Patrice Vautier et l’empereur Bokassa

 

Canard Faibles

En lisant les articles de la collection du Canard Enchaîné, pour préparer le film «  Aux quatre coin-coins du Canard », je constate que le journal a toujours défendu les plus faibles contre les pouvoirs de l’administration, de l’armée, de la religion,de l’argent … 

 

 

 

Tréno

 

Pendant la guerre d’Algérie, Tréno, le directeur, et les journalistes du Canard  enquêtent sur les abus du pouvoir militaire et sur les malversations du pouvoir politique. Ils ouvrent la voie du journalisme dit «  d’investigation ». 

 

 

 

 

Marcellin

Le Canard garde la confiance de ses lecteurs et gagne en notoriété dans la presse française. Les personnes mises en cause, dans le monde de la politique, de l’industrie, des finances, de l’armée ou de la police, n’auront de cesse d’essayer de découvrir les informateurs du Canard et les méthodes de travail des journalistes du Canard.

Le ministre Marcellin fut ridiculisé par l’affaire des micros.

 

 

 

Diamant

 

Toutes les «  têtes de turc » du Canard commencent à craindre les révélations du Canard.

Le président Giscard d’Estaing perdit sa deuxième élection présidentielle en partie à cause de l’affaire des diamants. 

 

 

Dossier 1981

 

Le premier numéro des «dossiers du Canard » qui traitait de l’Affaire des diamants eut un grand succès.

 

 

 

 

 

 

 

C’est le journaliste Patrice Vautier, fin connaisseur de l’Afrique, qui avait rencontré l’ex-empereur Bokassa à Abidjan et suivait, avec Claude Angeli, l’affaire des diamants donnés à Valéry Giscard d’Estaing.

Comme je souhaitais recueillir les témoignages des deux protagonistes de cette affaire, Bokassa et Giscard, pour le film «  Aux quatre coin-coins du Canard », je demandais à Patrice Vautier s’il pouvait m’aider à les rencontrer. 

 

Vautier 4

 Patrice Vautier était entré au Canard en 1970.Il était secrétaire de rédaction, il s’occupait principalement de la rubrique «  Couac ». Il avait aussi écrit un livre très intéressant: « Félix Houphouët-Boigny, Mes premiers combats ». Sa lecture m’avait beaucoup appris sur le président ivoirien que j’avais eu la chance de connaître lorsque que j’étais en poste à la télévision de Côte d’Ivoire, de 1970 à 1974. Grâce à la fréquentation de ce président, personnage-clé de la « Françafrique », et des autres présidents francophones,  Patrice Vautier avait acquis une bonne connaissance de la politique néo-coloniale de la France. Il avait suivi la politique menée par  Valéry Giscard-d’Estaing en Centre Afrique où le président allait chasser et où il avait cautionné le fameux sacre de l’empereur Bokassa. 

 Pour mémoire voici le récit du sacre rapporté par l’encyclopédie Wikipédia:  

Le sacre:

Bokassa se couronne finalement empereur le 4 décembre 1977, soit deux jours après la date anniversaire de celui de Napoléon Bonaparte, 173 ans auparavant (Napoléon Ier a été sacré empereur le 2 décembre 1804). La cérémonie a lieu au palais des sports de Bangui. Le sacre se déroule au cours d'une cérémonie à laquelle assistent 5 000 invités, dont le ministre français de la Coopération Robert Galley. Aucun chef d'État ou de gouvernement ne s'y rend, excepté le Premier ministre de l’Île Maurice14. Pour marquer l’événement, Bokassa revêt une réplique du costume que portait Napoléon Ier lors de son sacre, une épaisse cape écarlate doublée de fourrure d'hermine blanche et d'une robe incrustée de perles sur laquelle étaient brodés en fils d'or des soleils et des abeilles15. La cérémonie est très fastueuse : 10 000 pièces d'orfèvrerie, 200 uniformes d'apparat, 600 smokings et pas moins de 60 000 bouteilles de Champagne et de Bourgogne. De nombreux artisans et créateurs français furent mis à contribution par l'intermédiaire de Jean-Pierre Dupont. Un trône monumental fut créé par le sculpteur Olivier Brice, empruntant le symbole de l'aigle à Napoléon. La garde-robe impériale fut conçue par Pierre Cardin. La couronne en or pur, confectionnée par le joaillier Claude Arthus-Bertrand, comportait 7 000 carats de diamants, dont l'un de 60 carats, était estimée à près de cinq millions de dollars quand le salaire moyen en Centrafrique était d'environ 100 dollars15. À la fin de la cérémonie, le nouvel empereur remonte les rues de Bangui à bord d'un carrosse de bronze et d'or tiré péniblement par huit chevaux importés du Haras national du Pin, situé en Normandie, envoyés par l'Élysée. Deux chevaux meurent lors du trajet ce qui contraint la famille impériale à parcourir les derniers mètres en limousine. On chiffre la cérémonie à quelque 100 millions de francs, financés en partie par le « cher cousin » Mouammar Kadhafi16. Son titre complet est « Empereur de Centrafrique par la volonté du peuple centrafricain, uni au sein du parti politique national : le MESAN » (Mouvement pour l'évolution sociale de l'Afrique noire). Ce dernier épisode lui vaut une réputation de mégalomane. Bokassa justifie ses actions en déclarant que la création d'une monarchie aidera la Centrafrique à se distinguer des autres pays africains et à gagner le respect des autres pays du monde. Il prétend mettre en place une monarchie constitutionnelle, mais son régime demeure une dictature redoutable et violente.

Un film de son couronnement a été réalisé par le service cinématographique de l'Armée française sur commande de la France pour les archives personnelles de Bokassa17. Des bobines de ce film furent stockées avec précaution dans les archives de l'ECPAD car le générique présente l'annonce de son sacre sous forme de lettres roses pailletées de diamants. Le service d'animation de l'ECPAD voulait en effet montrer sa capacité à créer de nouvelles techniques d'effets spéciaux et ainsi annoncer le faste de la cérémonie.  

Patrice Vautier avait aussi suivi les manœuvres du gouvernement français pour organiser la chute de l’empereur Bokassa en 1979 et il avait recueilli, pour le Canard Enchaîné, le premier entretien de l’ex-empereur au sujet des diamants offerts à Giscard d’Estaing, à Abidjan où Bokassa avait été assigné à résidence par la France et placé sous la responsabilité du président Houphouet-Boigny, . 

 

Diamant 2

 

 

Claude Angeli avait aussi obtenu un entretien téléphonique avec Bokassa qui voulait s’assurer que Patrice Vautier était bien un journaliste du Canard. Claude Angéli en avait profité pour enregistrer, avec l’autorisation de Bokassa, la communication d’une durée d’environ une heure  (Des extraits ont été diffusés dans l’émission de RFI: «  Les plaisirs du Journalisme » du 5 août 2016).

 

Diamant 3

 Le 10 septembre 1979 le Canard révélait l’affaire des diamants. Cette affaire allait prendre une tournure politique importante et participer à l’échec de Giscard en 1981.

Mais Bokassa, poursuivi par les services français, voulait régler ses comptes avec Giscard.

Bokassa 2

 Il fallait profiter de cette situation pour le faire parler. Patrice Vautier était d’accord pour m’aider à rencontrer Jean-Bedel Bokassa, destitué dans son pays avec l’aide des services de renseignements français et assigné à résidence, en 1986, dans son château d’ Hardricourt dans les Yvelines. L’ex-empereur avait fait savoir qu’il avait l’intention de regagner son village de Centre Afrique et il fallait donc agir rapidement si nous voulions avoir une chance de l’enregistrer pour le film.

 

Vautier 1

 Patrice Vautier demande alors un rendez-vous à Bokassa. Il précise qu’il sera accompagné d’un cinéaste. Le rendez-vous est accordé par Bokassa qui connaît bien Patrice Vautier. Nous sonnons un matin à la grille du château d’Hardricourt. Un enfant de Bokassa vient nous dire que l’ex-empereur est fatigué et qu’il ne pourra pas nous recevoir aujourd’hui. Nous repartons bredouille et nous nous arrêtons dans le premier bistrot rencontré pour que Patrice Vautier donne un coup de fil au Canard. Le tenancier du bistrot nous entend parler de Bokassa. Il se présente: il est un ami et, nous le saurons par la suite, un ancien ministre de Bokassa. Il cherche à savoir pourquoi nous voulons rencontrer Bokassa et nous propose de s’occuper d’un prochain rendez-vous. Patrice Vautier comprend que le bistrot est une couverture pour un homme de main de Bokassa chargé de le protéger. Patrice Vautier me suggère d’inviter Bokassa à déjeuner dans le restaurant du Novotel de la ville dans lequel Bokassa a ses habitudes. Bokassa accepte à nouveau le rendez-vous. Patrice Vautier réserve une table sous un pseudo. J’apporte une caméra vidéo et je prépare quelques questions à poser à Bokassa. Vers midi: surprise! Bokassa arrive avec une partie de sa famille. Il y a une dizaine de personnes. Le restaurateur s’occupe d’agrandir la table. Bokassa salue Patrice Vautier qu’il connait bien et s’assoit à côté de lui. Pendant tout le repas il ne cesse de dire du mal de Giscard et dit qu’il va se venger. Mais il n’accepte pas d’être filmé. 

Cette invitation me coûte assez cher. Après ce deuxième fiasco je suis prêt à me décourager.

Quand Patrice Vautier me raconte les risques qu’il a couru en Côte d’Ivoire après avoir rencontré Bokassa j’estime que ma déception n’est pas grand chose par rapport au travail difficile du journaliste d’investigation.

Quelques jours plus tard je suis contacté par le « bistrotier » d’Hardricourt. Il veut me rencontrer. Je me rends au rendez-vous qu’il me fixe dans un appartement vide d’une banlieue de l’est-parisien. Cet homme de main de Bokassa cherche à m’utiliser pour faire pression dans les médias et permettre le départ de Bokassa en Centre Afrique. Bokassa est surveillé dans son château par des gendarmes et des policiers. Je lui explique que je n’ai pas d’influence particulière dans les médias et que je veux seulement rencontrer Bokassa pour qu’il me parle du Canard Enchaîné. 

Un dimanche après-midi je reçois à la maison un coup de téléphone du bistrotier: Bokassa a une déclaration à faire et il voudrait que je l’enregistre. Je prépare rapidement mon matériel vidéo et je me rends en voiture, le plus rapidement possible, à Hardricourt. Je suis arrêté à la grille du château par les gendarmes qui surveillent Bokassa. Il ne veulent pas me laisser entrer. Je comprends que la situation est intéressante et j’invente une histoire de rendez-vous ancien pour prendre des photos de la famille Bokassa. Je crains que les gendarmes ouvrent mon coffre et voient le matériel d’enregistrement qui, à l’époque, était assez important. Ils me laissent finalement passer pour une durée limitée. 

Bokassa me reçoit avec joie car il souhaite s’exprimer dans les médias et espère que je pourrai faire passer son message à la télévision. Il s’était déjà exprimé à la radio pour dire son désir de rentrer dans son pays. 

Dans son château richement meublé et décoré à l’ancienne je repère rapidement, dans le vaste salon, un fauteuil impérial et une grande photo du Général de Gaulle qui accroche la légion d’honneur à l’habit de Jean-Bedel Bokassa. Je propose à Bokassa de prendre place sous le portrait du général de Gaulle, ce qu’il accepte bien volontiers.

Bokassa

 Je pourrai ainsi suggérer par l’image le parcours militaire d’un jeune Centrafricain dont le père, rebelle, a été condamné à mort et exécuté par la justice coloniale mais qui décide d’entrer lui-même dans l’armée coloniale. Ceci le conduira à se battre avec les Forces Françaises Libres, pendant la deuxième guerre mondiale, au débarquement en Provence et à la bataille du Rhin. Il continuera ses faits d’armes en Indochine et en Algérie sous les ordres du général Bigeard. Il sera décoré de la légion d’honneur et de la croix de guerre pour son ardeur au combat. De retour dans son pays, il organisera un coup d’état militaire en 1965 pour prendre le pouvoir. Il deviendra le dictateur sanguinaire que la presse française a largement présenté quand la France a voulu se débarrasser de lui. Les services secrets français, pour justifier leur action en Centre Afrique, l’ont même fait passer pour un cannibale.

Sa place sous le portrait du général de Gaulle me semblait donc la meilleure pour rappeler la responsabilité des gouvernements français et de l’armée française dans la situation de Bokassa et de son pays.

 

Bokassa 1

 Pour ne pas décevoir tout de suite Bokassa sur mon intention de le faire parler uniquement sur l’affaire des diamants et sur le Canard Enchaîné, je l’interroge sur son projet de retour au pays. Après de longues plaintes sur le traitement « injuste et inhumain » que lui a réservé la France, il conclut: «  Je suis un soldat. Je n’ai pas peur de ceux qui veulent m’empêcher de regagner mon pays. Même si je dois en mourir, je retournerai dans mon village ». Pensant qu’il a délivré son message au peuple français Bokassa répond ensuite volontiers aux questions sur son rôle et sur le rôle du Canard Enchaîné dans l’affaire des diamants. 

Une fois ces réponses enregistrées j’ai hâte de sortir du château pour sauvegarder la cassette vidéo. Je ne m’attarde pas, sachant que les gendarmes risquent de me contrôler. Mais à la grille du château, les gendarmes ne sont plus les mêmes et ne font aucune opposition à ma sortie. Je suis donc très heureux d’avoir réussi à faire ce tournage et j’en informe rapidement Patrice Vautier. Lui aussi est satisfait que son aide m’ait permis d’arriver à mes fins.

Quelques jours plus tard, je pars travailler à la télévision zaïroise. J’apprends, par la radio, à Kinshasa, que Bokassa a réussi à s’enfuir de son château d’Hardricourt pourtant étroitement surveillé. Je suis informé par ma femme que son homme de main, qui a organisé la fuite, a téléphoné à la maison. Il cherchait à me joindre pour me demander de venir faire un enregistrement dans la prison de Bangui où Bokassa avait été emprisonné dès son retour en Centre Afrique. Je ne donnais pas suite à cet appel sachant que tous les services de renseignements français étaient en train d’agir pour faire oublier leur rôle dans le fiasco de la politique de ce pays meurtri et de son ex-dictateur. 

J’essayais ensuite d’obtenir un témoignage de Giscard d’Estaing. Mes nombreuses demandes sont restées sans réponse.

Patrice Vautier est décédé en 2003. 

Je n’oublie pas la générosité de ce journaliste du Canard.

 

Vautier

 

 photos © Bernard Baissat