Leffel, dessinateur suisse du Canard Enchaîné

 

Leffel 2

 

En 1986, pendant le tournage du film «  Aux quatre coin-coins du Canard » je ne me déplaçais pas sans un matériel vidéo prêt à enregistrer des personnages ou des lecteurs proches du journal satirique.

En vacances en Provence, au moment de prendre la route pour le retour à Paris, je décidais de passer par Genève pour rencontrer le dessinateur  Leffel qui avait donné de nombreux dessins au Canard dans les années 1960 - 1970. Je savais qu’il y avait de nombreux lecteurs du Canard Enchaîné en Suisse et j’avais remarqué que les «  Dictionnaires Canard » des années 60-70 avaient été imprimés à Thonon-les-bains, commune de Haute-Savoie, rattachée à l’agglomération urbaine du grand Genève.

Canard poche

J’avais donc pris rendez-vous avec  Leffel qui habitait à Genève. Il était heureux de me recevoir car il avait gardé un profond attachement pour le Canard.

leffel 1

 

Entré dans les faubourgs de Genève, je suis arrêté par des douaniers. Ils me demandent si j’ai quelque chose à déclarer. Je leur dis que je ne suis que de passage à Genève pour rendre visite à un ami. Je en route vers Paris et j’ai seulement quelques bagages. Ils me demandent d’ouvrir le coffre de la voiture. Je crains qu’ils ne me réclament toutes les factures du matériel vidéo que je transporte. Ils n’en font rien mais ils me demandent de vider mon coffre. Et là, catastrophe! Ils découvrent un carton de vin rosé de Bandol que j’avais l’intention d’offrir à Leffel. Le transport d’alcool non déclaré est une faute grave pour la douane suisse. Il faut payer une forte amende. J’utilise toute mon énergie pour parlementer avec ces douaniers. Je leur propose même de leur laisser le carton. Autre faute grave: je suis soupçonné de corruption de fonctionnaire. Rien à faire. La bouteille de rosé de Bandol ne m’aura jamais coûté aussi cher! 

Mais par bonheur, je trouve sans  difficulté l’appartement de Leffel. Il me reçoit avec une grande courtoisie et une grande gentillesse. Je n’ose pas lui raconter l’histoire de la douane et je lui laisse volontiers le carton de vin. Ainsi je n’aurai plus d’ennui avec ces satanés douaniers en circulant dans Genève pour le retour en France. Je n’ai jamais aimé les frontières et je me croyais pourtant en liberté en Suisse! 

Leffel me parle de ses dessins envoyés au Canard Enchaîné et de sa difficulté pour suivre de prêt l’actualité française comme l’exige la rédaction du Canard. Mais quand je vois la grande qualité de ses oeuvres, je comprends que Tréno, directeur du Canard à l’époque, et Roger Fressoz, rédacteur en chef et savoyard aient apprécié ses dessins. 

 

Fressoz Treno

Roger Fressoz, Grum et Tréno

Leffel me montre de grands dessins publiés dans les journaux ou les dictionnaires du Canard. Sa vision du monde et des grands personnages de l’histoire est exceptionnelle. 

Leffel dessin 3

Leffel dessin 2

Leffel dessin 1

 Jean Leffel me propose de dormir à Genève avant de reprendre la route pour Paris. Sans lui dire pourquoi je préfère quitter la Suisse pour ne plus avoir d’ennui avec les douaniers je décline l’invitation et je rejoins un hôtel en France après avoir passé la frontière sans encombre avec mon précieux enregistrement.

En 1987, quand le film «  Aux quatre coin-coins du Canard » est terminé et sort en salle de cinéma, je le propose aux différentes chaînes de la télévision française. Aucun responsable de programme ne me répond positivement . Ceci ne m’étonne pas puisque jamais la télévision française n’avait pris l’initiative de faire un documentaire sur le journal satirique. 

C’est la Télévision Suisse Romande qui, la première, s’intéresse au film sur le Canard.

Torracinta

Je rencontre Claude Torracinta, créateur de la célèbre émission de la Télévision Suisse Romande: «  Temps présents », à La Ciotat pendant des journées sur l’image. 

Je lui parle du film «  Aux quatre coin-coins du Canard » Il me demande tout de suite de lui envoyer une cassette pour le visionner.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jeanne Humbert

Il faut dire que je n’étais pas un inconnu pour la télévision suisse car André Hottelier, qui travaillait avec Claude Torracinta, avait programmé mon film «  Ecoutez Jeanne Humbert ». Elle l’avait repéré dans un festival et souhaitait le montrer aux téléspectateurs  suisses. Ce portrait d’une militante néo-malthusienne qui abordait  le sujet tabou en France de la limitation des naissances et de la contraception pouvait être diffusé pour le public suisse. 

 

Grandrémy may 2

André Gazut, réalisateur et producteur à la TSR, déserteur pendant la guerre d’Algérie, auteur de très nombreux documentaires dont le «  Général de Bollardière », interdit en France, avait programmé mon film «  Ecoutez May Picqueray » sur l’antimilitarisme.

 

Claude Torracinta, après avoir visionné le film d’une durée de presque trois heures, me demande de le réduire à deux épisodes d’une heure environ en supprimant les sujets franco-français. J’accepte de le faire car la télévision suisse sera peut-être la seule télévision qui diffusera ce film. Il sera programmé les 19 et 26 novembre 1989.

 

 

Jean-Frédéric Laignoux

 

 

 

 

Entre temps j’ai la chance de rencontrer Jean-Frédéric Laignoux, journaliste belge, directeur à la RTBF de Canal 21. 

Sa femme, réalisatrice, avait déjà fait, pour la télévision belge, un documentaire sur le Canard Enchaîné au moment de l’affaire des diamants de Giscard. Je lui parle des refus de la télévision française pour la diffusion de mon documentaire et de la préparation d’une version pour la télévision Suisse. Il me propose de programmer la version suisse de «  Aux quatre coin-coins du Canard » sur sa chaîne. Ce qu’il fait les 5 et 12 mai 1989.

Michel_kuhn

 

En 1990, en tournage à la station régionale de France 3 Nancy, j’ai la chance de rencontrer Michel Kuhn, créateur de l’émission internationale «  Continentales ». 

Je lui parle du refus de la télévision française de diffuser «  Aux quatre coin-coins du Canard ». Michel Kuhn, qui aime le Canard, propose de programmer le documentaire dans sa case nationale. C’est ce qu’il fait les 15 et 22 juin 1990. Mais comme il n’a pas beaucoup de place il ne peut diffuser que la version suisse d’environ deux heures.

Je tiens à remercier ces trois journalistes qui ont pris l’initiative de montrer «  Aux quatre coin-coins du Canard » à leur public.

 

 

 

En 2016, la version intégrale du documentaire n’a toujours pas été vue par les télespectateurs français. On peut la ranger aujourd’hui, pour le centenaire du Canard Enchaîné, dans le rayon des archives à visionner à la Bibliothèque du Centre Pompidou ou au Forum des Images de Paris.