Les canetons, lecteurs du Canard enchaîné.

J'ai souhaité faire un film sur le Canard Enchaîné parce que j'étais aussi un fidèle lecteur du journal. Mon père le lisait déjà et j'ai commencé, assez jeune, à le lire régulièrement. 

Cette transmission exercée par les lecteurs du Canard qui, à une certaine époque ont crée " les amis du Canard", puis se sont désignés comme " canetons", est intéressante. Le fondateur du Canard, Maurice Maréchal, dès le début de la parution, pendant la Première Guerre mondiale, fait appel aux lecteurs pour soutenir le journal. Comme il voulait un hebdomadaire totalement libre, indépendant et sans publicité, seuls les lecteurs pouvaient faire vivre le journal. 

Cent ans plus tard, en 2016, malgré quelques périodes difficiles, le Canard continue à exister par la seule volonté de ses lecteurs, sans publicité et sans aides financières extérieures.

Il était donc important, quand j'ai tourné le film, en 1986, de montrer la fidélité des canetons.

 

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Avec d'Alain Grandrémy, secrétaire de rédaction du Canard, j'ai rencontré un vieux lecteur normand qui avait donné sa collection complète au Canard. Sa maison étant envahie dans par ses vieux journaux, sa femme lui avait donné le choix entre elle et le Canard. Il avait décidé d'offrir ses numéros au Canard. Son journal préféré, au cours de ses déménagements, n'avait plus de collection complète. C'est lui, M. Carchère, qui ouvre le film.

Pour que les lecteurs soient bien présents dans le film je suis allé tourner devant des kiosques parisiens le mercredi matin. Les kiosquiers à qui je demandais l'autorisation et auxquels je posais quelques questions me parlaient longuement de leur métier et de leurs clients.

 

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 Je m'étais rapproché du kiosque du métro 4 septembre, tenu par plusieurs générations de femmes engagées. Elles exposaient, en plus des journaux traditionnels, des publications militantes. Ceci est totalement interdit aujourd'hui. Leur kiosque étant situé en face du siège du Crédit Lyonnais, elles m'avaient conseillé d'attendre Arlette Laguiller, la veuve du général Leclerc et d'autres personnalités qui venaient acheter leur Canard enchaîné, le mercredi matin. J'ai raté Arlette Laguiller mais j'ai pu filmer madame Leclerc et des lecteurs qui parlaient volontiers de leur lecture du Canard.

Je me déplaçais souvent dans Paris en métro et je gardais mon appareil photo sur moi pour saisir les lecteurs en train de feuilleter le Canard. Il était difficile de photographier dans le métro à cause de l'exiguïté. Je me déplaçais donc devant les terrasses des cafés ou dans les jardins publics. J'allais aussi chez quelques amis.

 

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 Léo Campion:

 

 

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 Francis Lemarque

 

 

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 Je photographiais la famille

 

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 A Monaco où les dossiers avaient tous été achetés dans les kiosques par des clients " bien intentionnés", ma mère expose le Canard. 

 

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  Puis, comme mon travail, me permettait de faire des séjours à l'étranger, j'essayais de photographier des francophones  en train de lire le Canard. J'ai réussi à faire quelques photos, parfois posées, au Zaïre. 

 

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 J'ai réussi aussi à photographier quelques amis, comme Serge Utge-Royo, lors d'une rencontre des anarchistes à Venise.

 

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Un réalisateur belge:

 

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 Les lecteurs du Canard écrivent souvent à leur journal. Soit pour faire des remarques sur un article, soit pour se plaindre d'un dessin, soit pour donner des informations. Les journalistes du Canard se chargent ensuite de l'enquête si l'information leur semble intéressante. Les " têtes de turc" le savent et, quand elles sont mises en cause, elles cherchent à savoir qui a donné l'information. 

Voici deux petites anecdotes personnelles au sujet de ma lecture régulière du Canard.

 En poste, à la télévision scolaire du Niger, de 1968 à 1970, dans le cadre du service militaire civil, je suis le seul abonné au Canard sur la cinquantaine d'expatriés français qui travaillent à la télévision. Quand le courrier est distribué dans la corbeille du hall, un camarade me dit souvent en me tendant le journal: " Bernard, ton Canard". 

En page deux du Canard, un article raconte les frasques polissonnes de l'ambassadeur de France à Niamey. Il organise des parties de piscine en tenues très légères dans la résidence. Des photos, développées au marché, circulent à la télévision. Un dessin du Canard représente des petites culottes accrochées à un porte manteau à l'entrée du bureau de l'ambassadeur. Cet article a fait un peu de bruit dans la petite communauté des expatriés et certains me soupçonnent d'avoir moi-même informé le Canard. L'affaire est vite étouffée. L'ambassadeur est rapidement muté et on oublie vite cet épisode. Heureusement car, à la suite de quelques prises de positions j'étais repéré comme un ancien soixante-huitard et j'étais un peu surveillé, comme toutes les personnes qui travaillaient à la télévision, par les services secrets français qui protégeaient le président Diori Hammani et les autorités françaises.

Quelques années plus tard, en poste à la télévision éducative de Côte d'Ivoire, la situation fut plus périlleuse pour le seul lecteur du Canard que j'étais. En page deux, un court article du Canard, relatait que le président Houphouët Boigny avait censuré une émission de télévision parce que les images montraient des enfants qui marchaient pieds nus dans un village. L'article se terminait par: " Houphouët Boigny, veut faire croire que tous les enfants de Côte d'Ivoire portent des chaussures".

C'est moi qui avais réalisé cette émission. C'était une maquette d'émission et elle n'avait jamais été programmée. Elle n'avait donc jamais été "censurée". Mais, en la visionnant, le directeur ivoirien de la télévision, nous avait demandé d'éviter de filmer des enfants pieds nus dans les villages. Nous lui avions fait remarquer qu'ils étaient tous pieds nus. Il nous avait proposé d'apporter pour le tournage des chaussures. Nous lui avions répondu qu'il serait impossible ensuite de les reprendre après le tournage. Il avait donc convenu que les tournages dans les villages ne pouvaient pas se faire autrement. 

Cette histoire avait amusé le cercle des amis de la télévision. 

Un matin, de bonne heure, le directeur ivoirien de la télévision réunit le personnel expatriés, environ une cinquantaine de "blancs", et nous annonce que le Canard enchaîné a été saisi parce qu'un article attaque le président Il doit quitter immédiatement Bouaké pour se rendre à Abidjan. Il a rendez-vous avec le président Houphouët Boigny et il sait qui a informé le Canard.

Etant le seul abonné de la télévision  au Canard Enchaîné je suis le premier visé. Comme je suis aussi le seul à pouvoir lire l'article, le journal n'étant pas distribué dans les kiosques, je suis le principal protagoniste de cet article. Je constate les approximations des faits et je crains que le président Houphouët Boigny, vexé, ne prenne, comme cela se faisait régulièrement contre les gêneurs, des mesures radicales. 

Le lendemain, quand le directeur est de retour d'Abidjan, nous nous attendons, et moi le premier, à des sanctions. Mais rien ne se passe. La production reprend son cours. 

Les collègues curieux veulent quand même savoir ce qui a été écrit dans le Canard et ce qui a provoqué la panique du directeur. Je fais circuler le journal " sous le manteau" comme disait le général de Gaulle.

Quelques jours plus tard je me trouve seul dans le bureau du directeur pour régler une programmation d'émission. Jeune, intelligent, dynamique, le directeur était apprécié par tout le personnel. Il me dit: " Alors c'est bien toi, Bernard, qui a envoyé cette information au Canard?" Je lui réponds: " Si c'était moi j'aurais donné des informations plus précises sur cette anecdote qui n'avait rien à voir avec le président ". Nous avons d'ailleurs su par la suite qu'un congrès de journalistes s'était tenu à Abidjan. Que cette histoire  était sans doute arrivée déformée à l'oreille d'un journaliste. Il avait pensé que cette anecdote amusante pouvait intéresser le Canard.

Mais je voulais savoir pourquoi, après la saisie du journal, le président n'avait pas corrigé l'information et n'avait pas demandé de sanction. Le directeur m'a révélé que Houphouët Boigny, longtemps député en France, connaissait bien le Canard enchaîné. Il lui avait dit: " Si nous réagissons à cet article anodin le Canard va nous répondre avec une demi page d'informations gênantes . Il vaut mieux ne rien dire". Ceci prouvait la connaissance et le sens politique du président ivoirien.

J'apprenais aussi que si le directeur avait eu peur c'est, m'a-t-il avoué, parce qu'il avait été un opposant à Houphouët Boigny quand il était étudiant. Il avait été lourdement sanctionné puis, à la fin de ses études, il avait été choisi pour être directeur de la télévision, un poste à risques. Cette méthode du président Houphouët Boigny lui permettait  de maintenir sous la menace permanente  de sanction les hommes qu'il avait placés à des postes clés.

Les lecteurs du Canard enchaîné ont tous des anecdotes à raconter. Elles pourraient faire le sujet d'un film particulier.

Et ils sont heureux, quand ils se déplacent à l'étranger, de pouvoir trouver leur Canard.

Ici à Fort Amber, Rajasthan, Inde, 2015.

 

Fort Amber