Alberobello

 

Les Pouilles, un refuge pour les migrants, en Italie ?

 

Pendant mon séjour dans les Pouilles, région de l’extrême sud de l’Italie, au mois d’avril 2016, l’actualité quotidienne concernait principalement les migrants : six mille arrivées en quatre jours à la suite de la fermeture par la Turquie de la route maritime vers la Grèce, quatre cents noyés en Méditerranée à la suite d’un naufrage au large de la Libye, voyage du pape dans un camp de l’île de Lesbos, barrière antimigrants à la frontière du Brenner, construite par l’Autriche et contestée par l’Italie.

La région des Pouilles, qui connait depuis longtemps les phénomènes migratoires, pourra-t-elle une nouvelle fois servir de refuge à ceux qui fuient la misère et la guerre ?

 

Un pont entre l’Orient et l’Occident

Marquée par les passages, les invasions et les conquérants - Grecs, Romains, Ostrogoths, Sarrasins, Byzantins, Normands, Angevins, Aragonais, Lombards et même Français - la région est hérissée de forteresses, de villages fortifiés et aujourd’hui de casernes et de places militaires. Mais les habitants des Pouilles ont su profiter des échanges, du dialogue et du partage avec les différentes civilisations pour former une communauté tolérante et accueillante. Ils ont pourtant connu, encore dernièrement, des épisodes douloureux.

Le 8 août 1991, le cargo Viora arrive dans le port de Bari avec à son bord quinze à vingt mille Albanais qui fuient les derniers soubresauts de leur régime communiste. Ils ne faisaient que suivre les traces de leurs ancêtres qui, au XIVe siècle, fuyant la menace ottomane, se sont réfugiés dans le Pollino et ont conservé leurs coutumes et leur langue.

Le 28 mars 1997, une corvette de la marine militaire italienne éperonne, dans le canal d’Otrante, une petite vedette albanaise qui transportait des réfugiés. Soixante et onze personnes, en grande partie des femmes et des enfants, périssent dans le naufrage.

Le 31 décembre 2014, le bateau Blue Sky M, battant pavillon moldave, arrive dans le petit port de Gallipoli, avec à son bord huit cent migrants syriens. Le navire,  a été abandonné par son équipage et lancé vers les côtes italiennes.

Malgré l’opération Mare Nostrum, qui a sauvé en mer plusieurs dizaines de milliers de personnes, les morts en Méditerranée se comptent désormais par centaines de milliers. Ce sont aujourd’hui les pêcheurs qui tentent de sauver les naufragés car les habitants des Pouilles ont connu eux-mêmes les drames de la mer et de l’émigration. Poussés par la misère puis par le fascisme, beaucoup ont dû abandonner leur terre pour tenter leur chance dans des pays étrangers.

 

Un peuple rebelle

Négligé par les gouvernements italiens, sous l’emprise de groupes de type mafieux gangrénés par la corruption, le Mezzogiorno a souffert de l’abandon des pouvoirs publics. Cette région entretient un esprit d’indépendance et de rébellion face à un pouvoir central inefficace. Des intellectuels et des  hommes politiques courageux continuent à défendre leur terre. Je n’en citerai que deux qui me semblent représentatifs :

  • Nichi Vendola, président de la région des Pouilles de 2005 à 2015. Titulaire d’une maitrise de philosophie, il a écrit un mémoire sur le poète et cinéaste Pier Paolo Pasolini (qui a tourné de nombreux films dans les Pouilles). Il a quitté le parti communiste pour créer le parti Gauche, écologie et liberté. Il n’hésite pas à déclarer son homosexualité dans le vieux sud conservateur et fonde la Ligue italienne de lutte contre le sida. Il s’oppose à la guerre américaine en Irak et se lie au mouvement Pax Christi pour lutter en faveur du pacifisme.

Vendola

  • Alessandro Leogrande, journaliste, est l’auteur de nombreux livres malheureusement pas encore traduits en français. Il aborde des thèmes qui sont chers aux pacifistes : les mouvements non-violents, notamment après la mort du jeune Carlo Giuliano pendant les manifestations contre le G8 à Gênes en 2001, les oppositions à la guerre d’Irak en Italie alors que des « intellectuels » français la soutiennent. Il évoque aussi les quatre cent mille jeunes qui ont dû quitter le sud de leur pays entre 2001 et 2004 pour chercher ailleurs une vie meilleure.

Leogrande frontiera

Il décrit le laboratoire de la gauche radicale et pacifiste, installé dans les Pouilles par Nichi Vendola. Il met aussi en valeur la figure de l’évêque don Tonino Bello, responsable du mouvement Pax Christi, qui s’opposa fermement à toutes les guerres, organisa le sauvetage d’enfants à Sarajevo, laissa toujours sa porte ouverte aux migrants et obtint le Prix National pour la culture de la Paix en 1998.

Ces idées sont exposées dans le livre : Dans le pays des vice-rois, l’Italie entre la paix et la guerre, publié en 2006.

 

Contre les barrières et les frontières

En 2016, Alessandro Leogrande, natif de Tarente et directeur du mensuel  L’Étranger, publie « La frontière » chez l’éditeur Feltrinelli. Il raconte dans ce livre le parcours dangereux et parfois mortel des Érythréens arrivés dans les Pouilles après avoir fui le régime du président Isayas Afeworki. Né en 1946, ce dictateur ubuesque est au pouvoir depuis 1993. Ses commandos cherchent à déstabiliser les pays voisins (du Yémen jusqu’à l’Afrique de l’Ouest). L’Érythrée a perdu plus du quart de sa population en vingt ans (la diaspora organise un antimilitarisme sans concession, malgré les mouchards).

Il s’interroge : « Qu’est-ce qui peut pousser un enfant de treize ans à tout abandonner et à partir ? L’Érythrée est peut-être le seul pays au monde où a été institué un service militaire obligatoire à durée indéterminée. Dès qu'ils ont terminé leurs études, filles et garçons doivent se présenter à la caserne la plus proche et commencer à s'entraîner. L'entraînement porte sur une période illimitée. Plusieurs camps militaires sont constitués. Le plus grand sur l’île désertique de Sawa contient 25 000 personnes [et de nombreux déserteurs y sont morts de soif, de faim et sans soins].

Le service militaire permanent serait justifié par le conflit avec l'Éthiopie, officiellement encore en cours, mais il se transforme en fait, pour la vie de beaucoup de personnes, en une réclusion dont le seul but est d'utiliser gratuitement une énorme force de travail. Les casernes érythréennes se transforment ainsi en prison et les prisons en véritables goulags où finissent tous les opposants et dans la plupart des cas tous ceux qui s'opposent au service militaire permanent. »

L’auteur constate : « Après la chute du Mur de Berlin, la frontière principale entre le monde d’ici et le monde d’ailleurs est celle qui depuis l’Antiquité est appelée la Mer du Milieu : la mer Méditerranée ».

La nouvelle frontière de l’Europe, érigée en forteresse par la militarisation des côtes, a été repoussée et la Méditerranée est devenue le plus grand cimetière pour les migrants.

 

Le trafic des migrants.

Alessandro Leogrande dénonce aussi l’attitude de l’Europe qui s’appuie sur les dictatures que les migrants fuient pour arrêter leurs déplacements. Cela fait le profit de réseaux très structurés de trafiquants de drogue qui se transforment en trafiquants d’êtres humains, encore plus rentable. Il cite le nom d’un homme, identifié par la justice italienne, qui serait le principal coordinateur de ces trafics : Ahmed Mohamed Farrag Hanfi, 32 ans, Égyptien. Ce dernier, sans se déplacer et sans prendre de risques, se charge de fournir passeurs, papiers, argent, bateaux et même avocats lorsque les migrants sont arrêtés en Italie.

Mais l’exploitation des migrants n’est pas le seul fait de trafiquants.

Alessandro Leogrande raconte comment, faisant partie d’une délégation de journalistes, il visite un jour un centre de rétention à San Foca, près de la ville de Lecce. Il découvre que les migrants subissent dans cet établissement des mauvais traitements proches de la torture. Son enquête permet de faire condamner don Cesare Lodeserto, président de la Fondation Regina Pacis, ex-directeur du mouvement catholique Caritas, secrétaire particulier de l’archevêque de Lecce, à un an et quatre mois de prison pour « violence et abus de moyens de correction ». Il s’interroge alors sur les traitements subis par les migrants dans les autres camps de rétention.

Dans le numéro d’avril 2016, SINÉ MENSUEL, publie un reportage de Filippo Ortola : « La mafia se goinfre sur le dos des migrants ». L’enquête est faite essentiellement en Sicile où sont parqués les réfugiés débarqués à Lampedusa mais elle pourrait s’étendre à toute l’Italie et même à d’autres pays d’Europe.

Alors que les chefs d’État européens ne trouvent pas d’autre solution à la « crise » des migrants que le contrôle des frontières et le confinement des réfugiés, le pape François, en visite au Moria Refugee Camp de Lesbos, le 16 avril 2016, déclare: « Construire des murs n’est pas une solution…. J’inviterais les trafiquants d’armes à passer une journée dans ce camp. Je crois que pour eux ce serait salutaire ! » Citer le pape dans un journal libertaire: un comble ! Mais il devrait être entendu par le gouvernement français qui se vante de remporter des contrats d’armements, même avec des pays en guerre !

 

Pouilles

Que les Pouilles, pays couvert en grande partie par l’olivier symbole la paix, reste, comme il l’a été pendant plusieurs siècles, un refuge pour les migrants !

Bernard Baissat

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Alessandro Leogrande, Nel paese dei viceré, l'Italia tra pace e guerra, Ed. L'ancora del mediterraneo, 2006. La frontiera, Ed. Feltrinelli, janvier 2016.