Cabu

 

C’est à l’occasion du tournage du film «  Aux quatre coin-coins du Canard » que j’ai eu la grande chance de connaître Cabu.

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 Avec Cabu tout était facile. Il acceptait non seulement d’être filmé dans toutes les situations mais il nous offrait en plus son rire, ses réflexions et ses idées pour parfaire notre tournage. C’était toujours avec un grand plaisir que l’équipe le retrouvait, soit dans les locaux du Canard soit à l’extérieur.

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Plusieurs séquences avec Cabu ont été tournées à l’atelier de composition de l’imprimerie qui se trouvait, en 1986, sur les Champs Elysées. 

Installé à sa table de travail dès le mardi matin, avec ses plumes, ses crayons et son encre, Cabu dessinait. Rien ne pouvait l’interrompre et lui parler ne le dérangeait pas. Au contraire. Il entretenait la conversation sur un fait d’actualité comme pour avoir l’avis d’autres personnes et s’en inspirer pour ses dessins toujours percutants. Nous étions donc enclins à nous rapprocher de Cabu dès qu’il y avait un moment de calme dans le tournage.

 

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Le mardi matin, à l’atelier, la rédaction du Canard était très active. Il s’agissait de fabriquer et de finaliser le journal dans la matinée. Il y avait une agitation normale chez des journalistes qui mettaient la dernière main à leurs papiers mais aussi aux titres et au vocabulaire. Cabu semblait aimer cette ambiance et ne perdait jamais son calme quand un secrétaire de rédaction lui commandait un dessin de dernière minute pour enrichir un article. 

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Le générosité de Cabu nous avait aussi étonné. Un imprimeur n’avait pas hésité à venir lui demander un dessin pour illustrer l’invitation de sa fille qui fêtait son anniversaire. Cabu lui demandait le prénom de sa fille, son âge, ce qu’elle aimait…et, en deux coups de crayons lui croquait un personnage amusant. Nous n’avions pas prévu de filmer cette scène et je le regrette aujourd’hui car elle montrait la bonté de Cabu.

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Quand la matinée se terminait et qu’il s’était assuré que l’on avait plus besoin de lui, Cabu allait boire son café dans un bar des Champs Elysées, proche de l’atelier. Il était fin connaisseur de café et choisissait soigneusement la qualité de son café. Comme nous avions commencé une conversation sur un sujet qui nous intéressait tous les deux, l’antimilitarisme, il me proposait un jour de l’accompagner au café. Amateur de pâtisserie, il me proposait aussi d’en goûter une avec lui et la conversation pouvait durer longtemps. Cabu attachait toujours beaucoup l’importance à son interlocuteur. 

 

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 C’est lors de l’une de ces dégustations de café que Cabu m’a parlé de Mouna. Il avait fait une bande dessinée sur Mouna dans « La gueule ouverte » et il était en train d’illustrer le livre d’ Anne Gallois: «  Aguigui Mouna, gueule ou crève ». Il me proposait alors, puisque j’avais fait des portraits de personnages hors du commun, de faire un film sur Mouna. Je ne connaissais que le personnage de la rue mais lorsque je lisais les épreuves du livre d’Anne Gallois, je comprenais que Cabu avait raison. Cet homme méritait largement un film. C’est un projet qui a abouti après le film sur le Canard et Cabu m’a offert un beau dessin pour l’affiche.

 

 

 Comme Cabu était déjà un dessinateur célèbre avant de dessiner pour le Canard à partir de 1982, je pensais qu’il était intéressant de le filmer aussi à l’extérieur du Canard. Je choisissais le studio de l’ouest parisien où se préparait l’émission de Michel Polac: «  Droit de réponse ». 

 

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Cabu se réunissait avec les dessinateur Loup et Siné pour banc-titrer  les dessins qui allaient être diffusés dans l’émission du samedi soir. Nous arrivions donc un vendredi après-midi. Cabu, Loup et Siné acceptaient de se mettre ensemble pour participer à l’entretien et donner leur témoignage sur le Canard Enchaîné.

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Ce n’était pas triste! Nous avions du mal à garder notre sérieux.

 

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Mais Cabu était très sérieux lorsqu’il parlait de son travail au Canard .

 

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Michel Polac, présent ce soir-là, acceptait volontiers de parler lui aussi du Canard enchaîné.

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Quelques semaines plus tard, l’éditeur de Tours Christian Pirot me demandait de contacter Cabu pour lui proposer d’illustrer le livre qu’il souhaitait publier: «  Bizeau a cent ans ». Cabu avait fait une bande dessinée dans «  La gueule ouverte » sur Eugène Bizeau. J’avais réalisé le film «  Ecoutez Bizeau » avec l’historien Robert Brécy auteur de «  La chanson révolutionnaire ». Cabu avait vu le film. Je proposais à Christian Pirot de rencontrer Cabu le vendredi dans les locaux de « Droit de Réponse ». De passage à Paris, il nous rejoignait à « Droit de réponse » et parlait du projet à Cabu. Nous rentrions à pied à Paris, selon l’habitude de Cabu, dans le quartier Saint-Germain où habitait Cabu. 

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Tout au long du chemin Cabu nous faisait parler d’Eugène Bizeau, poète pacifiste, contemporain de Gaston Couté, qui allait fêter ses cent ans. Arrivés à l’entrée de son appartement, Cabu proposait à Christian Pirot de l’accompagner pour lui montrer quelques dessins. Le lendemain Christian Pirot, très heureux, me téléphonait pour me dire que Cabu avait dessiné pendant plusieurs heures de la nuit pour lui offrir toutes les illustrations dont il avait besoin. 

 

Christian Pirot découvrait la générosité exceptionnelle de Cabu et me demandait comment le remercier.

 

 

 

Quand le film «  Aux quatre coin-coins du Canard » était en montage - cela a duré environ quatre mois - je retournais souvent au Canard pour  avoir des précisions sur des documents enregistrés et des compléments d’information pour les commentaires. Cabu me demandait régulièrement des nouvelles de l’avancement des travaux et me proposait de dessiner l’affiche du film. J’acceptais avec plaisir car je connaissais le talent d’affichiste de Cabu. J’ai été étonné de la précision du travail de Cabu pour cette affiche. Il voulait respecter la tradition du Canard et garder le fameux canard dessiné par Guilac.

 

Guilac

 

Cabu voulait aussi donner sa propre vision du journal: un canard cible de tous les pouvoirs qui cherchent à le faire disparaître. Son opinion me convenait parfaitement car elle correspondait à mon projet: en faisant le premier film français sur ce journal satirique et politique, montrer que la presse pouvait déranger et bousculer tous les pouvoirs. 

Cabu qui préférait le dessin noir et blanc avait quand même prévu la couleur de fond. Il a été satisfait de l’impression et m’a encouragé à  coller son affiche partout. «  Il faut que ça cartonne! » 

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L’affiche a été très appréciée à la sortie du film en salle de cinéma en 1987, mais je n’ai pas pu en coller autant que je voulais sur les panneaux parisiens car je n’avais le budget nécessaire. J’ai utilisé le collage sauvage, de nuit, qui malheureusement était souvent recouvert avant le matin par de grandes affiches de stars du rock: une insulte à Cabu!

Cabu a accepté une fois ou deux de venir participer au débat que j’organisais le jeudi soir dans le cinéma Utopia du quartier latin. La salle n’était pas grande: 120 places. Je n’annonçais pas, à l’avance, le nom de l’invité mais la salle était toujours pleine. J’avais demandé à la librairie du Monde Libertaire, d’apporter quelques livres des intervenants pour que les spectateurs puissent se les procurer. Les albums de Cabu tenaient toute une table et les spectateurs ne le laissaient plus partir pour obtenir chacun une dédicace en dessin.

Nous nous sommes rencontrés moins souvent après la fin des projections du film mais je croisais encore Cabu dans des manifestations ou dans des salons du livre. Chaque fois Cabu me demandait des nouvelles de mon travail de cinéaste. Cela me touchait beaucoup et j’appréciais sa fidélité.

En 2014, pour les cinquante ans de l’Union Pacifiste je demandais à Cabu s’il nous autorisait à utiliser l’un de ses dessins antimilitaristes pour une affiche. Il nous donnait son accord bien volontiers.

 

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Quand Cabu a été assassiné dans les locaux de Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015, le Canard Enchaîné lui rendait un bel hommage avec un numéro spécial.

 

 

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 Jai eu du mal à écrire un article pour le journal qu’il appréciait: «  L’Union pacifiste ». 

 Quelques semaines plus tard je me mettais au travail pour confectionner une brochure avec les dessins de une que Cabu avait offerts au journal. Je découvrais l’écriture, difficile, qui n’était pas ma spécialité mais que Cabu m’avait encouragé à faire lorsque je lui racontais les anecdotes du tournage du film sur le Canard. 

Aujourd’hui je suis ses conseils en écrivant pour ce blog. Merci Cabu.

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photos © Bernard Baissat

dessins © Le Canard Enchaîné

dessins Cabu © V.Cabut