Île Maurice, une aventure humaine

 

1968 est aussi une année historique pour les Mauriciens. C'est, en effet, le 12 mars 1968, que le peuple a obtenu son indépendance, sans violence, après plus de trois siècles d'occupation et de colonisation, par les Hollandais, les Français et les Anglais. Aujourd'hui, cette île de l’Océan Indien, présidée par Madame Ameenah Gurib-Fakim, féministe, écologiste et musulmane, est un pays sans armée, classé en 2016 parmi les dix pays en " paix totale" dans le monde et où les habitants, instruits, multilingues et multiculturels font prospérer avec courage et modestie leur petite île.

 

L'héritage colonial

Le touriste européen, américain, australien ou asiatique est d'abord attiré à l'île Maurice par les hôtels de luxe et les paysages de cartes postales avec cocotiers et plages de sable fin. Les différents groupes de palaces sont pour la plupart la propriété de grandes familles bretonnes arrivées au début de la colonisation française à partir de 1715. L'industrie hôtelière, qui emploie plusieurs milliers de personnes, a maintenant une réputation mondiale grâce au professionnalisme et à l'accueil personnalisé des clients. Le voyageur ordinaire est même surpris par l'attention dont il est l'objet et parfois gêné par l’attitude du personnel, un peu trop zélé ! Mais il faut reconnaître que cette économie a permis au pays de diversifier ses ressources après la baisse du prix du sucre et la fermeture des principales fabriques. Elles étaient au nombre de 256 au début siècle dernier, il n’en reste que 4 aujourd’hui. 

La culture de la canne à sucre, introduite par les Hollandais au XVIIe siècle, a transformé le paysage de l'île. Elle a fait disparaître la quasi totalité des forêts en envahissant toutes les terres cultivables. Elle a provoqué le commerce des esclaves, en majorité Malgaches, puis Indiens " engagés" dans des conditions inhumaines. Les propriétaires français ont alors développé la production du sucre et du rhum.

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Le Morne Brabant: Mémorial de l’esclavage

La population pauvre, exploitée et soumise a heureusement profité des idées du mahatma Gandhi qui, de passage sur l'île en 1901, a parlé de justice et de démocratie. En 1936, le parti travailliste est fondé. En 1959 le droit de vote est accordé aux habitants de plus de 21 ans sachant écrire leur nom. En 1968, malgré l'indépendance, le pays reste une monarchie sous la souveraineté du Royaume-Uni. Mais en 1992, grâce à l'action du Mouvement militant mauricien, conduit par le franco-mauricien Paul Bérenger, l'île Maurice devient une république avec une véritable démocratie.

En misant sur l'économie, le gouvernement veut provoquer une forte croissance. Dans les années 1970, il développe l’industrie textile qui prospère grâce à une main d'œuvre bon marché. Dépassé dans ce domaine par Madagascar et le Mozambique, le capitalisme local fait alors porter son effort sur le tourisme de luxe et, aujourd'hui, sur les nouvelles technologies.

Terre de marins, sur la route des épices, au XVIIe siècle, port de commerce sur la route des tankers au XXIe siècle, l'île Maurice sait exploiter sa position géographique pour tisser des liens avec les pays de plusieurs continents. Aujourd'hui les jeunes mauriciens s’exilent moins pour des raisons économiques, que pour faire des études et acquérir de nouveaux savoir-faire à l'étranger. On peut regretter que la France ne fasse pas assez d'efforts pour attirer sur son sol, ces jeunes francophones plein d'avenir. Si, depuis le 1er juin 2009, le Mauricien qui souhaite se rendre en Europe pour un séjour de moins de trois mois n'a plus besoin de visa, il lui faut justifier de son hébergement et de moyens de subsistance conséquents. Les jeunes intellectuels préfèrent donc aller au Canada, en Afrique du sud ou en Australie.

 

L'archipel des Chagos et la base militaire américaine de Diego Garcia

Pour les Mauriciens, peuple pacifiste et sans armée, l'installation de la base militaire américaine dans l'archipel des Chagos est un véritable drame, vécu, encore aujourd'hui, comme une offense à leur indépendance. Lorsque, en 1966,  pendant la guerre froide,  les Anglais autorisent les États-Unis à installer une unité de l'armée américaine à Diego Suarez, pour contrôler tout l'océan indien, la décision est prise de déporter toute la population de l'archipel.

L'écrivaine Shenaz Patel, dans son livre "Le silence des Chagos" décrit la détresse des habitants obligés d'abandonner leurs maisons dans la précipitation et sans connaître leur avenir.

" – Dégazé ! Bizin alé ! Aller, aller où ? Il fallait partir. Là. Maintenant. Tout de suite. C'était un ordre. Sans discussion. Sans appel. Sans raison. Il fallait partir. » Arrivés à Maurice après une traversée éprouvante : " Des camions les embarquèrent, eux et leurs paquets disloqués, pour les déposer quelques minutes plus tard dans un quartier de bicoques en tôle, la Cité la Cure (à Maurice). Plus d'un siècle après l'abolition officielle de l'esclavage, les Chagossiens n'ont-ils pas été traités ainsi, entassés au fond de cales, débarqués sur un quai, mis à l'écart sans plus y penser, dans l'espoir qu'ils finissent par se réduire en une poussière brune qu'une brise légère de mer balaiera au loin ? ... Ce n'est que longtemps après que nous avons appris le troc qui s'était effectué dans notre dos. Anglais et Américains avaient arrangé leur affaire. Et Maurice n'a rien fait pour nous défendre. Trop contente d'avoir son indépendance."

Cinquante ans après cette déportation, les Chagossiens manifestent encore chaque année pour réclamer leur retour dans l'île. Et depuis 1986 la base militaire ne cesse de se développer. En 1991, elle est utilisée pour les bombardiers de la guerre du Golfe, en 2001 pour la guerre en Afghanistan, en 2003 pour la guerre en Irak. L’installation d'un port flottant est prévue pour accueillir jusqu'à quatre sous-marins nucléaires lanceurs de missiles de croisières.

"-Pourquoi est-ce qu'on ne pourrait rentrer chez nous ? S'insurge Désiré. 

- À cause de la guerre, justement. Des armes. Diego Garcia est devenu une des bases militaires les plus importantes des États Unis. Celle qui permet de contrôler le Moyen-Orient. Ils ont de gros avions, là-bas, très puissants. Des B52, ils les appellent. Des bombardiers. Ils nous ont tués. Ils continuent à tuer d'autres personnes ailleurs. C'est à cela que sert notre paradis" écrit Shenaz Patel.

En mars 2008, deux courageux capitaines de Greenpeace, Jon Castle et Pete Bouquet, tentent de rejoindre Diego Garcia avec leur petit voilier " Musichana" pour protester contre la déportation de 2 000 Chagossiens et l'activité de la base militaire. Arrêtés par les Royal Marines, interrogés par le Foreign Office et la CIA, ils déclarent qu'ils veulent témoigner de « la gravité du sort des Chagossiens et des activités militaires sur Diego Garcia ». Ils sont motivés par la philosophie pacifiste des Quakers qui dit que " vous devez témoigner d'un crime, même si vous ne pouvez pas l'arrêter."  Aujourd'hui des soupçons pèsent sur cette base militaire américaine qui servirait aussi de centre de détention et de torture et qui aurait une responsabilité dans la disparition du vol de la Malaysia Airlines survenue le 8 mars 2014.

 

Un riche patrimoine culturel

" Comment allez-vous ?" C'est la formule la plus courante que l'on entend à l'île Maurice. Les Mauriciens sont préoccupés par le bien-être des étrangers qui visitent leur pays. Ils n'hésitent pas à parler de la situation politique et à vanter les qualités de leur patrimoine culturel. Il faut reconnaître que ce jeune pays a su mettre en valeur son histoire, avec beaucoup d'intelligence.

Tous les musées de l'île ont un caractère particulier. Le petit musée à ciel ouvert du Morne Brabant dans le sud de l'île avec le Mémorial aux Esclaves Marrons, dans un site classé au patrimoine mondial de l'Unesco, présente des stèles émouvantes, sculptées par différents artistes originaires des pays qui ont fourni des esclaves aux colonisateurs : Madagascar d'abord, mais aussi l'Afrique de l'Est et des pays d'Asie.

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Mémorial de l’esclavage: «  La voile de la liberté », Ndary, Sénégal

 

 

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Le Morne Brabant, Mémorial de l’esclavage, oeuvre de Nanpang Zhuang, Chine

Le musée d'Histoire nationale de Mahébourg, situé dans une demeure coloniale du XVIIIe siècle, retrace, sur des petits cartons vieillis et précis, avec de beaux objets authentiques, l'histoire de l'arrivée des premiers colons hollandais et raconte les légendes attachées aux exploits des corsaires comme le célèbre Malouin Surcouf, ainsi que les batailles navales entre Anglais et Français.

Le Blue Penny Museum de Port-Louis contient de beaux objets de navigation, des estampes originales qui illustrent le célèbre livre de Bernardin de Saint-Pierre "Paul et Virginie" mais aussi les deux timbres les plus rares et les plus chers du monde, protégés par une vitrine et étroitement surveillés par un guide-gardien.

Le château-musée de La Bourdonnais, dans son grand domaine, donne une idée de l'enrichissement des familles de la colonisation française grâce à l'exploitation des plantations de canne et à l'industrie du sucre. On retrouve cette histoire dans le plus beau musée de l'île, situé dans la fabrique de Beau Plan arrêtée en 1998 : " L'Aventure du Sucre". On parcourt, dans un espace de 5 000 m2, au milieu de machines authentiques et de tuyaux impressionnants, toute l'histoire de l'exploitation des hommes et de la terre. On comprend alors pourquoi les Mauriciens se préoccupent autant d'écologie aujourd’hui quand ils constatent la destruction de leur sol par l'agriculture intensive de la canne et la disparition progressive de leurs plages due à la remontée des eaux de l'océan.

Leurs efforts portent donc sur la préservation de ce qui reste dans leur pays: une petite surface de forêt primaire dans les montagnes de Chamarel et une exceptionnelle collection d'arbres rares dans le jardin de Pamplemousses où chaque personnalité accueillie est honorée par la plantation d’un arbre. Plusieurs dizaines sont signalées par une plaque. On peut découvrir ceux qui ont été plantés pour Nelson Mandela, la famille Gandhi ou François Mitterrand. 

 Un pays de francophones

Les Mauriciens, qui ont bénéficié d’une école publique et gratuite depuis bientôt un siècle, sont des amoureux des mots, de la poésie, de la littérature française.

L'écrivain Bernardin de Saint-Pierre, auteur de " Paul et Virginie", est célébré dans toute l'île. Il faut dire aussi qu'il avait profité de son séjour à Maurice pour dénoncer l'esclavage que les colons français continuaient à pratiquer malgré l'interdiction des autorités. 

Jean-Marie Gustave Le Clézio, de nationalité française et mauricienne, prix Nobel de littérature en 2008, est une gloire de l'île même s'il est né à Nice. Son roman L’Africain, retrace la carrière de son père médecin, descendant d’une famille bretonne émigrée à l’île Maurice au XVIIIe siècle. On visite à Moka la maison « Eureka » de la famille Le Clézio.

Parmi les nombreux auteurs, poètes et écrivains contemporains, je voudrais signaler deux livres de Nathacha Appanah. Née à l'île Maurice en 1973, elle vit à Lyon depuis 1999. Elle publie en 2003 Les rochers de Poudre d'Or, roman situé en 1892, quand les Anglais, ayant aboli l'esclavage, font venir de leur colonie indienne, de la main d'œuvre pour la vendre aux colons français propriétaires des plantations de canne à sucre. Elle publie en 2004, Blue Bay Palace. Dans un village misérable à côté d'un hôtel de luxe pour touristes, vivent des "indigènes "qui sont en contact avec les étrangers." C'est ici que je suis née, il y a dix-neuf ans. Juste là. Entre la semaine de rêve à six mille euros, la solitude sans prix d'une plage en milieu de semaine, et le kilo de lentilles noires à trois centimes d'euro qui doit tenir la semaine… Dans toutes les familles, il y a toujours quelqu'un qui est parti et d'autres qui ne rêvent que de ça… Je guettais les cars de touristes, ne voyant en eux que dollars, euros, peau blanche et, ainsi, un bonheur inaccessible. Comme eux, je croyais que tout Blanc était riche et que tout Blanc était heureux… À gauche, les riches qui ont vue sur l'océan. À droite, les pauvres qui ont vue sur rien du tout excepté leurs semblables. Autrefois, c'étaient des nounous, femmes de ménage, jardiniers, chauffeurs et autres maçons qu'une simple route séparait de leurs maîtres. Mais depuis presque vingt ans les anciens domestiques travaillent à l'hôtel cinq étoiles…"

Comme la majorité des habitants de l’île Maurice, la présidente Ameenah Gurib-Fakim parle français. Je lis dans le journal francophone L’express du 5 juin 2016, un entretien qui montre le caractère de cette dame qui déclare: «  Je ne veux pas être l’égale de l’homme, moi ! Une femme qui aspire à être l’égale de l’homme, manque singulièrement d’ambition. » En effet cette responsable politique qui reconnaît être «  très douce mais avec une poigne de fer » répond au journaliste Fabrice Acquilina qui l’interroge après les coups de feu tirés le 30 mai 2016 contre l’ambassade de France: « Partout dans le monde, dans toutes les religions, il y a des excès, des «  fanatiques » comme vous dites. Maurice n’est à l’abri d’aucun extrémisme religieux, que ce soit l’islam ou toute autre foi. Aucun pays au monde ne l’est. Ce qui m’intéresse, c’est d’amener ces gens-là dans un débat, d’entendre leur point de vue. Il faut dialoguer avec les extrémistes ? demande le journaliste. - Oui, l’ostracisme n’a jamais rien réglé ». Les paroles de cette présidente, adepte de la non-violence, dans un pays sans armée, nous changent des discours belliqueux que nous entendons régulièrement dans notre pays !

 

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J.M.G. Le Clézio: L'Africain, Folio

Nathacha Appanah, Les rochers de Poudre d'Or, Folio, 2003 ; Blue Bay Palace, Folio, 2004

Shenaz Patel, Le silence des Chagos, Éditions de l'olivier, 2005

Augusta Conciglia, « La bataille des mentalités » Le Monde Diplomatique, septembre 2014 ; https://www.monde-diplomatique.fr/2014/09/CONCHIGLIA/50790