants italiens dans la ville touristique d'Albufeira que de restaurants portugais. La revue " Vivre au Portugal", explique aux expatriés français, dans leur langue, tous les avantages qu'ils trouveront pour séjourner ou commercer en Algarve.

Nous n'avons pas eu l'impression, malgré cet afflux de touristes, que le pays ait été défiguré comme dans certaines régions de France ou d'Espagne, mais le risque existe. Les Portugais de Lisbonne et de Porto commencent à réagir à l'invasion des touristes qui font monter les prix de l'immobilier et des denrées alimentaires. On constate déjà de fortes différences de prix, en Algarve, entre les zones touristiques et l'intérieur du pays. Mais l'Algarve a encore une agriculture et une pêche traditionnelles qui, pour l'instant, peuvent satisfaire tout le monde.

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La contestation toujours vivante

Même si la situation des Portugais s'est beaucoup améliorée ces dernières années la contestation de la population reste toujours vivante. Nous avons vu à la télévision les manifestations des artistes qui défendent leurs lieux culturels et réclament plus de moyens pour la Culture. Aucune force de police ne semblait gêner leur protestation. Ce qui donne, pour un Français, un sentiment de sérénité en Algarve c’est l'absence ou l'extrême discrétion des forces de police. Aucun déploiement militaire dans les zones de transport. En se tenant intelligemment à l'écart des conflits militaires le Portugal a échappé, jusqu'à présent, à la série d'attentats qui a frappé des pays européens.

Les inégalités n'ont pas encore totalement disparues en Algarve. Nous n'avons vu personne dormir dans la rue et très peu demandant l'aumône. Mais on remarque toujours une différence de niveau de vie entre les différents quartiers de Faro. La solidarité nationale et la convivialité semblent continuer à jouer un rôle important pour le bien-être des habitants.

Des figures célèbres sont encore honorées aujourd'hui. Aristide de Sousa Mendes, consul portugais à Bordeaux pendant l'occupation, apprenant le sort réservé aux Juifs pendant la guerre, décide de désobéir à Salazar. Il distribue environ 30 000 visas à des Juifs de France pour leur permettre de gagner le Portugal et d'échapper ainsi aux nazis. Démis de ses fonctions par Salazar, il meurt en 1954 au Portugal, dans une extrême pauvreté. Les enfants des personnes qu’il a sauvées l'ont sorti de l'oubli. Ils ont créé la fondation Sousa Mendes et lui rendent hommage dans le musée du cimetière juif de Faro.

Sur la façade de l'une des demeures abandonnées de la vieille ville de Faro nous avons vu l'inscription: " Dans cette maison vécut Zeca Alonso ". Auteur de la célèbre chanson « Grândola, vila morena » qui fut l'hymne de la Révolution portugaise, José Manuel Cerqueira Afonso dos Santos, plus connu sous le nom de Zeca Afonso, décédé à Sétubal en 1987,fut un chanteur engagé contre la dictature. Sa chanson « Les Vampires », écrite en 1962, symbole de la résistance antisalazariste, a rythmé toutes les grandes manifestations anti-austérité de 2011 à 2014. Il y a encore des voix pour reprendre le refrain : « Ils mangeront tout / Ils mangeront tout / Ils mangeront tout / Et ne laisseront rien ». Les jeunes portugais se rendent compte que la chanson peut être une arme pour dénoncer les injustices, la guerre et le colonialisme.

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En 2017, l'Association Zeca Afonso de Faro fête le chanteur 30 ans après sa mort. Pour Francisco Fanhais, président de l'Association « le plus important est de montrer que Zeca était un artiste de la musique, de la poésie, de la voix et qu'il mettait son art au service de la citoyenneté de façon détachée et désintéressée, afin de contribuer à une société sans murs ni remparts, sans exploiteurs ni exploités. »

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Aristides de Sousa Mendes, Livre : Le juste de Bordeaux par José-Alain Fralon, 1998, 14,48 €, 124 p.

Film : Le consul proscrit, de Téréza Olga, coproduction Radiotélévision portugaise et France 3 Aquitaine.

Zeca Afonso : discographie sur You Tube, et le livre José Afonso - Todas comme Canções - par Guilhermino Monteiro, Joao Loio, José-Mario Branco et Octávio Fonseca (2010), Assírio & Alvim.

Film : Mudar de vidaJosé Mário Branco, vida e obra (Changer de vie – la vie et l’œuvre de José Mário Branco) de Pedro Fidalgo et Nelson Guerreiro (Portugal, 2014, 116 min.).