Repérage de la maison du Canard

 

En 1986, pour rencontrer Roger Fressoz, directeur du Canard Enchaîné, je me suis rendu au 173 rue Saint-Honoré, dans le premier arrondissement de Paris. Le quartier est plutôt chic. Le Palais Royal, la Comédie Française et l’Opéra en font aussi un quartier culturel. Mais ce quartier est surtout le centre du pouvoir car le Palais de l’Elysée n’est situé qu’à quelques centaines de mètres, dans la rue du Faubourg Saint-Honoré.

Maurice Maréchal, le fondateur du journal, avait choisi comme siège du Canard, une rue proche de l’Opéra et du café du Cadran fréquenté par les journalistes. Il restait ainsi proche des lieux du pouvoir pour être toujours bien informé. Quand le Canard a déménagé pour des locaux plus vastes, rue Saint-Honoré, il ne s’est pas éloigné du centre de Paris et a pu rester ainsi à proximité des sources d’information.

 En 1986, je pénètre par la grande porte cochère de la rue Saint-Honoré, dans la maison du Canard. 

 

 

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Après avoir traversé une petite cour intérieure, je monte sur la gauche au premier étage par un escalier d’époque. Au premier étage, à droite, une autre porte, lourde, ouvre sur un vaste vestibule entièrement décoré par des fresques de dessinateurs du Canard. Je remarque les dessins de Guilac, le dessinateur des deux Canards qui ornent toujours le titre du journal.

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 Dans cette vaste pièce de passage, se trouve sur la droite, la collection du journal, rangée dans de grands classeurs, par année. Cette collection est à la disposition des journalistes mais aussi des étudiants ou de tout lecteur curieux. C’est grâce à ces archives ouvertes que je pourrai consulter presque toute la collection du journal et reproduire tous les titres, les articles ou les dessins qui me seront utiles. Mais les journalistes du Canard n’étaient pas des archivistes très exigeants et très vigilants. Je constaterai, par la suite, que certains lecteurs, peu scrupuleux, avaient découpé les articles ou les dessins qui les intéressaient. Certains numéros étaient même absents. 

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Alain Grandrémy, secrétaire de rédaction, m’apprendra, que c’est un ancien lecteur du Canard, normand, débordé par sa collection complète du journal, qui en avait fait don au Canard. A l’époque, la presse, était considérée comme un objet éphémère, ce qui n’incitait pas les journalistes à conserver leurs papiers. Même les dessinateurs mettaient à la poubelle les dessins non retenus. Et quand on faisait remarquer à Breffort,  journaliste au Canard, qu’un confrère avait piqué l’un de ses bons mots, il répondait: «  Cela n’a pas d’importance car je peux en faire de nouveaux tous les jours » 

 

Après avoir traversé le vaste vestibule j’entre dans la grande pièce du secrétariat où se trouve Kiki, secrétaire de direction, Cléo, Nicole Sabra. 

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Nicole Sabra

 

Tous les journalistes passent dans cette pièce le matin quand ils viennent chercher leur important courrier, trié par Roger et réparti dans chaque casier.

 

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 Certains journalistes s’attardent pour parler avec Kiki, d’autres repartent rapidement dans leur salle de travail. Le secrétariat est un lieu stratégique car c’est aussi dans cette pièce que se trouve le fichier des informations. Dans un grand meuble à tiroirs les fiches sont classées par noms, par dates, par articles, dans un ordre que seules les secrétaires connaissent par coeur. Elles sont capables de trouver en un clin d’oeil une référence, un nom, une date qui sont utiles à un journaliste. Kiki me dira que même des journalistes extérieurs et amis interrogent parfois le Canard pour avoir une information qu’ils ne retrouvent plus. A cette époque l’informatique fonctionnait pourtant déjà dans les rédactions! 

 

A côté du secrétariat, se trouvait la grande salle de travail des journalistes. Je ne dirai pas «  la salle de rédaction » car, au Canard, les réunions de la rédaction n’ont rien de commun avec le reste de la presse. Dans cette grande salle de travail, chaque journaliste a un bureau attitré. En y pénétrant je reconnais Yvan Audouard et Roland Bacri mais je ne connais aucun des autres rédacteurs concentrés sur leur travail. Roger Fressoz, en conversation avec un journaliste me reconnaît et vient vers moi. 

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Photos © Bernard Baissat

 

 

J’ai demandé un rendez-vous pour mettre au point l’entretien cinématographique. Il me reçoit dans son bureau du deuxième ou du troisième étage.

Je n’ai pas de souvenir précis du bureau directorial. Je ne sais pas si Roger Fressoz y passait beaucoup de temps car je l’ai toujours vu avec ses journalistes ou le lundi, dans le vaste vestibule, où se tenait, en fin d’après-midi une table ouverte avec fromage et vin pour permettre aux rédacteurs et dessinateurs de se restaurer en finissant leur travail. 

Le bureau me semblait presque vide. Quelques canards en peluche ou en bois étaient disposés sur une étagère. Je cherchais surtout un lieu calme et bien éclairé pour l’enregistrement. Je faisais le choix d’installer Roger Fressoz dans un fauteuil. Au Canard je n’imaginais pas un directeur derrière son bureau. Le tournage était fixé pour le lendemain.

 Ce rapide tour de la maison du Canard en 1976 n’est plus tout à fait d’actualité en 2016. Lors d’une visite en juin dernier j’ai pu constaté qu’il fallait un badge pour entrer par le portail de la rue, plus un appel au secrétariat pour faire ouvrir la grille qui ferme l’accès à la cour, plus un nouvel appel à la porte d’entrée dans le vestibule où j’ai eu le plaisir de retrouver la secrétaire Cléo, 80 ans, et toujours fidèle au Canard. L’attentat de Charlie Hebdo et les menaces contre le Canard ont nécessité une protection renforcée des locaux. Cela est plutôt attristant, mais la bonne surprise est une restauration des peintures et des fresques anciennes et un agrandissement important des locaux.