La Syrie à feu et à sang

 

Le dimanche 27 septembre 2015, à 7 h 55, un communiqué de la présidence de la République française  tombe dans les rédactions: « La France a frappé en Syrie. » Cela signifie que des avions de combat français ont bombardé des cibles "ennemies". La population française n'en saura pas plus car, comme l'écrit Le Canard Enchaîné : " la guerre est une chasse gardée de l'Élysée". Cette information, vite reléguée dans les pages intérieures des quotidiens, montre comment les grandes puissances sont intervenues depuis toujours dans les conflits du Moyen-Orient, entretenant des guerres sans fin.

 

La Syrie, terre de conflits

Les archéologues l'ont démontré: c'est en Syrie que l'on trouve l'une des plus vieilles civilisations. Damas, fondée au IIIe millénaire avant Jésus-Christ est l'une des villes les plus anciennes du monde. Le pays a aussi subi les très nombreuses occupations des Phéniciens, des Assyriens, des Perses, des Grecs, des Romains, des Byzantins, des Arabes, des Croisés, des Turcs et enfin des Français, pour ne citer que les principaux.

En 1920, la Société des Nations donne mandat à la France de conduire la Syrie à l'autodétermination. C'est à l'instauration d'une "pax francorum" que se livre le général Gouraud en anéantissant la résistance des troupes syriennes à Maysaloun et en pénétrant, le 25 juillet 1920, à Damas. C'est sur un modèle colonial bien connu que la France va régner sur la Syrie en encourageant les mouvements régionalistes sur des bases ethniques (Alaouites, Djebel, Druzes) et surtout en créant le Liban sous le prétexte de protéger les Chrétiens d'Orient.

Placés, pendant la deuxième guerre mondiale, sous le contrôle de la France Libre, les Syriens réclament leur indépendance à la Libération. En 1945, l'armée française, pour s'imposer, n'hésitera pas à bombarder Damas et à provoquer environ 2 000 morts dans le pays. Sous la pression du Royaume-Uni, les Français quittent finalement la Syrie le 17 avril 1946. Cette date marque le début de l'indépendance et devient le jour de la fête nationale.

Dès le mois de mars 1948, la Syrie, voit arriver les Palestiniens qui fuient la guerre civile. Ils seront bientôt 500 000. Les États-Unis font pression sur le gouvernement pour les intégrer mais le parti Baas, socialiste, réclame leur retour en Palestine. Ce sont les prémices d'un conflit avec Israël, déclenché en 1967 par "la guerre des six jours", qui se poursuit encore pour la récupération du plateau Golan, annexé par l'État israélien, malgré la condamnation du Conseil de sécurité des Nations-Unies.

Ministre de la Défense en 1970, Hafez El-Assad, organise un coup d'État à la suite des dictatures militaires qui se sont succédées depuis l'indépendance du pays en 1946. Son règne sanglant, soutenu par l'Union Soviétique, s'achève à sa mort en 2000. Son fils Bachar prend le pouvoir et déclenche en 2011, après les "révolutions arabes", une guerre civile meurtrière pour se maintenir en place.

En 2015, les grandes puissances guerrières se retrouvent sur le terrain et entretiennent une guerre qui a déjà fait plusieurs centaines de milliers de victimes et a provoqué un exode de plusieurs millions de personnes.

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Oeuvre de l'artiste syrien: Omar Ibrahim

 

Une dictature bien connue

Aucun chef d'État, dans le monde occidental, n'ignorait les méthodes de gouvernement du régime dictatorial de Hafez El-Assad, après le massacre de la rébellion fomentée par les Frères musulmans en 1962 à Hama, mais aussi après les révélations de plusieurs ONG sur la torture et les atteintes aux Droits de l'Homme. Cela n'empêchait pas la France d'entretenir d'excellentes relations avec un dictateur qui favorisait ses intérêts commerciaux.

En 1975, en poste dans une télévision libanaise financée par la Francophonie, j'ai eu l'occasion de retourner en Syrie et de mieux connaître ce pays.

En route vers Palmyre, à quelques kilomètres de Damas, sur une route déserte, notre voiture est cernée par des militaires en armes alors que nous nous étions arrêtés pour photographier un village. Caméra et appareil photo sont confisqués.

Nous ne pouvons nous expliquer avec cette troupe énervée. Nous devons retourner à Damas sous bonne escorte militaire. Nous sommes conduits dans un centre d'interrogatoire. L'homme cultivé qui m'interroge, dans un bureau confortable, parle très bien français, me salue avec courtoisie et déclare son admiration pour le général de Gaulle. Il s'excuse presque pour le dérangement causé pour une histoire de photo mais déclare : « Vous devriez savoir que nous sommes un pays en guerre et que tout le pays est une zone militaire. » Nous découvrirons, en reprenant la route de Palmyre, que le village que nous avions photographié était entouré d'un champ de missiles enterrés comme toutes les installations militaires camouflées dans ces zones désertiques.

Le site de Palmyre, que j'avais connu dix ans auparavant, était alors occupé par l'armée syrienne. Les tanks s'abritaient derrière les temples. Il était donc inutile d'essayer de photographier. Le site était déjà zone militaire.

Cette situation n'empêchait pas la France de faire des affaires. Le gouvernement syrien achetait le procédé français de télévision couleur SECAM, difficilement vendable à l'étranger, et sans doute aussi du matériel militaire.

 

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La famille El-Assad et la France

La France a toujours soutenu la famille El-Assad, francophone et issue de la minorité alaouite, comme elle a soutenu les 35 % de chrétiens qui formaient une communauté prospère et bien éduquée dans la région d'Alep.

Quand, pendant la guerre du Liban, les leaders des milices chrétiennes Camille Chamoun et Pierre Gemayel lançaient un appel à l'armée syrienne pour venir les aider, la France était d'accord. L'armée syrienne a ainsi occupé le Liban pendant quinze ans.

Quand, en juin 2000, Jacques Chirac est le seul chef d'État occidental à assister aux funérailles du dictateur Hafez El-Assad, Noël Mamère s'indigne et dit : « Hafez El-Assad fait partie de cette panoplie de crapules qui dirigent notre planète. » Par contre, l’ancien ministre français des Affaires étrangères, Hervé de Charrette déclare lui : « On ne peut pas dire qu’Hafez El-Assad soit un parangon de la démocratie ou un symbole des droits de l’homme dans le monde. Simplement, les intérêts de la France sont si importants dans cette région qu’il est essentiel que notre pays soit toujours présent. »

Quand la Syrie s'oppose, en 2003, à l'invasion de l'Irak par les troupes américaines, la France, qui fait de même, l'approuve. Bachar El-Assad, déjà invité par Jacques Chirac en novembre 1999, aura l'honneur d'être présent à Paris au défilé du 14 Juillet 2008, auprès de Nicolas Sarkozy. Les tortures pratiquées dans les prisons syriennes et les crimes de l'armée ne dérangent pas les milieux d'affaires français.

Le déclenchement de la guerre civile, en 2011, qui a déjà coûté la vie à des centaines de milliers de Syriens, fait prospérer le lucratif commerce des armes. En mars 2014, dans un entretien au journal Le Monde, François Hollande confirme que la France soutient la "rébellion syrienne démocratique" en lui livrant des armes. Invoquant en septembre 2015 une fausse "légitime défense" qui ne s'applique, d'après la Charte des Nations-Unies, qu'à une attaque perpétrée par un État contre un autre État, le président français décrète des bombardements sur le sol syrien. Aujourd'hui, les principales puissances guerrières, s'affrontent sur ce territoire.

 

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Peinture d'Omar Ibrahim, artiste syrien

 

Les réfugiés syriens

Plusieurs millions de Syriens ont dû fuir les guerres qui se déroulent dans leur pays. Leur exode, longtemps contenu dans les pays voisins, Liban, Turquie, Jordanie, atteint aujourd'hui l'Europe. À part la Suède qui ouvre ses portes et l'Allemagne qui les entrouvre, les autres pays européens font tout ce qu'ils peuvent pour empêcher ces populations d'arriver chez eux et surtout de s'y installer. La France, en procédant de la sorte, oublie la lourde responsabilité qu'elle porte dans l'histoire de la Syrie et du Liban.

C'est dans le "Dictionnaire des étrangers qui ont fait la France", dirigé par Pascal Ory avec la collaboration de l'historienne Marie-Claude Blanc-Chaléard, spécialiste de l'immigration, que se trouve le récit de l'immigration syrienne et libanaise en France. Cette immigration, qui date du XIXe siècle, a connu une grande importance dans l'entre-deux-guerres quand de nombreux futurs cadres syriens ont fait leurs études à Paris et ont milité dans les mouvements indépendantistes. Ils fonderont, de retour dans leur pays, des journaux très engagés. Ils militeront pour l'indépendance et porteront au pouvoir un parti laïc et socialiste.

Les migrants syriens ont souvent été rapprochés des migrants libanais venus pendant la guerre du Liban entre 1975 et 1990. De culture francophone ils se sont rapidement fondus dans la population française. Ils se sont fait connaître grâce à des écrivains, comme Andrée Chédid ou des chanteurs comme Guy Béart. De son vrai nom Guy Béhar-Hassan, cet artiste, décédé le 16 septembre 2015, était un compagnon des pacifistes. En pleine guerre du Liban, en juin 1989, il retourne sur les lieux de son enfance et découvre les champs de ruines. Très affecté par les destructions de la guerre, il compose la chanson Liban libre et participe à une manifestation organisée en France pour la paix au Liban.

Aujourd'hui les bombes s'abattent sur la Syrie. Plus d'un million de Syriens sont réfugiés au Liban, petit pays déjà ravagé par des dizaines d'années de conflits. Plusieurs milliers de prisonniers, dont de nombreux enfants, sont torturés dans les geôles de Bachar El-Assad. Les milices armées de l'opposition se livrent à des atrocités. Il est urgent de désarmer tous les belligérants et d'ouvrir les portes de l'Europe et de la France pour recevoir dignement sur notre territoire toutes les victimes de ces guerres.

 

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Dictionnaire des étrangers qui ont fait la France, Robert Laffont, collection Bouquins, 30 €.

CQFD, mensuel n° 136, octobre 2015. Très bon supplément de 12 pages : "Syrie. Révolution volée et exil". À lire sur le site du journal.

Chanson Liban libre de Guy Béart à écouter sur Youtube