Les cibles du guerrier Trump: la Corée et l’Iran

 En septembre 2017 le président américain a menacé de « détruire complètement la Corée du Nord » et a décidé de « déchirer » l’accord nucléaire signé en 2015 avec l’Iran. A-t-il déjà oublié les désastres provoqués par l’armée américaine en Corée et l’humiliation infligée aux services des États-Unis par la République islamique d’Iran ? J’ai lu « La guerre de Corée » de l’historien Ivan Cadeau et j’ai suivi la conférence du 18 octobre 2017, organisée par les Amis du Monde diplomatique : « L’Iran, Pouvoir régional ? » avec Alain Gresch journaliste et Bernard Hourcade, géographe-chercheur au CNRS pour mieux comprendre la situation actuelle.

 La guerre de Corée

Le 15 août 1945, après la capitulation de l’armée japonaise, la Corée devient indépendante après 35 ans de dure colonisation. Les vainqueurs, Truman président des États-Unis et Staline dirigeant de l’Union Soviétique, décident d’envahir la Corée et de la diviser en deux zones militaires à hauteur du 38e parallèle pour désarmer les soldats japonais. Kim Song Ju, leader communiste de la lutte antijaponaise, fait des réformes dans la Corée du Nord, la partie la plus industrielle du pays.

En 1948, victimes du « rideau de fer » entre soviétiques et américains, les deux Corées proclament séparément leurs républiques. Des manifestations contre le gouvernement de la Corée du Sud dans l’île de Jeju-do et des mutineries de soldats sont durement réprimées, avec l’aide de l’armée américaine, et font au moins 30 000 morts.

Le 25 juin 1950, l’armée nord coréenne franchit le 38e parallèle et entre dans Séoul trois jours plus tard. Commence alors, avec la participation de volontaires chinois, d’importants renforts militaires américains et un bataillon français, une guerre industrielle qui fera deux millions de morts.

 

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Ivan Cadeau indique que, pour la seule journée du 11 juillet 1952, la ville de Pyongyang a subi 1 254 bombardements aériens américains avec des bombes incendiaires, au napalm, au phosphore. Dans la nuit du 29 au 30 août « un nouveau raid aérien (plus de 1 400 sorties) rase la ville dont les photographies évoquent les villes martyres japonaises et allemandes de la Seconde guerre mondiale ». Puis l’aviation américaine bombarde systématiquement des barrages d’irrigation pour provoquer l’inondation des rizières et entraîner la famine.

Quand le 27 juillet 1953, trois ans après le déclenchement des hostilités, l’armistice est signée à Panmunjon, Robert Guillain, reporter français du journal Le Monde écrit : « Ce fut une guerre pour rien. Les deux côtés se retrouvent là où ils ont commencé. Des flots de sang ont coulé, mais à long terme rien n’est réglé. »

Soixante quatre après cette tragédie la Corée est toujours divisée. Kim Jong-un, le dirigeant du Nord, provoque la communauté internationale avec des essais nucléaires à répétition depuis 2009.

Le journaliste de La Croix Dorian Malovic, spécialiste de la Corée du Nord, rapporte le 18 octobre 2017, les propos d’un habitant après les menaces de Donald Trump : « Notre dirigeant Kim Jong-un nous a dit que nous aurons une guerre contre l’ennemi américain et notre but est de transformer ce président américain en serpillière… Maintenant notre pays est doté de la bombe atomique à hydrogène, nous sommes sûrs de la victoire. N’ayant rien à envier au monde, nous voulons simplement nous défendre et vivre en paix. » Un diplomate ajoute : « Mon pays a acquis les armes nucléaires et des missiles balistiques intercontinentaux » qui « ne feront jamais l’objet de discussions tant que les États-Unis continuent les manœuvres subversives et les menaces nucléaires contre notre République. »

Est-il alors responsable de provoquer le dirigeant de ce petit pays qui continue à s’armer pour éviter le sort de Saddam Hussein en Irak ou de Kadhafi en Libye ?

 

Le nucléaire en Iran

Selon un journal français : « Dans un contexte de vives tensions avec les États-Unis à propos de l'accord nucléaire de 2015, le président iranien a annoncé que son pays allait renforcer ses capacités militaires. Des propos illustrés par l'introduction d'un nouveau type de missile balistique d'une portée de 2 000 km. ». Donald Trump prétend que Téhéran ne respecte pas les termes de l’accord alors que l’Agence internationale de l’énergie atomique, après plusieurs inspections, affirme le contraire.

Est-ce que les menaces du président des États-Unis peuvent provoquer un conflit dans la région ?

 

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Bernard Hourcade a rappelé que : « L’Iran vit sous embargo depuis 40 ans, depuis la prise en otage des Américains en 1979… Le congrès américain est férocement anti-iranien et pro-israélien. C’est viscéral à 98 %. Il n’a pas validé l’accord sur le nucléaire alors que les Iraniens l’ont fait. Résultat : rien ne se passe. Mais Trump en a fait trop en refusant un accord que les Iraniens respectent, il se ridiculise, il se met en faute. »

 

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Alain Gresh : « L’Iran est devenu la puissance dominante au Proche Orient. Pour comprendre comment il faut remonter à 2001 c’est-à-dire à l’attaque du 11 septembre et au déclenchement de la guerre contre le terrorisme. Cette guerre y a eu deux conséquences : le reversement du régime des Talibans et le reversement de Saddam Hussein. Deux opérations facilitées par les Iraniens qui étaient très contents de se débarrasser de ces deux régimes. »

 

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BH : « Les Iraniens dans leur histoire sont des « loseurs » , excusez-moi de le dire… Ils disent: «  Nous sommes un pays très malheureux. Nous sommes là depuis 5000 ans. Nous avons été envahis par les Grecs, puis les Arabes sont arrivés, les Turcs, les Mongols, les Anglais, les Hollandais, les Américains. Tout le monde a écrasé l’Iran mais les Iraniens ont résisté nationalement. L’Iran est l’un des pays les plus nationaliste qu’il soit. Quelle est la gloire des Iraniens? La résistance. La République islamiste a très bien fait cela avec le culte des martyrs. On fête les martyrs, on ne fête pas la victoire.  

La fête de l’armée iranienne, c’est une chose unique au monde, c’est le jour de la défaite de l’armée iranienne, le 21 septembre 1980, lorsque l’Irak a envahi l’Iran. L’Iran fête son « Waterloo »! 

Et il y a en Iran cette tradition d’un pays qui n’a jamais fait de conquête. L’Iran n’est pas un pays impérialiste. Jamais les Iraniens n’ont colonisé… Quand des Iraniens vont en Georgie ils détruisent Tbilissi et reviennent, c’est une razzia. Ils ont brûlé Athènes mais n’ont pas contrôlé la Grèce, ils sont revenus. Nameh Sha est allé  jusqu’à New Delhi, il a tout ravagé, l’Afghanistan, l’Inde: c’est une razzia, c’est du pillage. Les Iraniens ne sont pas allés en Inde pour coloniser l’Inde comme l’ont fait les Turcs, Alexandre le grand ou d’autres. Jamais les Iraniens n’ont conquis de territoires étrangers mais ils ont toujours chercher à développer leur présents sur les régions frontalières de l’Iran: la Transcaucasie, le Turkménistan, la Caspienne, le Baloutchistan »

« Les Iraniens sont des républicains. Le gouvernement n’est pas démocratique mais les Iraniens sont devenus républicains.Il y a aujourd’hui en Iran des rapports de force. Ils ont la classe politique la plus intelligente du Moyen Orient. Ils ont réussi à maintenir un pays en vie et à signer un accord nucléaire international avec les grandes puissances… L’Iran entre dans une nouvelle phase de son histoire. »

 

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A la question: « Est-ce qu’une intervention militaire américaine peut avoir lieu en Iran? » Bernard Hourcade répond: « On voit mal aujourd’hui comment les Américains avec les «  succès » qu’ils ont eu en Afghanistan et en Irak, se mettraient à envoyer 400 000 hommes en Iran ou quelques missiles pour détruire deux ou trois villes,  ça souderait tout le pays, toutes les oppositions derrière le leader… Ce serait un cadeau à faire pour la non-évolution politique de l’Iran. Donc je n’y crois pas. » 

Il y a aux Etats Unis des personnalités plus responsables que le président qui, espérons-le, réussiront à le dissuader de provoquer de nouvelles guerres dans cette région sensible.

Bernard Hourcade: Géopolitique de l'Iran (Armand Colin, 2010), L'Iran

au 20e siècle Entre nationalisme, islam et mondialisation (Fayard, 2007)

Alain Gresh: L'Islam, la République et le Monde, Fayard, 2004

Ivan Cadeau, La guerre de Corée, éditions Perrin, 2016