Suède, terre de refuge

 

Dans le Vasamuseet, le musée de Stockholm le plus visité par les touristes, je pense avoir compris pourquoi les Suédois ont renoncé à faire la guerre. Après plusieurs siècles de conflits avec le Danemark pour s’assurer la suprématie dans la mer Baltique, les Suédois ont été témoins, le 10 août 1628 d’un naufrage extraordinaire : le Vasa, le plus grand navire de guerre, coule le jour de sa première sortie en mer, à quelques dizaines de mètres du port de Stockholm. Est-ce un symbole de l’inutilité des guerres pour construire un pays prospère et accueillant ? Aujourd’hui les Suédois, plus que d’autres Européens, ont pris conscience des désastres provoqués par les conflits armés et sont sensibles aux drames des victimes civiles. Ce pays accueille sur son sol des réfugiés du monde entier.

 

Pays neutre

La neutralité, en temps de guerre, est difficile à assumer. Comme d’autres pays, qui ont voulu garder leur neutralité pendant la deuxième guerre mondiale, la Suède a été fortement critiquée parce qu’elle a continué à vendre son minerai de fer à l’Allemagne nazie et qu’elle a laissé passer sur son territoire les troupes de la Wehrmacht qui allaient occuper la Norvège. En contre partie, elle a accueilli de nombreux réfugiés juifs qui fuyaient le Danemark.

Aujourd’hui la Suède n’est pas membre de l’Otan. Elle entretient pourtant une armée importante. De nombreuses usines d’armement fabriquent des avions de combats, des sous-marins et des blindés mais la population proteste quand cet armement est vendu à des pays en guerre ou à des pays dictatoriaux.

ofog_fb_blandat01

photo: OFOG

 

Le site Médiapart signale le 26 octobre 2010 :

« Même si la Suède vend de manière tout à fait légale ses armes aux américains, il n'en fallait pas plus pour raviver les tensions que suscite en Suède la question des armes. Anna Ek, la porte-parole de l'ONG suédoise Swedish Peace and Arbitration Society[SPAS, associée à l’IRG, une des plus anciennes organisations pacifiste au monde] est montée au créneau : “ Cela doit faire ouvrir les yeux aux politiques sur le fait que nous avons besoin de nouvelles règles sur l'exportation des armes. Cela montre peu à peu que les armes que nous exportons à des Pays belligérants font des morts tous les jours ”.

La question des armes est un enjeu de société particulièrement sensible en Suède.

En septembre dernier, le quotidien économique Dagens Industri révélait que le principal marchand d'armes suédois, le constructeur Saab, avait vendu discrètement à l'Arabie Saoudite pour plusieurs centaines de millions d'euros d'armement. À titre de comparaison et selon un rapport des autorités les ventes d'armes suédoises en Arabie Saoudite atteignaient à peine 27 millions de couronnes (2,7 millions d'euros) en 2008.

Cette affaire a déclenché une tempête médiatique et beaucoup de Suédois ont alors fortement critiqué Saab pour avoir établi un contrat avec un pays ne respectant pas les droits de l'homme, même si cette interdiction n'était pas formellement inscrite dans les textes. L'Arabie Saoudite est par ailleurs un des meilleurs clients de l'industrie française d'armement avec 252 millions d'euros de commandes en 2008  » et encore plus en 2014 ! Et pourtant l’on n’a pas entendu beaucoup de protestations en France quand des Rafale ont été vendus à des pays en guerre !

Des armes à feu sont produites en Suède mais, en une semaine de séjour à Stockholm, je n’ai croisé aucune personne armée, ni à l’aéroport, ni dans la gare, ni dans les rues, ni devant les bâtiments officiels. La relève de la garde, devant le palais royal, est un spectacle qui se déroule avec des armes de parade et beaucoup de musique. Pas de portique électronique pour entrer dans les musées ou les magasins, pas de fouille, le pays semble rangé, tranquille. Quel dépaysement quand on arrive de la France policière et militarisée !

 

DSCN6673

Depuis mon premier séjour à Stockholm, il y a plus de cinquante ans, la ville a bien sûr changé mais j’ai retrouvé, intacte, la célèbre auberge de jeunesse dans laquelle j’avais logé : le Chapman, superbe bateau école trois mats, blanc, amarré à l’île Skeppsholmen et transformé en auberge de jeunesse en 1949. Aujourd’hui le commerce est florissant tant dans la vieille ville fréquentée par les touristes que dans les centres commerciaux aménagés avec luxe. Un bon point: la publicité n’envahit pas la ville et la circulation des transports en commun, d’une remarquable propreté, est décisive. J’ai surtout fréquenté, en famille, des lieux touristiques mais j’ai pu observer, en particulier dans le Parc Grôna Land Tivoli, la présence de nombreuses familles de Suédois d’origine étrangère qui viennent s’y divertir avec leurs enfants.

 

Terre d’immigration

L’immigration en Suède est une histoire ancienne. Au XIXe siècle, le roi Charles XIII, qui n’a pas d’enfant, a choisi comme successeur le Français béarnais Jean-Baptiste-Jules Bernadotte. Même s’il était, malheureusement pour les pacifistes, un ancien maréchal napoléonien, Bernadotte a favorisé une forte immigration pour accroître la population et la prospérité de la Suède. Stockholm compte alors jusqu’à 60 % d’habitants d’origine étrangère. Il ouvre également de nombreuses universités pour attirer des intellectuels et des érudits. Des Italiens, des Grecs et des Yougoslaves s’installent alors en Suède. 

Une autre étape importante est franchie au XXe siècle par le jeune premier ministre Olof Palme. Pacifiste engagé, manifestant contre la guerre du Vietnam, s’opposant à la prolifération des armes nucléaires et au déploiement des missiles américains Pershing en Europe, Olof Palme est fortement ému par le coup d’état militaire du général Pinochet au Chili, en 1973. Il organise l’accueil de nombreux réfugiés Chiliens et latino-américains. Très attaqué par la bourgeoisie suédoise, il a été assassiné en février 1986, Olof Palme reste pourtant un exemple de courage pour une majorité de Suédois. Sa politique d’accueil s’est poursuivie malgré les différentes orientations politiques des gouvernements. Afghans, Iraniens, Irakiens, Turcs, Kurdes, Somaliens, Érythréens, Bosniaques et aujourd’hui Syriens, victimes de guerre, sont bien reçus en Suède où un logement et une indemnité leur sont assurés. J’ai pu échanger quelques mots avec ces réfugiés. Tous m’ont dit leur satisfaction de vivre en Suède. Ils reconnaissent qu’habiter dans un pays faiblement peuplé (10 millions d’habitants) leur permet d’être mieux traités qu’en France par exemple et de trouver du travail plus facilement.

Bien classée dans l’indice mondial Global peace 13e sur 162 pays (l’Islande est en numéro 1 et la France en numéro 45), les pacifistes suédois sont très actifs dans le réseau antimilitariste OFOG [membre de l’IRG] qui s’est opposé dernièrement aux entraînements des armées de l’Otan en Laponie. Partisans de l’action directe, les militants interviennent aussi contre les centres nucléaires et les bases militaires.

 

Ofog Suède

 

Photo:OFOG

Le prix Nobel de la Paix est décerné à Oslo, mais c’est en Suède que le Prix Olof Palme est remis aux personnalités qui ont défendu les droits de l’homme et se sont opposées aux guerres. On note parmi les récipiendaires, en 1989,  le nom de Vaclav Havel, homme de théâtre et premier ministre tchèque, en 1993, les étudiants de Sarajevo, en 1995, la jeunesse du Fatah Youth et les jeunes israéliens de Peace Now, et en 2012 Radhia Nasraoui, avocate tunisienne qui a milité contre l’usage de la torture.

Espérons que la Suède continuera, malgré les difficultés propres à tous les pays européens, à accueillir dignement les réfugiés des guerres toujours plus nombreux et qu’elle restera ainsi un exemple et un refuge pour les victimes.

 

ofog_fb_shamepoint_09_0

 

Photo OFOG

 

___SITE:

http://ofog.org Site OFOG, organisation pacifiste suédoise: textes en plusieurs langues et photos des manifestations.

Livre en français: « Olof Palme », de Hans Haste, édition française: «  Descartes & Cie »