CENTRE POMPIDOU, PARIS, RENCONTRE DU 5 OCTOBRE 2016

affiche wozniak D jpeg

 

Des canetons ont fêté leur journal favori

 

Pour les 100 ans du Canard Enchaîné, la BPI du Centre Pompidou et moi-même, avons organisé une rencontre conviviale entre les rédacteurs et les lecteurs du journal, le 5 octobre 2016. Après la projection du film : Aux quatre coin-coins du Canard, des journalistes et des dessinateurs du volatile ont pu partager avec le public les fruits de leur passion.

 

Les spectateurs ont été heureux de revoir dans le film Aux quatre coin-coins du Canard, tourné en 1986, les grandes plumes et les grands crayons de l'époque : Roger Fressoz, Gabriel Macé, Bernard Thomas, Yvan Audouard, Cardon, Kerleroux, Moisan, Cabu...

 

Canard 1986

ROGER FRESSOZ, directeur en 1986.

 

Pendant le débat qui a suivi, le public a fait la connaissance d'une grande partie de la rédaction 2016 du Canard : le directeur, Michel Gaillard, les rédacteurs en chef Louis-Marie Horeau et Erik Emptaz, le rédacteur en chef adjoint Jean-François Julliard, les journalistes Odile Benyahia-Koulder, David Fontaine, Anne-Sophie Mercier, Jean-Luc Porquet, Jean-Michel Thénard, le spécialiste des contrepèteries Joël Martin, la correctrice Madeleine Thibeau, les dessinateurs Kerleroux, Mougey, Pancho, Pétillon.

En 1981, le directeur Roger Fressoz disait : « Comme journaliste, j'observe la politique française depuis 35 ans... J'ai toujours constaté que les gouvernements successifs, quelque soit leur tendance politique, gauche ou droite, essayaient à des degrés divers, de manipuler, de canaliser, d'anesthésier, de neutraliser, de domestiquer la presse. »

Qu'en est-il actuellement ? Les journalistes présents nous ont confirmé que, malgré l'état d'urgence sans cesse prolongé par le gouvernement, ils gardent leur esprit critique, leur liberté d'expression et leur totale indépendance.

Le Canard Enchaîné est la propriété de ses journalistes. Il a toujours déjoué les tentatives d'achat dans les périodes difficiles et jouit aujourd'hui d'une bonne santé financière. Il refuse la publicité et se met ainsi à l'abri de la pression des annonceurs. Sa liberté d'écrire, de dessiner et de publier toutes les informations qui lui semblent importantes lui a permis de gagner et de conserver l'entière confiance de ses lecteurs.

Et les dessinateurs continuent, comme le disait Cabu, à « venger le lecteur », toujours avec sens politique et humour.

Nous avons eu le plaisir de constater que ces journalistes n'ont pas oublié Louis Lecoin. Henri Jeanson l'avait soutenu en 1962 dans sa grève de la faim pour obtenir le statut des objecteurs. Michel Gaillard nous a rappelé qu'il l'a bien connu quand il fréquentait, avec May Picqueray, la rédaction du Canard. Jean-Luc Porquet a souligné dans sa rubrique « Plouf » l'action de Louis Lecoin et celle de l'Union Pacifiste. Maurice Montet a été applaudi par le public quand il a cité, dans son intégralité, la citation de Lecoin qui est en exergue de notre journal.

Une belle soirée qui restera dans les mémoires des canetons.

 

Capture d’écran 2016-10-01 à 16

 

Et pour celles et ceux qui n'ont pas pu être avec nous, je signale que le film Aux quatre coin-coins du Canard est en accès libre sur mon blog à l'adresse : http://bbernard.canalblog.com/archives/2013/01/05/26076045.html

 

DIAPORAMA

 LE CANARD ENCHAÎNÉ A 100 ANS

 

" AUX QUATRE COIN-COINS DU CANARD", Carnet de notes de la projection du film et de la rencontre avec des journalistes et des dessinateurs du Canard, au Centre Pompidou, à Paris, le 5 octobre 2016

 Le Canard Enchaîné a fêté ses 100 ans avec son numéro du 6 juillet 2016.

J'ai tourné le film " Aux quatre coin-coins du Canard", en 1986, à l'occasion des 70 ans du journal.

J'ai donc pensé qu'il serait intéressant de faire connaître aux fidèles lecteurs du journal satirique la rédaction de 1986 et la rédaction, 30 ans plus tard, de 2016. Comme le film " Aux quatre coin-coins du Canard " avait été co-produit par la BPI du Centre Pompidou il serait peut-être possible de projeter à nouveau ce documentaire au cinéma du Centre et d'inviter des journalistes et des dessinateurs de l'équipe actuelle pour les présenter au public.

 J’ai proposé cette idée à un journaliste du Canard que j'avais invité à une émission Si Vis Pacem de radio libertaire pour parler du dessinateur Cabu. Le projet lui a plu. J’ai alors essayé d'entrer en contact avec les personnes du Centre Pompidou qui avaient aidé la production du film: Marie-Christine de Navacelle, Suzette Glenadel, Catherine Blangonnet. Toutes les trois, pourtant déjà à la retraite, m'ont répondu pour m'encourager. Marie-Christine de Navacelle, à peine rentrée du Japon, où elle avait exercé il y a quelques années des responsabilités dans le domaine culturel, a téléphoné à une amie du Centre Pompidou, Arlette Alliguié, et m’a proposé d'entrer en contact avec elle. Arlette Alliguié est intéressée par la proposition. Je la rencontre rapidement pour concrétiser le projet.

 Première difficulté: le support film du documentaire. Tourné en film 16 mm, négatif couleur, au laboratoire Telcipro il y a trente ans, le film avait été transféré sur une bande vidéo 1 pouce pour la diffusion dans la bibliothèque. En 2016 la BPI ne disposait plus de magnétoscope capable de lire la bande 1 pouce. La solution était de numériser en haute définition le film à partir du négatif que j'avais eu beaucoup de mal à récupérer après la faillite du laboratoire Telcipro et la dispersion du matériel. Je demandais un devis pour la numérisation au laboratoire Eclair, fermé depuis quelques années et transformé en Groupe Eclair. Le devis s'élevait à 12 000 euros. Si nous voulions refaire une copie 16 mm, neuve, il n'y avait plus de laboratoire en France. Il fallait envoyer les négatifs à Amsterdam. Le coût de la copie était sensiblement le même.

 Le ministère de la Culture, dont dépend le Centre Pompidou, n'a jamais été un ministère prioritaire en France. Il l’est encore moins en 2016. La BPI qui avait pu co-financer des projets de films il y a trente ans, n'a plus moyens d'investir dans des travaux de laboratoire. La SCAM, société des auteurs, n'a pas ce type de programme pour aider les réalisateurs. La seule solution est le financement participatif, démarche que je ne connais pas et qui choque mon goût de l'indépendance. Le film,  d'une durée de 2h 52min., avait nécessité deux ans de travaux et 4 mois de montage. Il avait été financé à 90 % par mes propres deniers ce qui m'avait permis d'être totalement libre pour décider de sa forme et de son contenu.

 La solution est donc d'utiliser les copies 16 mm dont je dispose. Elles ont déjà été diffusées lors de la sortie du film en salle de cinéma en 1987 et pour des projections en province. Elles ne sont pas neuves. Nous décidons de faire un essai de projection dans une salle du Centre. La copie testée est un peu rayée mais elle est utilisable. Il faudra la présenter comme une archive ce qui ne choque pas Pierre, projectionniste expérimenté, qui a l'habitude des vieux films. Mais je propose de ramener de ma maison des Alpes, où je stocke mes archives, d'autres copies pour choisir les meilleures. Le problème est en partie résolu.

 Il s'agit maintenant de reprendre contact avec la rédaction du Canard Enchaîné pour inviter les journalistes et les dessinateurs à participer à une rencontre avec le public après la projection du film. Je prends rendez-vous avec Jean-Luc Porquet qui a cité dans un article du Canard la brochure MERCI CABU, que j'ai composée pour l'Union Pacifiste.

Il me propose de passer au 173 rue Saint-Honoré, un lundi après-midi, jour du bouclage. Arrivé vers 15h je me trouve devant une porte cochère fermée et un premier bouton d'ouverture. Au bout du couloir qui conduit à la cour, une grille et un nouveau bouton avec une étiquette " Canard Enchaîné" pour demander l'ouverture de la porte. Après le passage dans la cour et avant d'emprunter l'escalier intérieur, une nouvelle porte sécurisée et un nouveau bouton d'appel. A l'intérieur un ascenseur et les mêmes escaliers que j'avais empruntés souvent pour monter au premier étage en 1986. Arrivé au premier étage je vois une nouvelle sonnette pour demander l’ouverture de la porte. Et, à peine entré, bonne surprise: c'est Cléo qui m'accueille derrière son bureau, dans le hall. Elle me reconnaît, me fait part de sa joie et me fait assoir à côté d'elle pour attendre Jean-Luc Porquet. 

Marie-Thérèse Bénoni surnommée Cléo par Yvan Audouard, était déjà secrétaire en 1986 quand je tournais le film. En 2016, elle est la seule personne de l’ancienne administration encore présente au Canard. Kiki, ( Janine Georget) et Nicole Sabra, que j'avais connues, sont décédées. Cléo est la mémoire du Canard. Elle a plus de 80 ans. Elle a travaillé plus de 40 ans au Canard. Elle a donc beaucoup d'histoires à me raconter. Elle me montre d’abord l'agrandissement et l'embellissement des locaux, puis elle me parle de la sécurisation du journal après l'attentat contre Charlie Hebdo et les menaces contre le Canard. Nous évoquons ensuite des journalistes et les dessinateurs disparus.

 Quand Jean-Luc Porquet arrive pour parler du projet de la rencontre au Centre Pompidou, elle lui demande de m'accompagner dans le bureau du directeur Michel Gaillard. Nous montons au deuxième étage. Nous traversons des bureaux neufs derrière lesquels travaillent les journalistes. Je reconnais au passage Frédéric Pagès. Nous arrivons dans le bureaux de la direction où Michel Gaillard me reconnaît. Je dis à Michel Gaillard pourquoi je me trouve dans les locaux du Canard et ce que je prépare pour les 100 ans du journal. Il semble favorable à l'idée. Dans son bureau je salue les rédacteurs en chef Erik Emptaz et Louis-Marie Horeau.

 Il faut rappeler que ces journalistes étaient presque tous venus animer des débats dans le cinéma parisien de la rue Champollion, quand le film était sorti en 1988.

Après une mise au point sur le programme et la date de la rencontre avec Jean-Luc Porquet, je décide d’aller saluer Cléo qui doit prendre très prochainement sa retraite. Elle me fait rencontrer les jeunes secrétaires de rédaction : Emmanuelle Jacquet, Paul Leclerc, Dominique Jaillet.  Ils sont intéressés lorsque je leur parle de mon projet. Certains ont déjà vu le film " Aux quatre coin-coins du Canard" sur internet. Tous respectent le travail des anciens du Canard. Cela est un encouragement pour moi.

 Cléo a beaucoup de choses à me raconter sur l'évolution du Canard depuis trente ans. Dans l'entrée du premier étage, le lundi, plusieurs journalistes passent pour aller chercher leur courrier ou donner des papiers aux secrétaires de rédaction. Au fur et à mesure Cléo me les présente. Michel Gaillard, qui passe plusieurs fois est étonné de me voir toujours en conversation avec Cléo. Elle me propose de venir au pot du Canard le mercredi suivant.

 Les pots du Canard, auxquels j'avais participé quand je tournais le film, sont des réunions importantes, qui ont lieu une fois par an, et qui regroupent, outre les journalistes et les dessinateurs du Canard, des parents des collaborateurs, des confrères journalistes, des amis du journal et parfois des hommes politiques. Il y a toujours beaucoup de monde à la Maison de l'Amérique latine de Paris. Depuis plusieurs années je ne recevais plus d'invitation. Cléo souhaite m'en procurer une pour le pot des 100 ans. Elle en fait la demande à Michel Gaillard et obtient le fameux carton, dessiné par Wozniak.

 Au pot du Canard, dans les jardins de la Maison de l'Amérique latine, je croise des visages connus. Jean-François Julliard, à qui j'expose mon projet de rencontre, m'assure de sa présence pour parler du Canard actuel. Erik Emptaz, Claude Angeli, Louis-Marie Horeau, Gérard Jovené trouvent l'idée intéressante. Mais c'est encore Cléo qui me présente les personnes dont je ne connais que les signatures: Jean-Michel Thénard, Dominique Simonnot, Christophe Nobili, Anne-Sophie Mercier et d'autres journalistes ainsi que les dessinateurs Diego Aranega, Yan Lindingre... Je fais aussi la connaissance de Zouzou Thomas, la fille de Bernard Thomas, et de plusieurs autres personnes proches du Canard. Ces rencontres sont importantes pour organiser la prochaine réunion au Centre Pompidou.

 En accord avec Arlette Alliguié nous fixons la date de la rencontre au 5 octobre 2016. Ce sera un mercredi jour où les journalistes et les dessinateurs du Canard sont plus libres. Nous projetterons  le film dans l'après-midi et nous programmerons  la rencontre dans la soirée. Arlette propose la salle de cinéma 1 qui contient 300 places et qui est la salle où s'était tenue l'avant-première du film en 1987. Je suis content de retrouver ce lieu emblématique du cinéma documentaire, où se déroule chaque année le festival du Réel.

 Il me reste du temps pendant l'été pour préparer la rencontre. Je commence par revoir les documents qui m’ont servi à fabriquer le film: carnets de montage, photos de tournage, documents d'archives… Je consulte la liste des rédacteurs actuels du Canard et je la compare à la liste de 1986. Presque la moitié de la rédaction a quitté le journal. Je relis les biographies des journalistes et des dessinateurs décédés et celles de ceux qui sont toujours en activité. Je me renseigne sur les nouveaux journalistes et les nouveaux dessinateurs. Je cherche à trouver des photos pour les reconnaître quand je les croiserai. Les dessinateurs, auteurs de bandes dessinées, sont facilement repérables sur internet  mais les journalistes sont plus difficiles à identifier. Certains n'ont aucune photo disponible sur internet. 

Je retrouve les bobines des copies 16 mm. Je sélectionne celles qui me semblent en meilleur état et je les rapporte, très lourdes!, à Paris.

 A la suite de l'annonce du Centre Pompidou je reçois une demande de programmation du film sur la chaîne Paris Première. On me demande les fichiers du film pour le visionner. On me propose ensuite une programmation fin octobre dans la nuit. Je demande le montant des droits. On m'annonce 1000 euros. Je dois fournir le support numérisé qui coûte 12 000 euros. J'accepte la proposition à condition que le diffuseur prenne en charge la numérisation. Le Groupe M6, pourtant très prospère, ne juge pas utile de financer les travaux de laboratoire. Je dois donc refuser leur offre. Ce n'est pas la première fois que les diffuseurs cherchent à exploiter les producteurs. C'est toute l'histoire de la grande distribution !

 Je souhaite avoir une affiche pour annoncer la rencontre. Je prends contact avec Wozniak. Dès la réception de mon courriel, Wozniak me répond pour me demander les dimensions de l’affiche et le texte de présentation. Quelques heures plus tard il m’envoie un projet d’affiche par internet. Le dessin en couleur est très beau. La mise en page est parfaite. Merci Wozniak!!!

 Retour début septembre à Paris. Le programme se précise au Centre Pompidou et nous essayons les copies 16mm des quatre parties du film dans la salle numéro 1. Les copies sont un peu rayées au début des bobines mais elles sont utilisables. J'essaie aussi une projection de diaporama pour confectionner une bande annonce. Le résultat en concluant.

 Je prends rendez-vous avec le directeur Michel Gaillard pour lui exposer plus précisément la programme et voir avec lui quels journalistes pourraient participer à la rencontre. Il me reçoit au café Vernet, en face du journal. Il est d'accord pour venir lui-même et va en parler à d'autres rédacteurs. La semaine suivante je retourne au Canard pour faire quelques photos des Unes du journal de l'été 2016 et préciser les thèmes abordés pendant la rencontre. J'invite à une émission de radio libertaire, Jean-François Julliard et Jean-Luc Porquet.

 Il s'agit maintenant de remplir la salle de cinéma 1 du Centre Pompidou, de 300 places. L'accès est libre et gratuit. La revue de la BPI, " de ligne en ligne" , tirée à 10 000 exemplaires, annonce la rencontre avec un article de Marie-Hélène Gatto et l'affiche du film de Cabu. Notre petit mensuel de l'Union Pacifiste annonce aussi la rencontre. Mais je crains que cela ne soit pas suffisant pour remplir une salle parisienne. J'espère que le Canard enchaîné pourra avertir les lecteurs parisiens par quelques mots. Le directeur du Canard ne le souhaite pas. Il craint que des lecteurs qui ne pourraient pas entrer tous dans la salle ne soient déçus. J’entreprends alors, dans l’urgence, le rappel de mes amis.

 Le 5 octobre 2016, une heure avant le début de la séance, deux ou trois personnes attendent déjà dans le hall. Ceci est encourageant. L'agent d'accueil de la BPI, Léo, bon connaisseur du Canard enchaîné, oriente les spectateurs avec humour. La salle se remplit petit à petit. Nous arriverons à environ 250 personnes présentes ce qui est considéré comme un bon score pour un documentaire ancien.

 La projection se déroule sans incident technique. Les journalistes et les dessinateurs du Canard arrivent les uns après les autres. Vers 20h, le directeur, accompagné des deux rédacteurs en chef, entre dans la salle quand les dernières images du film sont projetées. J'ai prévu pour la rencontre un dispositif souple avec deux micros sur pied devant lequel viendront parler successivement les journalistes et deux micros mobiles pour les questions du public.

 Quand je demande aux journalistes et aux dessinateurs du Canard de se regrouper aux premiers rangs pour commencer le dialogue avec les spectateurs je découvre qu'une quinzaine d'entre eux sont présents. Il s'agit de: Michel Gaillard, directeur, Erik Emptaz, rédacteur en chef, Louis-Marie Horeau, rédacteur en chef, Jean-François Julliard, rédacteur en chef adjoint, des journalistes: Odile Benyahia-Koulder, David Fontaine,  Anne Sophie Mercier, Jean-Luc Porquet, Jean-Michel Thénard, Emmanuelle Jacquet, secrétaire de rédaction, de Joël Martin, spécialiste des contrepèteries, de Kerleroux, Philippe Mougey, Pancho, Pétillon,dessinateurs, de Madeleine Thibeau, correctrice, de Marie-Thérèse Bénoni ( Cléo), ancienne secrétaire, de Gérard Jovené, ancien secrétaire de rédaction.... Il y a aussi dans la salle le journaliste Régis Nusbaum de France 3 qui avait fait un reportage à la sortie du film en 1987, Anne Georget, présidente de la SCAM et Jacques Boutault, maire écologiste du 2ème arrondissement du Canard. Il y a aussi Maurice Montet et les amis de l'Union pacifiste, Jean-Pol Lefebvre, cinéaste et opérateur de prise de vue pour le film «  Aux quatre coin-coins du Canard ». Il y a des amis lecteurs du Canard heureux de voir ou revoir le film et de rencontrer les journalistes de leur journal préféré.

 Quand nous commençons la rencontre, les journalistes Canard se regroupent sur le devant de la scène. Michel Gaillard, directeur, est le premier à prendre la parole. Entré au Canard à l'âge de 22 ans, en 1966, il est le plus ancien journaliste du Canard: 50 ans d'esprit Canard. Je souligne qu'il est le directeur de la quatrième génération du Canard après Maurice Maréchal( 1916- 1940), Tréno ( 1950-1969), et Roger Fressoz ( 1969-1992). Le Canard est un journal en bonne santé qui est resté fidèle aux idées de ses fondateurs et qui a su garder son indépendance, sa liberté et sa bonne humeur. Michel Gaillard répond à la première question sur la liberté d'expression en période de guerre et d'état d'urgence en France après la publication, en février 2016, d’un dossier Canard sur ce thème. 

 Le 28 septembre 2016, Louis-Marie Horeau, a publié un article intitulé " Sénateurs et à travers" . Il révèle que des sénateurs " ont déposé une série d'amendements qui réduisent la grande loi de 1881 sur la presse à l'état de pâtée pour chien". Et il pose la question: " Qu'arrivera-t-il quand une autre majorité siègera à l'Assemblée? Quand une énième prorogation de l'état d'urgence aura encore amolli les résistances et requinqué Anastasie?". Je rappelle les colonnes blanches du Canard, dues aux ciseaux d'Anastasie, pendant la première guerre mondiale, les saisies pendant la guerre d'Algérie et les procès. Louis-Marie Horeau, au Canard depuis 37 ans, spécialiste des questions judiciaires, rédacteur en chef depuis 2012, fait le point sur la situation actuelle. Il souligne en outre les risques de l'autocensure. 

 Roger Fressoz disait en 1981" Comme journaliste, j'observe la politique française depuis 35 ans...J'ai toujours constaté que les gouvernements successifs, quelque soit leur tendance politique, gauche ou droite, essayaient à des degrés divers, de manipuler, de canaliser, d'anesthésier, de neutraliser, de domestiquer la presse. Mais jamais l'entreprise de domestication n'a été menée avec autant de moyens, d'habileté et de succès qu'en ce moment". Est-ce toujours le cas en 2016 ? Pas vraiment d'après le directeur.

 Jean-François Julliard, au Canard depuis 31 ans, aujourd'hui rédacteur en chef adjoint, revient sur la question de l'autocensure en précisant la position du Canard pendant la guerre Iran-Irack, quand des otages français étaient aux mains du Hezbollah au Liban. Pour ne pas mettre en danger la vie des otages il s'était abstenu de publier dans le Canard des informations sur la livraison d'armes françaises à l'Iran. L'autocensure au Canard est admise quand il faut protéger des vies mais jamais quand des politiques ou des groupes font pression sur lui. L'indépendance financière, disent Michel Gaillard et Erik Emptaz, permet au Canard de garder toute son indépendance et sa liberté d'expression. D'autant plus que le Canard n'a jamais accepté de publicité et ne dépend qu'aucun annonceur. " La publicité du Canard c'est de ne pas avoir de publicité " disait Roger Fressoz.

 Est-ce que le Canard est un journal citoyen? Oui car il défend les faibles contre les puissants et qu'il venge les lecteurs scandalisés par les abus de pouvoir comme le soulignait Cabu dans le documentaire. Le canard protège même les puissants contre eux-mêmes. Le premier ministre Michel Debré déclarait:  " Je n'aime pas le Canard parce qu'il m'a fait beaucoup de mal. Mais c'est un journal civique. Il est le seul journal en France qui exerce véritablement sa fonction ».Roger Fressoz précisait: «  Les journalistes du Canard ne sont ni des procureurs, ni des juges, ni des moralisateurs. Ils sont des journalistes, c'est-à-dire des témoins". Ils respectent scrupuleusement les règles journalistiques: aller au bout des informations, protéger les sources, refuser les honneurs et les distinctions. Même Françoise Fressoz, fille de Roger Fressoz, aujourd'hui journaliste au Monde, a refusé la légion d'honneur en 2009 et a déclaré: " Rien, dans mon parcours professionnel, ne justifie pareille distinction. Je pense en outre que, pour exercer librement sa fonction, un journaliste politique doit rester à l’écart des honneurs." 

 Jean-Luc Porquet, au Canard depuis 22 ans, s'occupe de la rubrique " Plouf", du théâtre et des Lettres. Il traite souvent les sujets qui concernent l'écologie et le pacifisme. Pendant l'été 2016, dans un article intitulé " S'il m'était prouvé..." il a cité la phrase de Louis Lecoin et parlé de l'engagement de l'Union Pacifiste. Pour connaître la citation complète de Louis Lecoin, nous avons fait appel à Maurice Montet qui, du fond de la salle, a fait entendre la voix de Lecoin et a été applaudi par les spectateurs. Cela prouve qu'il y a encore des pacifistes parmi les lecteurs du Canard. 

 Anne-Sophie Mercier a présenté sa rubrique " Prises de bec". Elle publie souvent des informations inédites sur les personnages dont elle fait le portrait. David Fontaine, qui s'occupe principalement de la rubrique cinéma, a aussi, pendant l'été 2016, révélé le salaire du coiffeur de Hollande ( 9 895 euros). Cette information qui a beaucoup amusé les lecteurs du Canard et a été reprise par la presse internationale. Odile Benyahia-Kouider, arrivée au Canard depuis un an seulement, a précisé pourquoi elle avait quitté le journal Libération quand il a été racheté par un milliardaire, puis le journal Nouvel Obs, quand il a aussi été racheté. Auteure du livre " Un si petit Monde", elle raconte l'histoire du journal Le Monde vendu à des milliardaires. Elle a fait dernièrement dans le Canard des articles sur les scandales financiers de l'autoroute et du nucléaire. Jean-Marie Thénard, ancien journaliste à France-Inter et à Libération, au Canard depuis 9 ans, a bien expliqué le danger des communicants. Entretenus, avec de gros moyens financiers, par des politiques, de grands groupes industriels ou des lobbies, ils gênent les journalistes dans leur travail d'enquête. 

 Joël Martin, physicien et musicien, a repris en 1982 la rubrique de contrepèteries " Sur l'album de la Comtesse". Grand maître de cet art des mots et des sons, il a fait une démonstration éclairante et toujours joyeuse de la construction des contrepèteries. 

 Puis des dessinateurs ont parlé de la place des dessins dans le Canard. Dès la fondation du journal, Maurice Maréchal précisait que le Canard n'était pas un journal de dessinateurs comme " L'assiette au beurre" ou " Le Rire". Mais, fondé aussi par le dessinateur marseillais Gassier, le Canard a toujours fait une large place au dessin. En 2016, le dessin n'occupe plus l'espace qui lui était réservé dans les années 1960 avec Moisan. Moisan, qui tenait avec André Ribaud ( Roger Fressoz) la rubrique La Cour, faisait parfois des dessins en pleine page. En 1986, quand je tournais le film " Aux quatre coin-coins du Canard" ses dessins occupaient encore la moitié de la page 8. Mais, à sa mort, les dessins ont été publiés dans des formats beaucoup plus réduits. 

Kerleroux, au Canard depuis 1971, a pris la parole au cours de la rencontre pour dire, avec son sens de la provocation, qu'il " fallait une loupe pour voir ses dessins". En effet, certains dessins sont maintenant de la taille d'un cabochon. Mais le Canard est encore le seul journal à publier chaque semaine une trentaine de dessins.

 Petillon, entré au Canard en 1994, est un célèbre dessinateur de bandes dessinées. Après avoir publié une vingtaine d'albums à succès il a hésité pour accepter la proposition du Canard de faire des dessins politiques. Avec son sens de l'humour et ses convictions qui correspondent bien à l'esprit Canard, il a rapidement pris une place importante dans le journal. Ses dessins, souvent en première page, donne le ton des sujets traités dans la semaine. 

 Pancho, dessinateur venu d'Uruguay, au Canard depuis 33 ans, fait surtout de beaux portraits de personnages du monde de la culture. Pour un étranger à la vie politique française il est plus difficile de s'adapter à l'esprit Canard. Mais Pancho réussit aussi très bien dans la caricature politique car il a une grande sensibilité au monde qui l'entoure. 

 Philippe Mougey était aussi présent dans la rencontre. Parrainé par Cabu, ce sculpteur est entré au Canard en 2009. Antinucléaire, il a provoqué, par l'un de ses dessins sur Fukushima, une mini-crise médiatique avec le Japon. Chaque semaine, ses dessins figuratifs donnent de bons coups de poings aux hommes du pouvoir.

 Madeleine Thibeau, correctrice, Cléo ( Marie-Thérèse Bénonie), ancienne secrétaire, Gérard Jovené, ancien secrétaire de rédaction, étaient aussi présents mais n’ont pas pris la parole. 

 Je présente mes excuses à celles et ceux que j’ai peut-être oubliés.

 La rencontre s'est terminée vers 22h. A la sortie, les réactions des spectateurs étaient positives. Le public a apprécié  le contenu du documentaire et les archives qu’il contient.  Michel Gaillard, l’actuel directeur du journal, avait d’ailleurs commencé son intervention en déclarant: «  Tout a déjà été dit dans le film ». En effet, en revoyant le film à trente ans de distance, je me suis mieux rendu compte de la somme d’informations qu’il contenait et de l’actualité des propos tenus par les journalistes et les dessinateurs de l’époque. 

 Un journaliste du Canard m’a dit en sortant: «  Ce que tu as fait en 1986 n’est plus possible aujourd’hui ». La possibilité qui m’avait été offerte à l’époque de travailler pendant deux années avec les journalistes et les dessinateurs du Canard m’avait permis de réaliser un document qu’un spectateur a qualifié de «  patrimoine ». Je suis donc heureux d’avoir consacré autant de temps, d’énergie et de moyens financiers pour produire un documentaire qui fait date dans l’histoire du Canard enchaîné. Et je suis satisfait d’avoir oeuvré pendant plusieurs mois, avec l’aide d’Arlette Alliguié, responsable cinéma de la BPI du Centre Pompidou, pour faire revivre le film «  Aux quatre coin-coins du Canard » et pour permettre un échange entre la rédaction actuelle du journal et le public.

 Je peux donc signer: « un caneton content ».