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1968 : « Par-delà le rire et l’oubli »

 Ludivine Bantigny, historienne, donne ce titre à la conclusion de son livre: « 1968. De grands soirs en petits matins ». Cet ouvrage, très bien documenté, est une publication essentielle sur les « événements » qui ont bouleversé l’existence de milliers de personnes. L’auteure prouve, archives à l’appui, que ceux qui ont voulu se « débarrasser » de ce passé ont échoué.

 Une plongée dans des archives inédites

En 50 ans, une profusion de livres, d’études, d’articles et de dossiers ont été publiés sur Mai 68. Je n’ai, bien sûr, pas lu les centaines d’écrits cités en référence  par Ludivine Bantigny mais, gréviste de la télévision française à Paris pendant les événements de 1968 j’ai régulièrement suivi avec beaucoup d’intérêt les publications des journalistes et des historiens sur ce sujet. J’ai souvent été déçu par les comptes-rendus de témoins ou « d’experts » parus au lendemain de cette période d’effervescence et de création. Avec Ludivine Bantigny, j’ai retrouvé la véritable ambiance des événements de 1968 et j’ai beaucoup appris sur des faits présentés avec un nouvel éclairage.

Grâce à un long travail de recherche dans des archives peu accessibles, comme les rapports des renseignements généraux et des préfectures, ou dans des archives encore peu explorées des départements et des particuliers, Ludivine Bantigny a replacé l’événement « Mai 68 » dans son contexte social, national et international. Elle montre comment les manifestations anticoloniales des guerres du Vietnam et d’Algérie, les nombreux mouvements sociaux des années 60 en France, la grève des 3 000 ouvrières et ouvriers de Rhodiaceta (à Besançon en 1967), la sanglante répression des manifestants guadeloupéens (en mars 1967), les rassemblements anti-impérialistes de Berlin (17 et 18 février 1968), ont été le terreau des révoltes et des manifestations de 1968 qui ont concerné, en France, un demi million d’étudiants et 7 millions d’ouvriers.

 

« Que la joie demeure »

C’est le beau titre donné à l’un des chapitres. Il correspond exactement à ce que furent les événements de 1968 et à ce que le poète Serge Velay qualifie « d’insurrection de la pensée et de la parole »

Les grèves, les occupations, les manifestations se déroulaient dans une ambiance de joyeuse liberté. Le dessinateur Siné écrit : « J’ai eu l’impression d’être libre pour la première fois de ma vie. »

Les slogans, les affiches, les graffitis étaient pleins d’humour, de dérision, de moquerie. Les musiciens, les poètes, les comédiens participaient à la fête. Des scènes inattendues et cocasses pouvaient se produire à tout moment. Je me souviens de l’arrivée, une nuit d’occupation, de notre directeur venu soutenir les grévistes en interprétant des chants corses, accompagnés de sa guitare.

Avec ce sentiment de fraternité, de solidarité et d’utopie « la fête révolutionnaire n’était plus un rêve ».

Dans le camp du pouvoir, au contraire, la peur de perdre le contrôle de la situation, provoquait la haine de la jeunesse et de la «  chienlit ». La police, débordée, raillée et insultée, organisait une répression violente et parfois mortelle. Les commandos des Comités de Défense de la République et les militants d’extrême droite d’Occident attaquaient les grévistes et les étudiants. Yves Guéna, ministre des PTT en charge des fréquences, faisait occuper les locaux techniques de l’ORTF par l’armée et encercler la maison de la radio par la police. Les journalistes, interdits d’antenne, lançaient l’opération Jéricho et 12 000 personnes de la radiotélévision commençaient la plus longue grève de leur l’histoire.

Ludivine Bantigny n’oublie pas les actrices de ces mouvements subversifs. Elles ont souvent été placées au second plan par les leaders de Mai 68. Elles ont pourtant joué un rôle important dans les engagements. C’est le cas de la sociologue Christine Delphy qui a lancé en 1968 le mouvement « Féminin, masculin, avenir » qui deviendra plus tard le MLF (Mouvement de Libération des Femmes).

L’historienne souligne aussi l’aspect internationaliste du mouvement en rappelant la participation de déserteurs et d’insoumis américains (à la guerre du Vietnam) ou la présence d’un stand palestinien « Al-fath » dans la cour de la Sorbonne. On pouvait lire sur un tract de la CFDT de Renault-Billancourt: « les travailleurs et surtout parmi eux les jeunes ne veulent plus être des soldats. »

 Comment fêter aujourd’hui 1968 ?

En juin 1968, les pouvoirs politiques, patronaux et syndicaux, dépassés par les événements, se sont associés pour arrêter au plus vite le mouvement. Des tensions sont nées dans les lieux occupés, dès le début des négociations, pour refuser, au vu des faibles résultats, la reprise du travail. Ce n’est que le 12 juillet que le personnel de l’ORTF accepte de reprendre complètement le travail. La radiotélévision, sous contrôle strict du président-général de Gaulle, sera le seul service public qui subira une épuration importante. Les sanctions frapperont un journaliste sur trois et la moitié des grévistes. Il y aura une centaine de licenciements,

Pendant 50 ans, les pouvoirs politiques successifs de la France et la plupart des médias, n’ont pas manqué d’imputer leurs échecs à l’héritage de Mai 68. En 2018, les autorités seront tentées de célébrer l’enterrement d’une « révolution inachevée ». Les livres, les articles, les déclarations, les célébrations risquent de se multiplier en ce sens.

Il faut alors rappeler ce que disait déjà le philosophe Henri Lefebvre en 1968: « la société anéantit ou récupère même les imaginations ». La récupération a déjà été faite par la publicité et peut s’étendre à beaucoup de domaines. Il est donc indispensable, pour celles et ceux qui ont vécu 68 ou pour celles et ceux qui reconnaissent que l’année 68 a marqué un tournant dans l’histoire, de s’informer à des sources sérieuses en lisant le livre de Ludivine Bantigny. L’historienne conclut son étude sur une note d’espoir : « L’événement n’a pas été une “répétition générale” ou une “révolution anticipée”, comme certains l’espéraient… À moins que l’avenir ne vienne le démentir. » Alors, selon un slogan de 1968 : « continuons le combat » pacifiste !

 

Ludivine Bantigny, « 1968, De grands soirs en petits matins », Édition du Seuil, 25 €, 450 p.