Leïla Shahid et le peuple palestinien

 À l'occasion du colloque : " 100 ans après la déclaration Balfour et 70 ans après le plan de partition (de la Palestine) " qui s'est tenu en décembre 2017 à l'Université Américaine de Beyrouth, Leïla Shahid, ancienne ambassadrice de l'OLP (Organisation de Libération de la Palestine) auprès de l'Union européenne, a déclaré à un journaliste de L'Orient-Le-Jour : « Pour les Palestiniens, la phase diplomatique est aujourd'hui terminée. » Après les provocations de Trump et de Netanyahu sur Jérusalem il est utile de l'écouter.

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Les pacifistes connaissent bien Leïla Shahid qu'ils ont souvent vue en France dans les rencontres anticoloniales et antiguerres. Ils ont entendu ses déclarations en faveur de la paix et ils l'ont même croisée dans les lieux de spectacle et au festival d'Avignon. Figure emblématique de la lutte du peuple palestinien, elle est née à Beyrouth en 1949. Sa mère appartenait à la prestigieuse famille Husseini de Jérusalem.

Elle passe son bac, le 5 juin 1967, quand éclate la guerre des Six Jours au cours de laquelle l'armée israélienne écrase les armées arabes et occupe Gaza, le Sinaï, le Golan, la Cisjordanie et Jérusalem-Est. Leïla Shahid s'engage alors dans l'action sociale auprès des réfugiés palestiniens dans les camps du Sud-Liban, puis dans l'action politique avec Yasser Arafat.

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Venue à Paris en 1974 pour terminer ses études elle préside l'Union des étudiants palestiniens en France. Elle fait la connaissance de son mari écrivain marocain Mohammed Berrada et devient l'amie des intellectuels, des cinéastes, des écrivains et surtout de Jean Genet. C'est ce dernier qu'elle accompagne à Beyrouth, en septembre 1982, au moment du massacre de réfugiés palestiniens dans les camps de Sabra et Chatila. En 1989 elle devient la représentante de l'OLP, en Irlande, puis aux Pays-Bas, puis en France et enfin, en 2005, à Bruxelles à l'Union européenne.

Elle déclare en 2012 au sujet de l'Autorité palestinienne : « Nous avons décidé, il y a 19 ans, d'arrêter toute lutte militaire pour négocier la solution de deux États. Mais soyons honnêtes, nous avons échoué... Nous n'avons même pas réussi à faire retirer l'armée israélienne de Cisjordanie et de Jérusalem-Est... La communauté internationale est aussi responsable de notre propre échec. »

 

La Palestine abandonnée par la communauté internationale

En 2015, à 65 ans, Leïla Shahid prend sa retraite à Bruxelles après avoir été pendant 25 ans l'ambassadrice de la Palestine. Elle déclare au journal Le Soir : « Ça ne veut pas du tout dire que je prends ma retraite de la Palestine, ni de sa cause ! J’ai envie de faire plein d’autres choses que je n’avais pas la possibilité de faire tant que j’étais ambassadeur, je dirais plus dans le domaine culturel, artistique, social et politique, mais plutôt avec la société civile, en Palestine et dans la diaspora. »

Et elle ajoute au sujet de l'Europe : « J’ai été conforté dans l’idée que l’Europe comprend le monde arabe mieux que les Américains, mais j’ai été horrifiée de voir combien l’Europe est paralysée face à Israël. Pa-ra-ly-sée !... Il y a un partenaire à qui on accorde une impunité totale devant les violations du Droit. Un État qui est placé au-dessus du Droit et qui est devenu ainsi un État hors-la-loi, c’est Israël ! Et c’est la même UE qui nous demande de reporter la déclaration de notre État en nous disant de le faire « en temps opportun ». Mais quand donc viendra le moment opportun ? Quand il n’y aura plus de territoires disponibles parce que les colonies israéliennes auront tout dévoré ? Certains disent qu’un État palestinien n’est déjà plus viable, car il ne reste que des poches, des « bantoustans » séparés les uns des autres. La situation est d’une gravité extrême.

Je suis très fière des rapports que j’ai établis avec les militants juifs européens en Belgique, au Luxembourg et en France. Mais je garde une profonde déception, et surtout une profonde douleur que durant ces 25 ans au lieu de voir le sort de mon peuple s’améliorer, autant sous occupation que dans les camps de réfugiés, je constate que sa situation est plus tragique que jamais et que la dignité à laquelle il a droit, la souveraineté à laquelle il aspire, s’éloignent.

Je pars avec un sentiment de douleur et de colère. De douleur parce que je partage le sort de mon peuple qui ne mérite pas d’être traité de cette manière par la communauté internationale. Un sentiment de colère parce que mon peuple a droit, comme tous les peuples du monde, à être protégé par le Droit international d’après les Conventions de Genève. »

 

La Palestine et la diplomatie

En 2017 Leïla Shahid s'exprime à nouveau à l'Institut des études palestiniennes de l'AUB de Beyrouth. À la question des rédacteurs du journal libanais L'Orient-Le-Jour, le 16 décembre 2017 : « La décision de Donald Trump de reconnaître Jérusalem comme capitale d'Israël est-elle la preuve ultime de l'échec de la stratégie de non-violence adoptée par l'OLP au début des années 1990 ? »

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Leïla Shahid : « Je pense, en effet, que nous nous sommes trompés. Mais il faut replacer cet échec dans l'histoire. Nous sommes arrivés à la fin d'une étape pour le mouvement national palestinien, marquée par plusieurs phases. La première est celle de la lutte armée, menée essentiellement par les Palestiniens en exil, qui a pris fin en 1974 lorsque le mouvement de libération a enfin obtenu une reconnaissance internationale. Il y a eu ensuite une deuxième phase qui a démarré lors du discours ovationné de Yasser Arafat aux Nations-Unies. C'était la première fois que les Palestiniens avaient une patrie symbolique qui réunissait ce que Mahmoud Darwich avait appelé “ l'éclatement du corps palestinien ” en 1948. Oslo a été très important pour Yasser Arafat, parce que c'était le retour d'une patrie vers un sol national. En 1987, lors de la première intifada, toute la population s'est opposée à l'occupation. La phase de la négociation, la troisième donc, commence après tout cela, à partir de 1990 et après la fin de la guerre froide.

Je rappelle tout cela car je pense que c'est très important de comprendre la politique actuelle dans un contexte historique à long terme. La phase diplomatique est aujourd'hui terminée et c'est l'une des raisons pour lesquelles j'ai décidé de prendre ma retraite. Ce n'est pas Trump qui a changé la politique américaine, mais c'est lui qui, par sa stupidité et son ignorance totale au niveau politique et diplomatique, entérine ce que ses prédécesseurs avaient dit à demi-mot. »

Quelle est donc l'alternative à la voie diplomatique ? À partir du moment où l'OLP a décidé de poser les armes, est-ce qu'un retour en arrière est possible ?

« Il va falloir aller vers une autre méthode. Le peuple palestinien a été héroïque. Près de 70 ans plus tard, les Palestiniens sont plus militants qu'avant et ont un genre de conscience tranquille. Ils ont de leur côté la justesse de la cause, comme disait Jean Genet. Ils ne sont pas racistes, ils ne fondent pas un État sur une religion, mais un État laïc. Ils n'ont rejeté personne à la mer, comme le prétendent les Israéliens, mais au contraire, ils ont accepté de ne prendre que 22 % de la Palestine pour en donner 78 % aux Israéliens.

Il y a une vitalité, une créativité, un sens de l'invention des méthodes de résistance qu'on a rarement vus dans des exemples d'occupation longue. Je suis éberluée par la créativité sur le plan artistique et culturel.

Je suis ébahie par le courage des mères palestiniennes qui continuent d'envoyer leurs enfants à l'école alors qu'elles ignorent s'ils vont revenir à la maison. Il ne faut jamais parler de revenir en arrière. La deuxième intifada n'est pas la première et la première n'est pas celle de 1969 dans les camps palestiniens au Liban, dont on ne parle jamais. Les méthodes changent car le peuple est créateur des conditions. Je n'ai absolument pas d'inquiétudes sur le fait qu'ils trouveront quelque chose. Et ce ne sera ni le retour à la lutte armée ni une troisième intifada, mais quelque chose de nouveau qui sera très difficile à gérer pour les Israéliens. Quand vous vivez 50 ans avec l'armée israélienne, vous commencez à la connaître mieux qu'elle-même, et vous commencez à réaliser quel est son talon d'Achille. Vous pouvez lui faire mal, mais il faut choisir les cibles. Israël ne paie pas du tout le prix de son occupation et de sa politique, de tous ses crimes de guerre et crimes contre l'humanité. »

Étant donné la nature de l'État hébreu, ne pensez-vous pas que la solution à un État est encore plus irréaliste que celle à deux États ?

« Si, bien sûr. C'est pour cela que j'ai toujours été pour deux États et non pas pour un État, tout simplement parce qu'Israël ne veut pas vivre avec les Palestiniens et ne veut être qu'un État juif. Tout ce qui n'est pas juif ne les intéresse pas. Et c'est de pire en pire, car la société penche de plus en plus vers le nationalisme de droite des colons. Mais, dans le principe, je préfère un État laïc pour tous ses citoyens. Même sur le plan géostratégique mondial, entre les colonies et la déclaration sur Jérusalem, il n'y a plus de place pour un État palestinien. L'opinion a changé à 100 % en vingt ans. Tout le monde connaît aujourd'hui le peuple palestinien et personne n'ignore que nous sommes laïcs, même si nous avons des extrémistes comme tout le monde. Il faut que ce changement de l'opinion devienne une force dans notre travail de communication auprès des jeunes Arabes, des jeunes Occidentaux et des jeunes Israéliens. »

Durant ces dernières semaines, il a beaucoup été question de la réconciliation palestinienne entre le Hamas et le Fatah...

« Oui, et je n'y crois pas beaucoup. Nous sommes idéologiquement très différents. Nous sommes en grande majorité laïcs. Je suis le produit de l'OLP. Arafat avait certes la foi, mais il considérait que c'était une affaire personnelle. Le Hamas vient vraiment d'une tradition des Frères musulmans, qui a un autre projet social, celui d'appliquer la charia, et il pense que ce qui est important, ce n'est pas la nation palestinienne mais la oumma dont les frontières s'étendent jusqu'en Indonésie. Dans le même temps, le Hamas représente un courant en Palestine. Je pense qu'ils n'ont accepté la réconciliation que lorsqu'ils ont senti qu'ils étaient en train de perdre de leur popularité, que l'Égypte leur a fermé la porte, etc. Ils se sont dit qu'il leur fallait donner ce cadeau empoisonné qui est de gérer Gaza à Abbas. La déclaration sur Jérusalem a été le plus beau cadeau qu'ils pouvaient recevoir. Ce cadeau risque de transformer la cause palestinienne en une guerre de religions. C'est ce que souhaiteraient Trump et Netanyahu. »

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Pour les pacifistes qui préfèrent régler les conflits avant qu'ils n'éclatent les provocations de Trump et de Netanyahu sont désastreuses dans la situation de la Palestine toujours explosive, depuis 70 ans ! Nous ne pouvons que regretter la retraite de Leïla Shahid, une personnalité admirée dans le monde entier pour sa diplomatie et sa culture. Et nous espérons qu'un jour les sociétés civiles, libérées du patriotisme, pourront obliger les chefs d'États à prendre les sanctions nécessaires contre l'armée israélienne qui viole régulièrement les traités internationaux.

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" Leïla Shahid, Palestine forever", film de Michèle Collery, 2009, Arte et Télévision Suisse Romande.