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"LA GRANDE GUERRE COMME ON NE VOUS L'A JAMAIS RACONTÉE"

 

Dans LA GRANDE GUERRE, carnet du centenaire, c'est ce qu'ont réussi à faire les historiens: André Loez et Nicolas Offenstadt. Les pacifistes les connaissent bien. André Loez est l'auteur de " 14-18, les refus de la guerre" dont j'ai fait un compte-rendu dans l'UP et Nicolas Offenstadt, l'auteur de " 14-18, aujourd'hui", livre que j'ai cité dans notre émission SI VIS PACEM.

Avec ces deux historiens la guerre n'est pas seulement une suite de batailles militaires, elle est avant tout un drame humain qui a laissé des traces et qui continue , un siècle plus tard, à réveiller des souffrances, à soulever des questions et à inspirer des artistes.  

 

Le livre, illustré d'images rares et inédites,  est construit en neuf chapitres dans lesquels j'ai trouvé des références importantes pour les pacifistes. 

 

1- Cinq ans d'une guerre interminable

Les historiens rappellent le déclenchement de la guerre 14-18 par l'attentat de Sarajevo du 28 juin 1914 mais ils expliquent aussi les prémices du conflit par la guerre franco-prussienne de 1871 et les rivalités du grand partage du monde avec les guerres coloniales de Tunisie, Egypte, Togo, Cameroun, Tonkin, Birmanie, Taiwan, Madagascar, Philippines, Maroc… Les conflits coloniaux et les nationalismes sont exacerbés en dépit des efforts de nombreux mouvements pacifistes qui luttent contre le racisme ambiant.

La guerre éclair se transforme très vite en guerre d'enlisement. Les gaz de combat, les lance-flammes, les sous-marins, les mitrailleuses lourdes provoquent un déchaînement de violence que dénonce la conférence pacifiste et féministe de La Haye, le 1er mai 1915. 

En 1916, face à la guerre industrielle, une nouvelle réunion pacifiste a lieu en Suisse, à Kienthal. Les socialistes allemands manifestent contre la guerre, le 1er mai 1916, à Berlin. L'année 1917 est l'année des ruptures. Après le désastre du Chemin des Dames, en France, des milliers de soldats crient: " A bas la guerre". Clémenceau, devenu président du Conseil promet " la guerre intégrale" et le "prompt châtiment du pacifisme". L'épuisement des armées conduit à l'armistice du 11 novembre 1918, mais l'armistice n'est pas la paix . L'année 1919 connaît une forte agitation sociale et une période de deuil: la guerre a fait environ dix millions de morts. C'est un " climat d'amertume et d'inquiétude qui domine le monde de l'après-guerre"  écrivent les auteurs. 

 

2- Visite choisie autour du monde: 

Les historiens citent plusieurs lieux parmi les très nombreuses traces connues et encore inconnues, laissées par la guerre. J'ai retenu Craonne,  ville devenue célèbre par la chanson emblématique des fusillés. Elle est aujourd'hui "un pôle de mémoire majeur", grâce à son maire, Noël Genteur. Lors de la commémoration du 90ème anniversaire de l'offensive du Chemin des Dames ( 2007) un triptyque du dessinateur Tardi a été accroché dans la mairie.

On trouve aussi dans le jardin d'agronomie tropicale de Nogent-sur-Marne des monuments dédiés aux morts indochinois, malgaches et d'Afrique noire.  430 000 soldats des troupes indigènes ont été obligés de combattre pour la France. Ce jardin porte aujourd'hui le nom de René Dumont, agronome antimilitariste, qui entra à l'Institut d'agronomie coloniale avant de partir au Tonkin.

Les historiens présentent d'autres monuments intéressants en Belgique, en Pologne, en Macédoine, en Turquie et même en Guinée équatoriale.

 

3 - Hommes et femmes dans le conflit : 

Les auteurs ont fait le choix de nous présenter de courts portraits de femmes et d'hommes singuliers. J'ai retenu Jane Addams, activiste américaine qui milite pour le suffrage féminin, les ouvriers, les Noirs et qui organise, avec l'allemande Anita Augspurg, le premier congrès international des femmes pour la paix, en 1915, à La Haye. 

A l'opposé,  George Patton,emblématique général de la seconde guerre mondiale, déjà capitaine de l'armée américaine en 1917, gravement blessé en 1918, il écrit à sa femme: " La paix semble possible mais j'espère plutôt que non car j'aimerais encore faire quelques combats". Les pacifistes apprécieront!

 

4- Vocabulaire et expressions de 14-18 

" La guerre a légué tout un langage, fait des termes argotiques ou techniques employés par les combattants" notent les historiens.

Boucherie: mot employé par les soldats français pour désigner une attaque particulièrement meurtrière.

Bourrage de crânes: "les combattants des tranchées désignent ainsi le discours tenu dans les journaux de l'arrière, gonflé d'emphase patriotique, décrivant la guerre fraîche et joyeuse, peu meurtrière et pleine d'entrain, au mépris de toutes les réalités… On en lit un très bel exemple sous la plume de l'académicien Henri Lavedan dans L'Intransigeant du 31 octobre 1914: " Le soldat rit partout. Il a commencé à rire le jour même de la mobilisation. Le rire des tranchées c'est un rire exceptionnel, merveilleux. Il apaise la faim, il trompe la soif, il rassasie et désaltère ( …) D'ailleurs le soldat français ne pourrait se passer de rire, car toute épreuve n'est pour lui qu'une récréation. Au combat comme à la fête, il faut qu'il y aille à gorge déployée". 

C'est contre ce bourrage de crânes que plusieurs petits journaux naîtront dans les tranchées et que le Canard Enchaîné apparaîtra en 1915. 

Fraternisations: "En raison de la proximité des lignes, il arrive que la guerre s'interrompe pour des trêves, des ententes tacites afin de ne pas tirer, ou de véritables échanges ( de paroles, de cigarettes, d'alcool…) entre les adversaires qui sortent des tranchées."

La grosse Bertha: " La fille unique du magnat de l'acier et de l'armement Friedrich Krupp se prénomme Bertha et donne son surnom à l'obusier de très gros calibre utilisé en 1914 contre les forts de Liège." Par dérision, le titre " La Grosse Bertha" sera donné à un journal satirique et antimilitariste en 1991, pour s'opposer à la première guerre du golfe. Nos amis Cabu, Siné, Loup, Gébé, Cardon, et bien d'autres dessinateurs et rédacteurs y dénoncent une guerre meurtrière et inutile.

Limoger: " En 1914, les échecs militaires français conduisent le généralissime Joffre à remplacer 144 généraux au total, renvoyés vers des postes à l'intérieur, à Limoges notamment, donnant naissance à un nouveau verbe". 

 

5- Objets de guerre, objets en guerre: 

Les historiens s'intéressent aux nombreux objets de 14-18 conservés dans les salons ou les greniers: les périscopes qui permettent de voir hors de la tranchée, le masque à gaz . Je rappelle que l'ami Mouna s'amusait à le porter parfois, par dérision, dans les manifestations.

 

6- Témoignages, lettres et discours d'époque : 

Les auteurs publient plusieurs documents inédits comme le discours de Parme de Benito Mussolini ( 13 décembre 1914). Le futur "duce" renie le pacifisme et plaide pour l'entrée en guerre de l'Italie. Il proclame: " Les neutralistes qui s'égosillent à crier " à bas la guerre" ne s'aperçoivent pas de la lâcheté grotesque qui s'attache aujourd'hui à ce cri… Le peuple qui veut la guerre, la veut tout de suite". D'autres socialistes s'engageront malheureusement dans la guerre et Mussolini deviendra le propagandiste d'un fascisme mondial.

Victor Brun, soldat au front, écrit à ses beaux-parents le 6 mai 1915: " Cher papa, j'espère que vous êtes toujours en bonne santé ainsi que maman et Yvonne. De mon côté ça va toujours bien, sauf que j'en ai rudement soupé de leur guerre. Ils feraient bien de nous signer la paix, nous renvoyer dans nos foyers et laisser le Boche tranquille.

Plusieurs familles retrouvent aujourd'hui des lettres envoyées par leurs parents soldats. Une collecte est organisée pour recueillir les récits des quatre millions de jeunes hommes qui ont combattu. C'est en effet, la première fois que des soldats qui sont allés à l'école, peuvent raconter leur guerre.

Rosa Luxemburg, socialiste révolutionnaire allemande, qui purge une condamnation pour antimilitarisme, juge la guerre dans le texte " Junius" qui circule clandestinement en Suisse en 1916. " L'immense boucherie est devenue une affaire quotidienne…"

En juin 1917, des mutins français signent une pétition pour la paix: " A bas la guerre… Nous sommes solidaires  les uns des autres car nous nous rendons compte que la continuation de la guerre, qui a déjà fait verser le sang de millions de victimes, n'est plus qu'une duperie sans profit pour la France et moins encore pour ceux qui la font réellement".

 

7- Comment les historiens abordent le conflit: 

Les auteurs ne cachent pas les sérieuses controverses entre historiens qui ont fait avancer la compréhension de la grande guerre. Après les récits diplomatiques et militaires qui ont dominé l'histoire officielle, des historiens se sont intéressés à la situation économique et sociale, puis aux enjeux culturels.  Ils travaillent aujourd'hui sur les représentations des contemporains ( regards sur l'ennemi, formes de la propagande de guerre…) ou sur les mises en récit et les mémoires de guerre. "Cela correspond aussi à un intérêt accru pour la violence de guerre, subie ou exercée… Aujourd'hui c'est plus généralement la souffrance des poilus, les excès du commandement et de la justice militaire qui sont saisis par des historiens " de gauche". Les résistances à la guerre et même l'objection de conscience occupent aussi une place importante dans des travaux récents.

 

8- Les traces de la guerre: 

Avec 10 millions de morts les Pays qui ont vécu la grande guerre subissent un deuil de masse qui se prolonge jusqu'à aujourd'hui.

Nombreux sont les anciens combattants qui sont revenus pacifistes du front. 

" Le terme de " pacifisme" est souvent employé pour désigner l'attachement à la paix, largement partagé dans l'entre-deux-guerres. Les populations aspirent alors à une paix durable. Ce sentiment diffus est cependant difficile à cerner… Ceux qui luttent pour la paix constituent dans tous les pays européens des groupes minoritaires, plus ou moins actifs, selon les circonstances et les situations nationales… Mais Jean Guéhenno insiste: " Ce n'est point être pacifiste que d'être une " bonne âme". Des organisations plus radicales naissent après la guerre comme l'IRG ( Internationale des Résistants à la Guerre) en 1921.

 

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Les historiens notent que depuis une trentaine d'années il y a un intérêt renouvelé pour l'histoire de la grande guerre. On peut le vérifier dans de nombreux films, livres, BD, pièces de théâtre, chansons de la pop ou du rock . Les artistes s'attachent surtout à dire, chanter, montrer la souffrance des soldats et des populations. 

 

9- La présence artistique de 1914-1918:

La grande guerre n'a cessé de résonner dans l'art et la littérature. Il faut rappeler que beaucoup d'artistes et d'écrivains ont fait la guerre, parmi lesquels: Henri Barbusse, Alain, Jean Giono, Fernand Léger, Otto Dix, Maurice Genevoix, Roland Dorgelès, John Dos Passos, Erich Maria Remarque, Apollinaire et Charles Vildrac qui écrit dans les " Chants du désespéré" publié en 1920 et jamais réédité: " Ils nous ont pris, toi, moi, nous tous / Hommes parqués, matériel humain / Comme on prendrait la menu paille / Pour nourrir un feu "

On remarque aussi, après la guerre, un essor des mouvements pacifistes dans le cinéma avec des films comme ceux de King Vidor : The big parade, Raymond Bernard: Les croix de bois, Abel Gance: J'accuse.

Victor Méric, le fondateur de la ligue internationale des combattants de la paix écrit en 1931: " Je crois fermement à l'efficacité de la propagande par le film. Je le répète: il faut faire peur. Pour cela l'évocation de la guerre d'hier est fort utile et des films comme " Quatre de l'infanterie", " A l'ouest rien de nouveau", sont bienfaisants…"

Jacques Tardi et Didier Daeninckx, auteurs bien connus des pacifistes, ont su aussi représenter la guerre dans toute son horreur.

 

On comprend, en lisant le livre La Grande Guerre, qu'André Loez et Nicolas Offenstadt ne veulent pas laisser les commémorations du centenaire de la guerre 14-18 aux seuls militaires. Ils portent un regard nouveau sur les victimes et les traumatismes de cette grande tragédie. La mémoire historique doit surtout servir à mieux comprendre les conflits d'aujourd'hui et à mieux lutter contre les guerres qu'on nous impose.

 

POUR EN SAVOIR PLUS:

 

La Grande Guerre, carnet du centenaire, édition Albin Michel.

Pour plus d'informations on peut consulter le site: centenaire.org

le site Gallica de la BnF qui a mis en ligne les journaux de la guerre 14-18

Le Dictionnaire en ligne des témoins et témoignages de l'historien Rémi Cazals et d'autres universitaires.