Rajasthan, pays des artistes et des guerriers

 

« C’est votre premier voyage en Inde? » demande immédiatement le guide francophone quand il fait visiter le Rajasthan à un couple de français. « Non, c’est le troisième ! » Sa question est justifiée car les touristes français, peut-être attirés par la magnificence des palais de maharajas, commencent souvent leur découverte de l’Inde par le Rajasthan. Mais cette région leur révèle aussi bien d’autres aspects intéressants.

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La richesse artistique

Lors des visites des palais et des havelis de Jaipur, Bikaner, Jodhpur, Jaisalmer ou Udaïpur on est tout de suite ébloui par la beauté des œuvres d’art qui couvrent les murs et décorent les intérieurs : pierres sculptées, marbres colorés, peintures d’une grande finesse, fresques harmonieuses, boiseries ciselées, marqueteries originales, miroirs savamment disposés, lustres importés d’Italie, tapisseries de France, faïences de Belgique, vases de Chine… le goût artistique des Maharajas et des Maharani qui parcouraient de monde était très sûr. Les artistes locaux ont représenté les traditionnelles processions d’éléphants et les inventions de la « vie moderne » : le bateau, le train, l’automobile, la machine à coudre, le gramophone… Ceux d’aujourd’hui restaurent avec fidélité et savoir-faire les palais destinés à la visite ou à l’hôtellerie.

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En voyant le faible niveau de vie des habitants du Rajasthan, on peut se demander comment ces Maharajas ont pu accumuler de telles richesses.

 

L’argent

Cette région était traversée jusqu’au XIVe siècle par la route de la soie. Le transport des richesses a toujours été risqué et il fallait aux caravaniers des lieux de repos et des protections. Les religieux, Jaïns essentiellement, se sont chargés de la protection divine, les Maharajas se sont chargés de la protection physique. L’un et l’autre prélevaient de lourds tributs. Ce qui leur a permis d’accumuler des richesses considérables.

Ce système, de type « mafieux », a été pratiqué dans le monde entier pour gagner de l’argent sur le dos des nomades et des migrants. Il est donc logique qu’il s’adapte aux situations actuelles. Aujourd’hui les touristes ont remplacé les nomades dont la route commerciale a été coupée par la frontière entre l’Inde et le Pakistan.

Beaucoup de Maharajas, qui ont perdu tout pouvoir politique au moment de l’indépendance de l’Inde, ont pu garder leurs propriétés et leurs immenses domaines. Les familles de ces puissants princes ont transformé leurs biens en lieux touristiques et exploitent, par tous les moyens, hôtels, restaurants, musées, transports, magasins… Les prêtres jaïns ne sont pas en reste. Ils n’hésitent à réclamer avec insistance un « don » à tous ceux qui visitent leurs temples, qui ont déjà été rançonnés à l’entrée en payant l’herbe pour nourrir la vache sacrée et qui le seront à la sortie pour récupérer leurs chaussures ! Si bien que le touriste doit toujours avoir la main à la poche pour respecter une tradition de corruption généralisée que les Rajasthanis attribuent, un peu facilement, à la colonisation anglaise.

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L’armée

Les luttes pour le pouvoir, l’argent, les terres, ont provoqué pendant des siècles des querelles, des raids, des trahisons, des guerres entre les clans rajpoutes. Les Maharajas devaient entourer leur palais de puissantes murailles qui courent toujours sur les crêtes des collines, sur plusieurs dizaines de kilomètres. Pour éviter les attaques conduites avec des éléphants les accès des palais étaient rendus difficiles et les portes étaient équipées de piques qui blessaient les animaux. Beaucoup de forteresses surgissent dans un décor désertique. On comprend en visitant les salles d’armes des palais, qui contiennent toutes sortes de canons, de fusils, de lances, de poignards-ciseaux qui permettaient de couper les entrailles de l’adversaire, que les Maharajas étaient essentiellement des guerriers.

Il n’est donc pas étonnant que les occupants anglais se soient servis d’eux pour en faire des soldats au service de l’Angleterre. À Bikaner se trouvent des représentations du maharaja Ganga Singh, qui devint général de l’armée britannique après avoir lancé ses chameliers équipés de mitrailleuses à l’assaut des tranchées allemandes.

Aujourd’hui cet esprit guerrier est toujours présent. L’armée indienne est très visible dans la région. On croise sur la route de Jaisalmer des convois militaires en grand nombre. Plusieurs casernes bordent l’avenue qui mène au centre ville. On peut y lire des panneaux à la gloire de l’armée, des tanks hors service décorent les ronds-points. Des avions de combats survolent constamment la ville dans un bruit assourdissant. La frontière avec le Pakistan étant proche, il s’agit pour les Indiens de montrer leur force. Plusieurs vieux avions russes Mig se sont écrasés dans la région. Des instructeurs français seraient déjà sur place pour former les aviateurs indiens sur les Rafales que le gouvernement indien souhaite acquérir.

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L’arme nucléaire

C’est à Pokhran, près de Bikaner, que se situe le centre de recherche pour la bombe atomique. Dès 1974 l’Inde a effectué un premier essai nucléaire souterrain. Puis le 11 mai 1998 elle a procédé à trois essais avec un engin à fission. Le Pakistan n’a pas tardé à réagir le 28 mai avec cinq essais.

Arundhati Roy écrit, le 1er août 1998, dans : «  La fin de l’imagination » : Cela a été martelé, encore et encore. La bombe est l'Inde. L'Inde est la bombe. Non seulement l'Inde, l'Inde hindoue. Par conséquent, soyez averti, toute critique est non seulement antinationale, mais anti-hindoue. Ceci est l’un des avantages inattendus d'avoir une bombe nucléaire. Non seulement le gouvernement peut l’utiliser pour menacer l'ennemi, il peut l'utiliser aussi pour déclarer la guerre à son propre peuple. Nous.

Mon monde est mort. Et je vous écris pour regretter sa disparition. Les essais nucléaires de l'Inde, tels qu’ils ont été menés, l'euphorie avec laquelle ils ont été accueillis (par nous) est indéfendable. Pour moi, cela signifie des choses terribles. La fin de l'imagination.

Et elle ajoute dans un entretien en 1999 : Gandhi et Nehru disaient : « si tous les pays du monde pointaient leurs missiles sur nous, nous dirions toujours non à la bombe. » Je crois au pouvoir de la vulnérabilité, j'y crois vraiment. Le Vietnam n'avait pas d'armes nucléaires, Gandhi n'a pas voulu d'armes pour lutter contre les Anglais... Quelque chose de terrible nous est arrivée. Malgré tous ses défauts, l'Inde avait une manière différente de voir le monde. Celle-ci est morte avec les armes nucléaires. C'est la fin de l'imagination.

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Pourtant elle reste un pays passionnant à parcourir. Cabu l’avait visité 2002. Son livre « Cabu en Inde », écrit avec Pierre-Antoine Donnet est présenté en quatrième de couverture par ces mots : « 10 000 kilomètres de tape-cul, 100 millions de vaches sacrées, 1 milliard de ganesh, 3 millions de divinités… » Mais Cabu n’a pas oublié d’ajouter : « 56 bombes atomiques ».

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Même si la situation a un peu changé aujourd’hui concernant les routes, les dessins de Cabu correspondent toujours à la réalité. On peut donc déguster son livre avant ou après un voyage en Inde.

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Cabu en Inde, Cabu et Pierre-Antoine Donnet, Le Seuil, Histoire immédiate, 2002.

La fin de l’imagination, Arundhati Roy, 1998.

Photos: Nicole B.