Roland Dumas, avocat du Canard Enchaîné ( 1979 - 1983 )

 

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 Tournage 1986, Roland Dumas, Jean-Pol Lefebvre

Quand les journalistes du Canard Enchaîné ont commencé à enquêter dans le monde politique, industriel, militaire… les personnes mises en cause ont essayé de le faire taire en l’attaquant sur le plan judiciaire. Le Canard a généralement gagné ses procès. D’abord parce que le travail de ses journalistes est très sérieux, ensuite parce que ses sources sont fiables et enfin parce que ses avocats ont toujours su défendre avec talent la liberté de la presse.

J’ai pu assister, pendant que je tournais le film «  Aux quatre coin-coins du Canard », au procès de Jean-Marie Le Pen contre le Canard. Un article rappelait l’attitude de Le Pen face à la torture en Algérie. Le chef du Front National, habitué des cours de justice, s’en est pris au journal satirique. 

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L’avocat du Canard a fait venir dans la salle d’audience des témoins algériens et a défendu avec conviction les déclarations du Canard. 

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Le journal, une fois de plus, a gagné son procès. Le directeur, Roger Fressoz, toujours mis en cause dans ces cas-là, est, une nouvelle fois, sorti satisfait.

Je souhaitais donc avoir, pour montrer l’efficacité du Canard, le témoignage d’un avocat bien connu du Canard Enchaîné: Roland Dumas. Il avait défendu le Canard contre le président Giscard d’Estaing, dans l’affaire des diamants, ce qui n’était pas rien. Mais, en 1986, Roland Dumas n’était plus l’avocat du Canard Enchaîné car il avait accepté un poste de ministre des relations extérieures dans le gouvernement de François Mitterrand. Selon la déontologie du Canard, aucune personne qui travaille au Canard ne peut avoir une responsabilité politique. 

Le Canard Enchaîné n’hésitait pas à l’époque d’égratigner le Roland Dumas homme de pouvoir quand l’occasion se présentait. Je ne demandais donc pas à un journaliste du Canard de m’aider à rencontrer Roland Dumas. Une personne m’avait conseillé de passer par un journaliste qui était toujours un proche du ministre: Robert Boulay.

Robert Boulay, journaliste et «  la voix de RTL » pendant 30 ans, était un ami de Roland Dumas. Quand je lui expliquais mon projet de film sur l’histoire du Canard Enchaîné, il acceptait tout de suite d’organiser un rendez-vous avec le ministre Roland Dumas. Quelques jours après ma demande il me rappelait au téléphone pour fixer la date et l’heure du rendez-vous. J’étais heureux d’avoir la possibilité de filmer l’avocat qui avait fâché trois présidents de la République:

De Gaulle avec « la commode à Foccard »

Foccart

Pompidou avec «  l’affaire des plombiers du Canard »

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 et Giscard avec «  l’affaire des diamants ». 

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 Mais il y avait une difficulté d’accès au domicile de Roland Dumas. Il habitait dans la rue de Bièvres,  5ème arrondissement de Paris, une ancienne rue très étroite,  interdite à la circulation car le président François Mitterrand habitait au 22 de cette rue. Il fallait donc, pour pénétrer et stationner dans cette rue, demander une autorisation spéciale au commissariat du 5ème arrondissement en précisant le motif du tournage, la date, l’heure, le numéro d’immatriculation du véhicule, l’identité des personnes etc.

Une fois les démarches effectuées nous pouvions nous présenter à l’entrée de la rue gardée par des policiers de jour comme de nuit. Après avoir soigneusement examiné nos papiers, un policier nous autorise à garer notre voiture en face du domicile de Roland Dumas qui se situait à quelques dizaines de mètres du domicile du président. 

Avant de décharger notre matériel de tournage, assez volumineux et lourd, nous sonnons à la porte de Roland Dumas. Quelques minutes plus tard, le ministre des relations étrangères, en personne, nous ouvre. Nous lui disons que nous avons du matériel à décharger. Il nous propose de nous attendre pour nous conduire en ascenseur jusqu’au 3ème où se situait son habitation. Nous déchargeons une partie du matériel et le plaçons dans l’ascenseur. Roland Dumas introduit une clé dans la commande et nous accompagne dans son domicile. Comme il restait encore du matériel à décharger nous lui proposons de nous confier la clé de l’ascenseur. Il refuse et nous accompagne à nouveau. Voilà un ministre transformé en liftier! . Cela nous étonne. Roland Dumas, nous explique que ces mesures de protection sont indispensables car il y a dans son domicile les bureaux de son cabinet d’avocat mais aussi, et surtout, des archives très précieuses dans le sous-sol. 

Nous savons aussi que Roland Dumas a été un émissaire de François Mitterrand auprès de Mouammar Kadhafi. Il a mené des missions secrètes au Proche Orient et en Afrique. En 1986, l’attentat du Hezbollah dans la rue de Rennes à Paris visait à condamner le soutien de la France à Saddam Hussein dans le conflit Iran-Irak. 

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 Roland Dumas avait donc des raisons de se protéger.

Nous découvrons la vaste salle de séjour du domicile de Roland Dumas, décorée par de nombreux tableaux de peintres célèbres, ainsi que la terrasse avec la statue d’Alberto Giacometti «  l’homme qui marche » et la vue directe sur la cathédrale Notre Dame.

Nous proposons à Robert Boulay et Roland Dumas de s’asseoir côte à côte. 

Dumas Boulay

L’entretien se passe bien avec ces deux « maîtres de la parole ». 

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Roland Dumas prend plaisir à raconter ses exploits juridiques et ses victoires judiciaires pour le compte du Canard Enchaîné.

Après quelques échanges d’amabilités habituelles nous prenons congé. Roland Dumas se transforme à nouveau en liftier pour nous accompagner dans plusieurs voyages d’ascenseur et nous voilà dans la rue face à de nouveaux policiers qui ne comprennent pas pourquoi notre voiture a stationné autant de temps dans une rue interdite. Nous sommes pressés d’échapper à cette surveillance oppressante et d’apporter les bobines de film au laboratoire pour voir le résultat.

Le ministre Roland Dumas n’assiste pas à l’avant-première du film «  Aux quatre coin-coins du Canard » qui a lieu au Centre Georges Pompidou le 19 janvier 1988. Une association qui soutient Roland Dumas, député de Dordogne, décide de louer le film, quelques mois plus tard, pour faire un projection promotionnelle dans un cinéma de Sarlat. Un contrat est établi avec l’association et le cinéma. J’apprends, par les journaux locaux, que Roland Dumas a participé à un échange intéressant  avec le  public à l’issue de la projection. Il faut soigner ses électeurs! Les bobines de film me sont retournées rapidement mais je ne reçois pas le règlement de la location du film. Après quelques mois d’attente je décide d’écrire directement à Roland Dumas. Par retour de courrier, le député me règle la somme due, minime, sur son propre compte bancaire. Je n’ai pas eu le réflexe de faire une photocopie de ce chèque. Dommage! La trace de ce petit chèque aurait été un beau souvenir. 

photos © Bernard Baissat