JEAN GIONO, VITALIANO BRANCATI ET LE MONDE DE L’ÉDITION.

 

Au cours des colloques organisés par les Rencontres Giono, qui se tiennent chaque année à Manosque depuis 12 ans, j’ai souvent entendu parler du rapport de Jean Giono avec ses éditeurs. Ceci m’a rappelé un épisode de mes relations compliquées avec les éditeurs Robert Laffont et Gallimard lorsque Jean Giono m’avait donné des conseils. 

 

Mes rencontres avec Jean Giono.

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Dans les années 1960, ma mère, institutrice, avait loué un appartement chez Mme et M. Molinier, situé 2 boulevard Denis Valverane, à Manosque.

Ce logement était situé dans une impasse donnant sur la montée des Vraies Richesses et le chemin qui conduisait au Paraïs, la maison de Jean Giono.

Elève au lycée Félix Esclangon de Manosque j’avais lu quelques livres de Jean Giono et j’étais curieux de rencontrer le grand écrivain de Manosque, mon voisin. Mais, par timidité, j’avais longé le petit canal le long du chemin du Paraïs sans jamais oser frapper à la porte de sa maison. Monsieur Molinier, qui s’essayait à la poésie après une vie de compagnon charpentier, connaissait bien Jean Giono dont le père était aussi un compagnon cordonnier. Il m’encourageait à aller voir Jean Giono un après-midi, à l’heure où il avait l’habitude de recevoir des visiteurs. Prenant mon courage « à deux mains », je me rendais un jour au Paraïs. C’est madame Giono qui m’ouvrit la porte. Elle me demanda de monter l’étroit escalier qui conduisait au bureau de Giono et de m’annoncer avant d’entrer. Sans me connaître, Jean Giono m’accueillit avec le sourire et me fit asseoir sur un canapé en face de son bureau. 

A 15 ans j’étais impressionné de me trouver dans cette pièce couverte de livres et de tableaux avec, sur le bureau, les feuilles manuscrites écrites dans la matinée. Il s’agissait, je l’ai appris par la suite, du manuscrit de «  Le désastre de Pavie ». 

Pour me mettre à l’aise Jean Giono me parlait d’abord de lui et de son travail. Comme je lui disais que j’habitais chez M. Molinier il fut amusé  de savoir que j’étais un voisin. Je lui racontais que je revenais d’Italie où j’avais des amis dans la région de la Ciociaria. Il s’intéressait à mes impressions de voyage et avait la délicatesse de ne pas m’interroger sur la lecture de ses propres livres. Après une petite heure de discussion je proposais de partir pour le laisser travailler. Il me répondit: «  Je travaille surtout le matin et j’aime bien recevoir des visites l’après-midi. Tu peux revenir quand tu veux ».

Le désastre de Pavie

Quelle joie ! J’étais enchanté de l’accueil de Jean Giono et je me promettais de lire «  Le désastre de Pavie » dès que le livre serait édité.

Malgré cette première visite réussie je ne voulais pas renouveler trop souvent les rencontres de peur de décevoir Jean Giono avec mes pauvres histoires. Mais je retournais le voir pour lui parler d’un sujet de français du bac, de mes études d’Italien à la faculté d’Aix-en-Provence et de mon projet de partir en Sicile pour faire mon diplôme d’Etudes Supérieures sur un auteur italien. Giono jugeait que ce qui était demandé aux étudiants était difficile et il disait, en riant, qu’il préférait écrire pour raconter des histoires.

 

Mon étude sur l’écrivain Vitaliano Brancati.

 

En 1965 j’étais affecté au Liceo Scientifico de Catane, comme lecteur de Français, pour une année scolaire. J’avais demandé ce poste contre l’avis de mes amis de l’Italie méridionale et des autres étudiants qui se disputaient les postes de Florence, Rome ou Milan. Je n’ai pas regretté mon choix car j’ai eu la chance de pouvoir étudier, à la demande de mon professeur d’Aix-en-Provence, l’oeuvre de Vitaliano Brancati.

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BEL ANTONIOConnu en France pour son livre « Le Bel Antonio »  et son adaptation au cinéma avec Marcello Mastroiani et Claudia Cardinale, Vitaliano Brancati était un écrivain célèbre en Italie, mort  en 1954, à l’âge de 47 ans. 

La demande de mon professeur d’Italien était: « étudier le passage de cet auteur italien du fascisme à l’anti-fascisme ».

 

 

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 Vitaliano Brancati a adhéré à 17 ans au parti national fasciste, fasciné, comme beaucoup de jeunes de son âge, par Mussolini. Déjà auteur de poésies et fondateur d’une petite revue littéraire, il écrit une pièce de théâtre à la gloire du Duce . Il rencontre personnellement le dictateur en 1931. Il exprime son premier malaise face au fascisme dans son livre «  Singulière aventure de voyage » puis son dégoût du régime dans «  Les années perdues » paru en 1934.

 

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 Les livres qui suivront confirment sa position anti-fasciste: «  Don Juan en Sicile » en 1941, « Le Vieillard avec les bottes » en 1944 et «  Le Bel Antonio » en 1949.

J’arrivais à Catane 12 ans seulement après la mort de Vitaliano Brancati. J’avais la chance, pour comprendre l’évolution de cet auteur, de pouvoir aller sur les lieux de sa naissance ( Pachino, province de Syracuse ), de ses études ( lycée de Catane), de son enseignement comme professeur ( collège de Caltanissetta). Je rencontrais ses professeurs encore vivants et très disposés à évoquer les souvenirs de Vitaliano Brancati élève puis écrivain. Sa femme,Anna Proclemer, actrice célèbre de théâtre et de cinéma , était toujours en vie. 

Mon travail universitaire se transforma au fur et à mesure en recueil de témoignages et en enquête journalistique.

De retour à Aix-en-Provence, en juillet 1966, je questionnais mon professeur pour savoir si je devais  prendre uniquement en considération les nombreuses oeuvres de Vitaliano Brancati que j’avais consultées en bibliothèque:  romans, nouvelles, pièces de théâtres, scénarios, chroniques journalistiques, ou bien si je pouvais utiliser les témoignages recueillis pour traiter mon sujet . Mon professeur me donnait carte blanche. Mon diplôme, remis en septembre 1966, a été apprécié. Il a servi, avec d’autres travaux, à nourrir la thèse du professeur Franchi sur les relations entre les intellectuels italiens et le fascisme.  M. Franchi, a réussi sa thèse avec une mention très bien et  a eu la gentillesse d’inviter les étudiants qui avaient participé à ses travaux à un repas convivial pour fêter son succès.

 

Ma traduction de «  Don Giovanni in Sicilia »

 Les professeurs d’Italien de la faculté d’Aix-en-Provence étaient corses en majorité. Avec leurs collègues des universités parisiennes, ils choisissaient les sujets du programme de l’agrégation. Les étudiants en langue italienne étaient surtout des étudiantes à la faculté d’Aix-en-Provence. Nous n’étions que deux garçons. En bons méditerranéens nos professeurs tenaient à favoriser les garçons. Pour m’inciter à préparer le concours de l’agrégation ils ont décidé de mettre au programme du prochain concours l’auteur Vitaliano Brancati. J’étais donc encouragé à continuer mes travaux sur cet auteur encore peu connu en France.

 

Don Giovanni

 J’avais beaucoup apprécié le roman: «  Don Giovanni in Sicilia » qui me semblait être une oeuvre-clé dans la production de Vitaliano Brancati. Mais ce roman comportait beaucoup d’expressions typiquement siciliennes et la traduction n’avait pas encore été produite en France. Je me renseignais sur l’éditeur de Vitaliano Brancati en France pour lui proposer ce travail. L’éditeur Robert Laffont avait déjà publié trois romans de Vitaliano Brancati et je m’adressais donc à lui en signalant que cet auteur serait mis prochainement au programme du concours de l’agrégation. Je recevais rapidement une acceptation de sa part. Il me demandait de me mettre en contact avec le responsable des traductions, Armand Pierhal. Ce monsieur, déjà âgé, me recevait chaleureusement à Paris et me conseillait de commencer tout de suite ma traduction.

Après deux mois de travail, je faisais relire mon texte par le père du professeur Franchi, instituteur à la retraite, homme très scrupuleux et très précis, et je l’envoyais à M. Armand Pierhal. Après lecture il me demandait encore quelques corrections puis me faisait contrôler les épreuves de l’édition: travail long et fastidieux. Je recevais enfin le catalogue des Editions Robert Laffont. La sortie du livre était prévu pour le deuxième trimestre 1967.

 

Les conseils de Jean Giono.

 En visite chez Jean Giono je lui annonce avec fierté la prochaine sortie de ma traduction du livre de Vitaliano Brancati chez l’éditeur Robert Laffont. Jean Giono me pose tout de suite une question: «  Combien as-tu été payé? » Je lui réponds que l’éditeur m’a promis une avance dès la sortie du livre puis un pourcentage sur les ventes. Je dois dire que je ne m’étais pas beaucoup occupé de la  question financière car j’étais surtout heureux d’avoir réussi à traduire de livre de Vitaliano Brancati et de le faire publier.

Devant ma naïveté et ma méconnaissance du monde des éditeurs, Jean Giono me conseille d’écrire une lettre à sa fille, Aline Giono, qui travaillait chez l’éditeur Gallimard.

Je détaille dans ma lettre l’intérêt de publier un livre qui sera bientôt mis au programme du concours de l’agrégation. Aline Giono ne me répond pas mais, quelques semaines plus tard, je reçois un courrier recommandé de l’éditeur Robert Laffont. Il m’annonce que la parution de ma traduction de « Don Giovanni in Sicilia » est annulée  car il y a un contentieux avec Gallimard dont j’étais responsable et il me demande de rembourser les frais d’impression et de promotion du livre. Je suis surpris. Armand Pierhal m’apprend que Gallimard a racheté les droits à l’éditeur italien, a fait traduire le texte en urgence par son traducteur officiel et a annoncé la sortie du livre pour le premier trimestre 1967. Il ajoute que Robert Laffont  a appris que j’avais envoyé une lettre aux éditions Gallimard et que j’étais donc responsable de ce problème. Je devais donc rembourser tous les frais de fabrication de ce livre déjà prêt à être mis en vente . Je suis effondré.  Armand Pierhal  me confirme que  Robert Laffont avait acheté les droits de traduction pour les trois romans précédents s’était fait doubler par Gallimard pour acheter les droits de «  Don Giovanni in Sicilia » à l’éditeur italien. C’est bien ma lettre, transmise sans doute par Aline Giono au service des traductions de Gallimard, qui a déclenché la démarche de Gallimard.

Complètement ignorant de cette guerre entre les éditeurs et dans l’impossibilité de payer le dédommagement demandé par Robert Laffont, je sollicite  un rendez-vous à Robert Laffont pour lui exprimer mes regrets et expliquer mes difficultés. 

 

Mon rendez-vous avec Robert Laffont

 

Robert Laffont

 Monsieur Robert Laffont me reçoit dans son bureau de la rue Saint-Sulpice. Je suis très intimidé car je m’attends à devoir affronter un patron redoutable. Je suis étonné de découvrir un homme aimable, prêt à m’écouter. Je lui raconte mes rencontres avec Jean Giono, ses conseils d’écrire à sa fille Aline chez Gallimard, ma maladresse de le faire avec trop de détails et ma surprise de découvrir les méthodes peu confraternelles des éditeurs. Je lui fais remarquer qu’il a accepté un travail de traduction alors qu’il n’avait pas encore acheté les droits à l’éditeur italien et que ses services avaient aussi une part de responsabilité.

 

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 Marseillais, convivial, Robert Laffont cherche à me faire peur en me réclamant à nouveau la somme astronomique des frais d’édition perdues par sa maison. Devant mon désarroi et comprenant que j’aurai beaucoup de mal à réunir cette somme d’argent, il se lève, va prendre un livre italien sur une étagère, me le tend et me dit: « Voici un livre qu’il serait intéressant de traduire. Si vous pouvez en achever la traduction d’ici la fin de l’année, nous serons quitte ». Je le remerciais sans me rendre compte tout de suite que le livre en question était un document historique de 500 pages. Sans doute attendri par mon jeune âge et ma naïveté, Robert Laffont, m’a retenu quelques instants pour me demander des renseignements sur ma profession et mes projets. Nous nous sommes quittés en très bons termes.

Mais il m’a fallu trois mois de travail pour traduire le livre remis par Robert Laffont. Je me suis rendu compte dès les premières pages que ce livre, très pointu, concernant un épisode très particulier du fascisme italien ne pourrait pas intéresser le public français. J’ai quand même fait l’effort de le traduire complètement et de le faire corriger. J’ai envoyé mon manuscrit à Robert Laffont. Il en a accusé réception mais, bien-sûr, ne l’a jamais publié. J’ai compris que Robert Laffont avait voulu me punir sans m’accabler et me faire comprendre que dans le monde de l’édition tous les coups étaient permis.

 

Jean Giono et le monde de l’édition.

 

Jean Giono, qui avait fait ses classes comme employé de banque, savait, contrairement à moi, se défendre avec les éditeurs. Il avait changé plusieurs fois d’éditeur avant de terminer sa carrière chez Gallimard. Il avait toujours bien négocié ses contrats et il avait réussi à vivre de sa plume dès ses premiers succès littéraires. Il pensait certainement me donner de bons conseils en me mettant en garde contre l’exploitation des auteurs par les éditeurs. Malheureusement, la démarche qu’il m’avait proposée avait mal tourné et m’avait coûté cher en travail supplémentaire. Sans compter la déception de voir la sortie le 20 mars 1968 du livre «  Don Juan en Sicile » dans la collection Gallimard, avec une traduction très approximative.

 

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 Je n’ai pas osé raconter à Jean Giono ma mésaventure avec l’éditeur Robert Laffont car je ne voulais pas ternir une relation que j’appréciais. Je n’ai jamais mis en cause Aline Giono dont j’ai beaucoup aimé par la suite le livre: « Mon père, contes des jours ordinaires ».

Je dois remercier finalement Jean Giono de m’avoir ouvert les yeux sur le monde cruel des éditeurs qui se comportent parfois comme les galéristes avec les artistes ou les producteurs avec les cinéastes. J’aurai l’occasion de revoir ce type de pratique au cours de ma vie professionnelle de réalisateur et de cinéaste. C’est pour cette raison que je préfèrerai toujours ne compter que sur mes propres forces et mes propres finances pour produire les documentaires que je choisissais de réaliser. J’ai réussi ainsi à garder une entière liberté. Finalement, merci à Jean Giono qui m’a rendu un fier service!