26 juillet 2005

JACQUES ROSSI

Je termine la lecture de JACQUES , LE FRANçAIS , pour mémoire du Goulag, de Jacques Rossi et Michèle Sarde, publié en 2002. Michèle Sarde, professeur de Français à l’université américaine de Georgetown, rencontre Jacques Rossi en 1985. En 1999, elle décide d’écrire un livre sur son parcours de communiste internationaliste. Jacques Rossi est très connu à cette date. Il a publié en Russe, en Anglais puis en Français son MANUEL DU GOULAG et QU’ELLE ETAIT BELLE CETTE UTOPIE vient de paraître. Les historiens, les médias les associations d’anciens déportés de Russie, d’Allemagne, du Japon et de France s’intéressent enfin à Jacques Rossi. Il a déjà 90 ans. Il mourra le 30 juin 2004 à Paris, à l’âge de 95 ans. Etonnant pour un homme que l’on avait jugé de constitution fragile pendant sa jeunesse et qui a subi des traitements inhumains pendant plusieurs dizaines d’années.

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J’ai eu la chance de pouvoir inviter Jacques Rossi dans l’émission PASSE/PRESENT, que je faisais sur CANALWEB avec l’historien du mouvement ouvrier : Claude Pennetier. C’était en 2001. Jacques Rossi avait déjà eu un ennui de santé et se déplaçait avec deux cannes. L’émission était en direct, laprès-midi. Après une brêve introduction je passe la parole à Claude Pennetier pour qu’il présente le goulag dans l’univers soviétique avant de laisser la parole au témoin-écrivain Jacques Rossi. Dès les premières phrases de Claude Pennetier qui commence à citer le nombre de victimes, Jacques Rossi l’interrompt : " Arrêtez de parler du goulag. C"est moi qui y étais. Je ne suis pas une victime. Le goulag a été mon université ". L’émission ne durait que 30 minutes. Nous aurions pu écouter Jacques Rossi pendant des heures. Avec une vivacité d’esprit étonnante et une conviction passionnante, il nous faisait revivre en quelques minutes une aventure humaine exceptionnelle.

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Jacques Rossi, qui pendant des années, d’abord agent secret du Komintern et du renseignement militaire soviétique puis contraint au silence du goulag, n’avait pas pu parler et exprimer ses sentiments, ne voulait plus être freiné dans son expression. Le monologue s’est continué au bar après l’émission et j’ai tout de suite été impressionné par ce monsieur. Je me suis rendu une semaine plus tard dans son appartement de Montreuil pour lui apporter une cassette de l’émission et quelques photos mais surtout pour le revoir et faire un projet d’enregistrement beaucoup plus long avec lui. Malheureusement je n’ai pas pu réaliser ce film et j’ai appris avec plaisir qu’une réalisatrice avait pu mener à bien ce projet en France. Un autre film avait déjà été produit par une télévision allemande et avait été diffusé sur Arte en 1997. Je n’ai donc plus de regret : il restera un document audiovisuel de ce personnage exceptionnel.

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Né en 1909 d’une mère française de Bourg en Bresse et d’un père polonais, c’est en Pologne que l’étudiant Jacques Rossi sera repéré par le parti communiste et enrôlé dans les services secrets. "  Je me suis engagé corps et âme dans le mouvement communiste, sincèrement persuadé de défendre la cause de la justice sociale, à laquelle je suis toujours attaché. Ayons le courage de le reconnaître : je me suis fourvoyé. Il est de mon devoir de mettre en garde les honnêtes gens : Attention ! Ne vous engagez pas sur cette voie qui aboutit fatalement à une catastrophe économique, sociale, politique, culturelle, écologique.... " C’est ce qu’écrit Jacques Rossi en 1995. Mais pour en arriver à cette conclusion il lui aura fallu une expérience d’une dizaine d’années dans les services secrets et d’une vingtaine d’années de goulag en Arctique et en Sibérie. Il prouve dans ses écrits et ses récits qu’il a su s’accrocher à la vie pour sortir de cet enfer et pour témoigner. "  Je me suis dit que moi, un Français, ils ne m"écraseraient jamais. Je savais à présent qu"en croyant servir mon idéal marxiste-léniniste, je n"avais servi que l"impérialisme russe ".

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Et c’est ce même impérialisme russe qui est encore aujourd’hui à l’œuvre avec Poutine. Ce sont toujours les mêmes services, dénoncés par Jacques Rossi, qui oppriment le peuple russe et plus encore les peuples périphériques comme les Tchétchènes ou les autres peuples d’Asie centrale. Ce sont toujours les mêmes " truands ", repérés par Jacques Rossi qui, depuis l’époque des Tsars, pillent le pays et gaspillent en Occident. Comment le peuple russe, si attachant et si cultivé, peut-il se débarrasser de ces parasites ?

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Staline est mort le 5 mars 1953.

Dix ans après, en 1963, je faisais un voyage en URSS. J’étais étudiant en lettres à Aix en Provence et j'avais décidé d’apprendre en langue complémentaire le russe car je trouvais cette langue très belle. J’avais un professeur français qui avait été l’interprète de général de Gaulle après la deuxième guerre mondiale et un professeur russe qui était une dame raffinée, parlant plusieurs langues. Ils m’avaient donné envie de connaître le pays et surtout les Russes. Je partais en voyage organisé avec France-URSS, une association reconnue par les autorités soviétiques et surtout gérée par des communistes. Mais ça ne me gênait pas au départ car j’étais plutôt de gauche.

Arrivés à Moscou avec un groupe d’une vingtaine de personnes, nous sommes logés dans le plus bel hôtel de la ville, au centre, à l’hôtel Métropol. Manque de chance, j’ai un abcès à une dent et la guide appelle un taxi pour me faire conduire dans une clinique où je suis tout de suite soigné, gratuitement, par deux médecins charmantes et efficaces. C’était un bon début. Mais j’ai constaté rapidement que dans le groupe de Français, tous étaient des communistes purs et durs et que le fait de dire : "  Il fait frais ce matin " était déjà perçu comme une critique de l’URSS et donc très mal vu. J’avais repéré au fond du car un Japonais qui ne parlait pas. Un soir où je cherchais quelqu’un pour faire quelques pas dans le quartier, le copain japonais propose de m’accompagner. Les rues étaient vides. Pas de voitures à cette époque mais pas de piétons non plus. Nous nous asseyons sur un banc et un Russe vient s’asseoir près de nous, intrigué de voir des étrangers " en liberté ". Et là je constate que le copain Japonais parlait très bien le russe. Employé du ministère de l’agriculture au Japon, il séjournait depuis deux ans en France, à Lyon et il avait une bonne connaissance de la France, de la Russie et de beaucoup d’autres pays. Il avait observé tout le groupe des Français et avait déjà jugé leur mentalité.

Dans un musée ou le guide russe commentait le tableau réaliste d’une bataille entre les Russes et les Japonais, notre ami japonais voulut donner la version japonaise du récit. Nos communistes français s’y opposèrent, outrés que l’on puisse compléter la version officielle de l’histoire.

Nous sommes devenus inséparables dans ce voyage par ailleurs très enrichissant et très agréable. Après les séjours à Moscou et à Léningrad, nous rentrions sur un bateau de croisière qui faisait escale dans plusieurs ports de la Baltique avant d’arriver au Havre. Et là que voyons-nous sur le quai, pourtant presque désert, puisque les postes de douane et de police se trouvaient au-delà, dans d’autres bâtiments ? Nous voyons une voiture berline de luxe avec chauffeur qui attend sans doute une personnalité. A notre grande surprise, la personnalité attendue faisait partie de notre groupe. C’était un monsieur très correct, accompagné de sa femme, qui , pendant tout le voyage nous avait pratiquement interdit de porter le moindre jugement négatif sur le régime soviétique. On a compris alors que la " mafia " russe avait des relais dans tous les pays.