Birmanie, surprises et découvertes

DIAPO BIRMANIE

 

Dès la descente de l'avion, dans la douce chaleur du mois de décembre, nous irons de surprises en découvertes dans ce pays encore mal connu : aéroport international flambant neuf, aucun homme armé en vue, nombreux bureaux de change, accueil chaleureux de notre guide. Avant le départ, la lecture de nombreux livres et la consultation de sites sur la Birmanie n'effacent pas toutes les idées reçues que l'on peut avoir sur ce pays qui a été écrasé par une terrible junte militaire pendant une cinquantaine d'années et qui a subi un embargo économique du monde occidental. Le changement est en marche depuis la libération d'Aung San Su Kyi en 2010 et sa nomination au gouvernement en 2016. Il est encore fragile. Mais la population a envie de rattraper le temps perdu.

 

Yangon

De l'aéroport au centre de la ville qui concentre cinq millions d'habitants, la route traverse d'abord le quartier des militaires, une ville dans la ville. Cachées au fond d'allées ombragées, les casernes et les habitations ne sont pas visibles de la route. Nous apprenons que des écoles, des hôpitaux, des maisons de retraite sont réservés aux militaires et à leur famille.

A l'entrée de la ville, malgré la largeur des avenues, les embouteillages de voitures neuves et de grosses cylindrées, commencent. Les voitures ont la conduite à droite alors que la circulation se fait aussi à droite. En 1962, un militaire de haut rang a décidé, du jour au lendemain, le changement du côté de la circulation. Mais, jusqu'à l'année dernière, l'importation de véhicule avec la conduite à gauche n'était pas autorisée. Nous sommes étonnés de constater que peu de vélos et de motos roulent dans la ville. Notre guide nous dit qu'ils ont été interdits dans le centre ville ce qui a fait le malheur des " rickshaw " et des " tuk-tuk " qui ont dû renoncer à leur travail. Des panneaux publicitaires géants vantent les bienfaits des produits cosmétiques, des boissons alcoolisées et des Smartphones.

D'anciens bâtiments coloniaux sont en restauration à côté de hauts immeubles modernes en verre. La société de consommation se développe sur le modèle de Singapour. Mais les boutiques traditionnelles résistent. Sur des trottoirs défoncés, les petits restaurants, les marchands de tissus, les commerçants de fruits et légumes, les ateliers d'artisans et les libraires de rue sont encore très nombreux. La quantité de marchandises proposées laisse supposer que la population du centre de Yangon ne manque de rien. Nous traverserons aussi un quartier où sont construites de très imposantes demeures à colonnades, entourées de hauts murs hérissés de rouleaux de fil de fer barbelé. « C'est le quartier des riches » précise notre guide. Il était difficile d'imaginer de telles fortunes dans cette ville.

Yangon n'est plus la capitale du Myanmar depuis que les militaires l’ont transféré, en 2005, à Naypyidaw (région de Mandalay) : une ville entièrement construite par l'armée, sur un modèle sécuritaire.

 

Le bouddhisme

Avant de faire tirer sur des moines qui participaient à une manifestation le 26 septembre 2009, la junte militaire avait encouragé et soutenu financièrement la pratique du bouddhisme. Il n'est donc pas étonnant de constater la ferveur des pèlerins qui fréquentent en grand nombre les pagodes de Birmanie. Les lieux de culte se comptent par dizaines de milliers et les statues de Bouddha par centaines de milliers. À Yangon la visite touristique commence bien sûr par la pagode Shwedagon, dont le stupa domine toute la ville. C'est un spectacle de jour comme de nuit.

En plus des multiples autels devant lesquels les croyants font leurs dévotions nous découvrons les comportements habituels des Birmans. On y mange, on y boit, ou y achète toutes sortes d'objets, pas forcément de culte, on s'y rencontre pour se promener et se photographier. Les "selfies", dans des positions acrobatiques, sont très pratiqués, même par les moines.

Les donations des fidèles sont faites dans de grandes urnes en verre débordant de billets. Des militaires et de riches personnalités construisent des stupas ou offrent des bouddhas pour acquérir des " mérites" et se donner bonne conscience. Nous découvrons une stèle dédiée aux étudiants qui se sont révoltés en 1920 contre l'oppression coloniale anglaise. Nous comprenons mieux pourquoi Aung San Su Kyi a choisi cette pagode pour tenir, en 1988, son premier discours public pour la démocratie.

Dans toutes les pagodes, tous les monastères, tous les lieux de culte que nous visiterons, nous constaterons la même ferveur des Birmans, le même besoin de faire des donations, soit en argent soit en feuilles d'or, le même désir d'obtenir des faveurs ou d'acheter des mérites qu'ils partageront ensuite. Plusieurs fois nous avons été invités à partager avec un groupe de pèlerins le repas qui suit la cérémonie de noviciat.

Chacun fait ses prières sans s'occuper des visiteurs mais comme dans presque toutes les religions la primauté des hommes existe : ils sont les seuls autorisés à rentrer dans certains lieux et à coller des feuilles d'or sur les Bouddhas.

La valeur d'un croyant bouddhiste semble se mesurer à la quantité de ses dons. Quand des moines et des novices marchent en file indienne dans les rues, les touristes sortent leurs appareils photo ou leurs caméras et les Birmans sortent des billets pour les mettre dans les bols à offrande. Quand des donateurs birmans organisent la distribution de nourriture, le matin, dans les monastères, le spectacle est surprenant. Les moines, sérieux, silencieux, présentent en ordre leur bol. Les touristes, eux, s'agitent et se marchent sur les pieds pour photographier. L'heure de la fin des repas est annoncée par une cloche qui sonne sur l'air du Big Ben de Londres. Le surplus de nourriture est distribué aux pauvres.

Bouddhistes

Cet aspect généreux de la religion, plutôt sympathique cache des dérives qui peuvent être graves comme l'enrôlement d'enfants pauvres obligés d'apprendre, pendant des années, des textes dans une langue uniquement utilisée par les bouddhistes et de mendier dans les rues pour entretenir les monastères. Nous avons eu du mal à supporter, toute la nuit, les prières bouddhistes hurlées dans les haut-parleurs de Bagan. Plus inquiétant, on connaît les comportements racistes d'extrémistes bouddhistes qui ont lieu dans la région où vivent les Rohingyas.

 

Une société du partage

70 % des 51 millions de Birmans vivent encore de l'agriculture et ils ont su protéger leurs cultures vivrières. Les marchés traditionnels forment un fourmillement de petits marchands, venus des villages avec leurs produits de la terre, de l'élevage ou de la pêche. La production est abondante. Nous découvrons de nombreux fruits et légumes inconnus en Occident. Notre guide, experte en botanique et en cuisine décrit et nous explique les bienfaits de chaque plante. On n'a pas l'impression que même dans les villages – du moins dans ceux que l'on a visités –  la population manque de nourriture. On peut voir sur le marché la préparation des pâtes de poissons et de crevettes, les galettes de riz et de cacahouètes, le sucre de palmier au tamarin, les feuilles de thé marinées que les marchandes sont heureuses de nous faire goûter. Cette habitude de l'offrande et de l'hospitalité est touchante et elle dénote la générosité naturelle de ce peuple qui a réussi à traverser des périodes très difficiles, colonisation, dictature militaire, sans perdre son humanité.

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Les habitants du lac Inle, qui ont dû fuir la Thaïlande à cause des conflits, ont fait preuve d'une créativité étonnante pour survivre dans les espaces inhabités. Ils ont construit leurs maisons de bambous sur pilotis. Ils ont utilisé la jacinthe d'eau envahissante pour créer des potagers sur l'eau. Ils organisent aujourd'hui le tourisme pour en tirer des profits. Jusqu'à présent l'accueil chez les artisans des villages est chaleureux mais il faut craindre l'augmentation du nombre de touristes et surtout la pollution qui se développe avec la déforestation des montagnes environnantes, l'utilisation de moteurs à pétrole très bruyants pour les pirogues et la multiplication des hôtels qui se construisent sur le lac.

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Des militaires invisibles mais toujours puissants

Après de très nombreuses révoltes, trois guerres contre les forces des colonisateurs anglais (1824, 1852, 1885), le futur général Aung San, père de Aung San Su Kyi, co-fondateur du Parti communiste birman, constitue, en 1941, avec l'aide des Japonais l'unité des Trente Camarades, embryon de l'Armée pour l'Indépendance Birmane. En 1942 le Japon envahit la Birmanie. En 1945, le général Aung San se rapproche des Alliés et les troupes birmanes combattent contre les Japonais pour les chasser de Birmanie. En 1947, Aung San négocie l'indépendance de la Birmanie avec les Britanniques. Il est assassiné le 19 juillet 1947 avant que l'indépendance ne soit proclamée. Il est aujourd'hui considéré comme un héros national et le père de l'Indépendance. Sa statue équestre est présente sur de nombreuses places ou à l'entrée des villes. Sa photo est affichée dans les administrations. Le 19 juillet est célébré comme le jour des martyrs.

En 1962, le général Ne Win prend le pouvoir par un coup d'état militaire contre la démocratie parlementaire du Premier ministre U Nu. La Birmanie subit alors une série de dictatures militaires redoutables jusqu'aux élections de 2015 qui donnent la victoire au parti NDL (National League for Democarty). Dans le gouvernement actuel du président Thien Sein, les chefs militaires restent des députés non-élus dans l'Assemblée et occupent les ministères de la Défense, de l'Intérieur et des Frontières. La « Dame de Rangoon » est nommée conseillère spéciale d'État et cumule quatre ministères : affaires étrangères, éducation, électricité et énergie. Mais, sans changement de la constitution, son action reste sous la surveillance de l'armée. Elle a peu de marge de manœuvre.

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Venus de France, d'un pays en état d'urgence et de guerre, avec des hommes en arme dans presque tous les lieux publics, je suis surpris de n'avoir pas aperçu, ni dans les aéroports, ni dans les lieux touristiques, ni sur les routes que nous avons empruntées, d'hommes armés. Agréable car on se sent en sécurité, mais étonnant dans un pays qui a été soumis à une junte armée particulièrement féroce pendant un demi siècle. Est-ce que tout contrôle ait été supprimé ? Aux nombreux péages, à chaque sortie ou entrée d'états, les numéros des voitures sont relevés. Les passeports sont photocopiés dans les hôtels et les déplacements des étrangers sont certainement connus, mais l'absence physique d'hommes en arme donne un aspect accueillant.

 

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Membre de l'association France-Aung San Su Kyi, fondée par notre ami Pierre Martial, je suis venu avec une recommandation pour prendre contact avec le parti NDL. Comme tous les touristes nous avons fait une photo devant le portail de sa maison à Yangon. Notre jeune guide, fille et sœur de militaire, nous a dit que le peuple birman était heureux de cette élection et nous a conduits au siège du parti.

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Le portrait de « la dame de Rangoon » est affiché dans de nombreux petits commerces, dans les ateliers d'artisanat, dans les restaurants birmans. Les vendeurs de rue brandissent de grands calendriers qui représentent Aung San Su Kyi à toutes les pages. Les libraires proposent ses livres sur les trottoirs. J'ai même vu des calendriers dans des monastères et un calendrier de 2002 chez un forgeron. La photo d'Aung San Su Kyi, prix Nobel de la paix, est souvent associée à la photo de son père.

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C'est grâce à sa filiation avec le père de l'indépendance, son courage exceptionnel et sa notoriété internationale qu’elle a pu gagner, après 25 ans d'opposition, son combat non-violent contre la junte militaire. Sa figure est rapprochée maintenant de Gandhi et de Mandela. Mais le chemin vers la démocratie reste semé d'embuches en Birmanie.

Pendant notre séjour, la presse s'est fait l'écho de nouvelles exactions de l'armée contre des Rohingyias, après le meurtre de cinq policiers dans l'état Arakan. Les conflits armés dans les territoires où vivent des " minorités " font encore de nombreuses victimes.

Le 1er décembre 2016, Aung San Su Kyi était reçue à Singapour pour établir des relations commerciales avec des entrepreneurs étrangers. Le Premier ministre de Malaisie (musulman) en profitait pour interpeller « la Dame de Rangoun » sur la situation des Rohingyas. Accusée de ne pas se prononcer clairement sur la responsabilité de l'armée birmane dans les massacres de cette population elle s'est attiré des critiques de la communauté internationale.

On comprend qu’Aung San Su kyi, qui souhaite gouverner avec les militaires et les bouddhistes pour conserver l'unité de son peuple, ne pourra pas rétablir rapidement la paix dans ce pays en proie à des guerres civiles depuis son indépendance, en 1948. En septembre 2016, elle déclarait en ouverture d'une conférence organisée pour dessiner les contours d'une Union birmane : « Sans la paix, nous ne pouvons répondre aux besoins des citoyens. »

Sa volonté de fonder enfin un pays multiculturel et multi-ethnique apaisé verra-t-il le jour bientôt ?

En attendant les Birmans reçoivent les étrangers avec respect, courtoisie, attention et générosité.

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Thierry Falise : Aung San Suu Kyi, Le Jasmin ou la lune, J’ai lu, 2008

Pascal Khoo Thwe : Une odyssée birmane, Gallimard, 2009

Sylvie Brieu : Birmanie, Les chemins de la liberté, Albin Michel, 2016

Pierre Martial : http://www.aungsansuukyi.fr

Christine Chaumeau : L'icône de la démocratie birmane ménage les militaires, Le Monde diplomatique, janvier 2017.