Côte d'Ivoire 2005 ---------------------------------------------------------------- Je viens de voir un documentaire à la télévision sur la situation actuelle en Côte d'Ivoire. Documentaire assez confus pour tenter d'expliquer une guerre civile soit disant explicable par deux seuls éléments: Houphouët Boigny n'avait pas préparé sa succession. Les politiciens d'aujourd'hui ne cherchent qu'à se disputer le pouvoir. Même si tout cela est vrai ce n'est pas suffisant pour expliquer la misère dans laquelle a été plongé le pays après avoir connu une période de prospérité, surtout pour les grandes entreprises françaises qui y travaillaient. ---------------------------------------------------------------- J'ai vécu en Côte d'Ivoire de 1970 à 1974. J'ai travaillé au démarrage du Complexe d'Education télévisuelle de Bouaké. La télévision éducative en Côte d'Ivoire était une opération énorme qui regroupait non seulement le ministère de la coopération française mais aussi l'Unesco, la communauté belge, le Québec et quelques autres organismes. Il s'agissait de lancer un système éducatif entièrement conçu par la télévision. C'était une opération unique au monde à l'échelle d'un pays. Non seulement le territoire entier de la Côte d'Ivoire devait être couvert par des émetteurs hertziens mais tous les villages devaient être équipés d'un ou deux postes de réception qui serviraient d'abord pour les scolaires et aussi pour les villageois. ---------------------------------------------------------------- J'étais réalisateur et donc intéressé d'abord par la production des émissions. Les studios étaient équipés de caméras Thomson mixtes, capables de transmettre de la vidéo comme dans une régie normale mais capables aussi d'enregistrer simultanément sur pellicule 16 mm. Ces caméras, très chères, avaient été vendues à Hollywood pour les films tournés avec contrôle vidéo. La télévision française les avaient trouvé trop chères pour en équiper tous ses studios. Nous pouvions donc travailler à Bouaké avec la "rolls" des caméras. ----------------------------------------------------------------- J'aurais eu tort de me plaindre vue la qualité du résultat. Ce qui m'étonnait davantage c'est que l'on nous demandait d'enregistrer sur support film, avec développement et montage derrrière, les émissions de consignes du matin qui ne pouvaient être diffusées qu'une fois et pouvaient donc se faire avec moins de frais en direct. J'en parlais donc un jour en réunion de production devant le directeur et son conseiller français. On me fit cette réponse: " Bernard, tu es dans un pays riche. Tu ne dois pas te poser ce genre de question". Ils savaient que je venais du Niger où l'argent n'étaient pas gaspillé. ------------------------------------------------------------------- J'ai compris alors que le but n'était pas seulement de réussir une opération d'éducation, réussite extraordinaire qui s'est confirmée pendant 10 ans, mais de faire gagner beaucoup d'argent à toutes les entreprises françaises en faisant payer les contribuables français, belges ou québécois, mais aussi en endettant les Ivoiriens et en pillant leurs ressources: le bois, le café, le cacao. ------------------------------------------------------------------- J'étais partagé pendant toutes ces années entre l'extraordinaire aventure que nous vivions, avec nos camarades ivoiriens, pour mettre en place un système que tous les pays étrangers venaient visiter: le Japon, l'Australie, le Canada, et le constat que le pays ne pourrait pas supporter longtemps une telle dépense. Effectivement, en 1980, alors que le résultat sur le plan éducatif était reconnu comme très positif, surtout pour l'apprentissage du langage et des sciences humaines, le président décidait d'arrêter les frais. La télévision avait été un gouffre financier qui avait enrichi bien des entreprises étrangères. ---------------------------------------------------------------------- Ce que j'ai connu à la télévision était la norme dans tous les autres domaines. J'ai fait quelques années plus tard, en Côte d'Ivoire, des films sur l'architecture et j'ai appris que la ville d'Abidjan avait été construire dans des normes impossibles à tenir même dans un pays riche. ----------------------------------------------------------------------- Lorsque je suis retourné travailler quelques mois à la RTI ( Radio Télévision Ivoirienne), en 1994, j'ai retrouvé ce pays dans une misère que je n'avais pas connue. Abidjan, la ville qui attirait tous ceux qui cherchaient du travail, était une ville en perdition: immeubles devenus vétustes par manque d'entretien, usines fermées, quartiers abandonnés et population misérable. Insécurité dans le centre des affaires, insécurité dans certains quartiers, insécurité sur les routes, ce n'était plus la Côte d'Ivoire que j'avais connue. ------------------------------------------------------------------------ Mes camarades ivoiriens, dont plusieurs avaient travaillé avec moi à Bouaké, évoquaient la belle époque. Ils étaient conscients de la dégradation de la situation et prévoyaient déjà le pire. Moins de dix ans plus tard le pire touchait les habitants de ce pays. -------------------------------------------------------------------------- Qu'ont fait les gouvernements français pour essayer d'éviter ou au moins de retarder la chute? Rien. Les entreprises françaises ont continué à piller ce qui restait: plus du tout de bois à exploiter mais encore du cacao. Alors il n'était pas question de laisser les Ivoiriens décider du prix de leur cacao ni même de les laisser choisir d'un acheteur. Les rivalités entre les grandes puissances ont encore une fois étaient fatales à ce malheureux pays. Le temps des empires coloniaux et des luttes entre les intérêts internationaux n'est pas terminé. Les Ivoiriens font les frais d'une sorte de "mondialisation" de la puissance au grand bénéfice des vendeurs d'armes. ---------------------------------------------------------------------------- Alors quand les pays riches nous font croire qu'ils sont prêts à annuler les dettes de ces pays, dettes qu'ils ont tout fait pour mettre en place et continuer ainsi à piller leurs ressouces, doit-on les croire? Un livre vient de paraître. Je ne l'ai pas encore lu mais je le conseille : ----------------------------------------------------------------------------- "L'Afrique sans dette" Par Damien Millet Ed. CADTM/Syllepse Juin 2005, 224 pages Prix : 14 euros, port inclus ISBN CADTM : 2-930443-01-4 ISBN Syllepse : 2-84950-056-9 ---------------------------------------------------------------------------------- Présentation du livre : L'Afrique sans dette, c'est d'abord une cinglante ironie, car actuellement, l'Afrique s'endette. Contrairement aux annonces dans les médias, la dette de l'Afrique continue de s'accroître. On entend parler d'allégements de dette, d'aide au développement, mais une fois tous ces termes analysés, les réalités sont cruelles : le continent le plus pauvre et le plus démuni en terme de développement humain continue de transférer des sommes considérables à ses riches créanciers, les classes dirigeantes africaines prélevant leur commission au passage. Une grande partie de la population s'enfonce dans la misère et la spirale de la dette poursuit son œuvre tragique. L'Afrique sans dette, c'est surtout une exigence. Après des siècles de pillage, d'esclavage, de colonisation, l'instauration d'un modèle économique néolibéral a brisé l'Afrique par l'intermédiaire du mécanisme de la dette. Aujourd'hui, selon l'auteur, le combat central est l'exigence de l'annulation totale de la dette extérieure publique de l'Afrique, premier pas vers celle de tous les pays du tiers-monde, dans le but de libérer enfin leur développement. L'Afrique sans dette, c'est aussi une interrogation. La dette de l'Afrique est-elle légitime ? Pour des raisons tout à la fois morales, économiques, politiques, juridiques, écologiques et historiques, l'auteur affirme que la dette actuelle doit être répudiée. Il considère que les peuples africains sont en droit d'exiger de leurs riches créanciers, qu'ils soient du Nord ou du Sud, le paiement d'une dette au titre de réparations et l'instauration d'un autre modèle économique basé sur la satisfaction des besoins humains fondamentaux. A travers 9 chapitres très documentés, ce livre analyse l'histoire politico-économique de l'Afrique, la domination, les mutilations et les trahisons subies par le continent noir. Il est avant tout un plaidoyer pour une rupture avec la logique imposée par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, et à travers eux, par les puissants promoteurs de la mondialisation néolibérale. Damien Millet, professeur de mathématiques en classes préparatoires scientifiques à Orléans, président du CADTM France (Comité pour l'Annulation de la Dette du Tiers Monde) et membre de la Commission Dette d'ATTAC France ; auteur avec François Mauger du livre La Jamaïque dans l'étau du FMI, l'Esprit frappeur, 2004 ; auteur avec Eric Toussaint des livres 50 Questions 50 Réponses sur la dette, le FMI et la Banque mondiale, CADTM/Syllepse, 2002, et Les tsunamis de la dette, CADTM/Syllepse, 2005. ________________________________