UN CINÉMA MILITANT Entretien de Bernard Baissat avec Céline Lenormand en 2004, pour le site maitron.org L'APPRENTISSAGE Pourquoi avez-vous décidé de réaliser des documentaires militants? A cette question qui m'a été posée par des historiens qui s'intéressent au mouvement social, je dois répondre par un récit de mon cheminement. Je ne suis pas né, bien sûr, militant, révolté, anarchiste. Ce sont les expériences de la vie et surtout deux rencontres essentielles qui m'ont montré cette voie périlleuse mais très riche. Les deux personnages principaux qui m'ont ouvert les yeux sont le peintre ANDRE CLAUDOT et l'historien JEAN MAITRON. En 1967, alors que j'étais journaliste apprenti à l'ORTF (Office de radio télévision française), à Dijon, j'ai connu le peintre ANDRE CLAUDOT. C'était la figure principale de la peinture bourguignonne, le maître de plusieurs peintres locaux et une grande gueule politique qui s'était illustrée par ces oppositions au Chanoine Kir. Tout de suite ce personnage m'a fasciné et j'espérais pouvoir un jour lui consacrer autre chose qu'un simple reportage. Je quittais la France, après la déception de MAI 68, pour aller travailler en Afrique puis au Moyen Orient. Je rentrais en 1976 dans une France morose et abattue. Et je retrouvais ANDRE CLAUDOT, toujours aussi virulant et combattif. Lui, le vieil anar de 1910, l'antimilitariste de la guerre de 14, le résistant de 1940, ne baissait pas les bras. Quelle leçon pour notre génération! Je proposais donc à la télévision de faire un portrait de ce peintre militant en deux parties: - une partie retraçant son itinéraire de militant avec l'historien JEAN MAITRON. C'est ANDRE CLAUDOT qui m'avait envoyé sa biographie parue dans le Dictionnaire du Mouvement Ouvrier, que je ne connaissais pas. - une partie consacrée à son itinéraire pictural, avec MAX POL FOUCHET qui avait écrit un article sur lui, en retraçant l'évolution de sa peinture depuis les Beaux Arts de Paris en 1910, le séjour en Chine en 1926-1930, le retour à la Ruche de Montparnasse et l'engagement dans "Montmartre aux Artistes". La télévision tardait à prendre une décision. ANDRE CLAUDOT avait plus de 80 ans. Deux collègues algériens de la télévision TWEFIC FARES et BRAHIM BARKATI, acceptaient de m'aider à réaliser la première partie du portrait, à nos frais. Je prenais alors contact avec JEAN MAITRON qui, de Pouilly sur Loire, acceptait de rejoindre directement Dijon. Et c'est au cours du tournage que je faisais la connaissance de JEAN et MARCELLE MAITRON. JEAN MAITRON, auteur de la biographie de CLAUDOT, avait préparé des questions pour le film, mais il rencontrait son "sujet" pour la première fois. Alors face à ANDRE CLAUDOT qui racontait son engagement dans le mouvement libertaire avec son exubérance habituelle et ses point de vue historiques très personnels, JEAN MAITRON, historien pondéré et rigoureux, avait du mal à rétablir quelques vérités historiques fondamentales. Mais les deux hommes se sont compris et se sont estimés. Au moment du montage je devais faire des choix sur les épisodes racontées par ANDRE CLAUDOT et sur les noms de militants cités. J'allais donc voir JEAN MAITRON à Courbevoie. Quand je lui ai demandé si ALFRED ROSMER et PIERRE MONATTE , que CLAUDOT avait fréquentés, étaient des personnages importants, JEAN MAITRON a pu mesurer mon ignorance de l'histoire du Mouvement Ouvrier. Très patiemment il m'a aidé à faire mon apprentissage dans ce domaine. Il m'a prêté des livres, m'a expliqué dans la salle de montage des faits historiques que j'ignorais et m'a ouvert des horizons que mes études universitaires n'avaient pas suffit à éclaicir. Je découvrais alors, en lisant sa thèse sur le mouvement anarchiste et quelques autres livres indiqués par lui, que ces idées m'intéressaient et me passionnaient. En 1978 le film ECOUTEZ ANDRE CLAUDOT, formaté 52 minutes pour la télévision, est terminé. 19 mars 1978 la droite remportent à nouveau les élections législatives. Les programmateurs de la télévision française, qui avaitent gardé notre projet sous le coude en cas de victoire de la gauche, nous refusaient bien sûr la diffusion du sujet en nous disant: "nous ne sommes pas là pour faire de la propagande anarco-communiste". Et ils nous enlevaient aussi la possibilité de compléter le portrait d'ANDRE CLAUDOT avec la partie artistique. Mais ce refus a été salutaire. Il m'a permis de découvrir un monde que je ne connaissais pas: le monde du cinéma militant et des festivals. Sélectionné dans plusieurs festivals en France et à l'étranger, le film était projetté devant des publics passionnants. Au cours des débats qui s'engageaient les spectateurs s'étonnaient de ne pas voir ce film et tant d'autres à la télévision française et il me proposaient des personnages à filmer dans leur région. Je me rendais compte alors de la richesse humaine qui risquait de se perdre et de l'immense travail de mémoire que la télévision ne voulait pas faire. Nos moyens ridicules face à l'ampleur de la tâche ne m'encourageaient pas, d'autant plus que je savais ce que coûtaient les productions de commande que je réalisais pour la télévision. Et c'est encore JEAN MAITRON qui m'a servi d'exemple. Avec des moyens rudimentaires, quelques historiens et militants bénévoles et un petit éditeur courageux, il avait entrepris une oeuvre gigantesque, l'histoire du Mouvement Ouvrier Français, dont il ne verrait peut-être jamais la fin. Alors pourquoi ne pas essayer dans l'audio-visuel, avec des moyens limités mais en s'investissant davantage? Et c'est comme cela que l'aventure a commencé. L'AVENTURE DU CINÉMA MILITANT Quand on me parlait d'un personnage de militant, je consultais le Dictionnaire et j'y trouvais chaque fois une biographie. JEANNE HUMBERT, militante néo-malthusienne pour la limitation des naissances et la libre maternité, alors âgée de 92 ans, a été filmée avec l'historien FRANCIS RONSIN. Le film, diffusé en 1981, dans des projections organisées par des mouvements féministes, par le Planning Familial et dans des festivals est repéré par ANDREE HOTTELIER, programmatrice de la Télévision Suisse Romande. En 1983, il est diffusé sur les Antennes suisses beaucoup plus libres que les nôtres, grâce à l'action de responsables exceptionnels comme CLAUDE TORRACINTA. Ce film sera une ouverture pour d'autres diffusions sur cette antenne. J'apprendai, par la suite, que plusieurs réalisateurs français étaient diffusés en Suisse et que ANDRE GAZUT, cinéaste français, déserteur de la guerre d'Algérie, avait pu faire une carrière courageuse dans la célèbre émission TEMPS PRÉSENT. ECOUTEZ MAY PICQUERAY, militante anarchiste et anti-militariste, sujet tabou en France, était aussi montré à la télévision suisse, en 1984. ECOUTEZ EUGENE BIZEAU, poète pacifiste, filmé avec l'historien ROBERT BRÉCY, était projeté pendant plusieures semaines, avec MAY PICQUERAY, au cinéma parisien SAINT ANDRÉ DES ARTS, grâce au choix de ROGER DIAMANTIS. C'était un honneur d'être dans cette salle parisienne indépendante, en mai 1984. Mais toujours aucun espoir à la télévision française malgré l'arrivée de la "gauche" au pouvoir. Je refais une tentative avec un projet de JEAN MAITRON et son livre PROMENADES DANS PARIS REVOLUTIONNAIRE. Le projet n'aboutit pas et nous nous contentons de réaliser, avec l'aide de JEAN BRAIRE, le portrait de l'un des lieux symboliques: LA BOURSE DU TRAVAIL DE PARIS. JEAN MAITRON est alors soumis à une autre épreuve à laquelle il ne s'attendait pas pour un film: la division syndicale. L'histoire de la BOURSE DU TRAVAIL, raconte aussi l'histoire du syndicalisme français. Nous avons donc besoin de faire intervenir les responsables des 5 grandes formations syndicales. Nous imaginons de les réunir dans la bibliothèque de la BOURSE, comme ils l'avaient fait en mai 68. Impossible d'avoir leur accord: ils veulent bien participer au film, mais séparément. Nous n'arriverons même pas à les réunir dans la première projection organisée à la BOURSE, alors que la salle est bourrée de syndicalistes de toutes les organisations. JEAN MAITRON était déçu et amer. Lui qui avait veillé avec une honnêteté scrupuleuse au bon équilibre des participants, il ne comprenait pas ces divisions stériles. ECOUTEZ LA BOURSE DU TRAVAIL DE PARIS est terminé en 1983. Le film n'est pas accepté à la télévision française mais il est acheté par le Ministère des Affaires Etrangères pour être diffusé dans les Centres Culturels français à l'Etranger. Il est donc doublé en plusieurs langues et servira l'histoire. Les ventes de droit et les projections militantes me permettent de rembourser une partie des frais engagés pour la prodution de ces films et de continuer. MARCEL BODY, l'un des 4 premiers communistes français à Moscou en 1917, raconte son itinéraire russe à ALEXANDRE SKIRDA. MOUNA, militant communiste, très apprécié par les artistes et surtout par le dessinateur CABU, est filmé dans les rues de Paris et dans son modeste logement du Boulevard Clichy. ROBERT JOSPIN, âgé de 90 ans, raconte ses engagements pacifistes et socialistes. AUX QUATRE COIN-COINS DU CANARD ENCHAÎNÉ est le premier film français consacré au célèbre journal satirique, à son histoire, à ses journalistes, à ses dessinateurs. Le film est co-produit par le Centre Georges Pompidou. D'une durée de 2heures50, il sort en 1988 dans une salle parisienne du quartier latin: Utopia. Il reste 9 mois à l'affiche grâce une formule de rencontre hebdomadaire entre le public, les journalistes et les dessinateurs du Canard Enchaîné. Le public, séduit par la possibilité de dialoguer et d'aborder des sujets d'actualité, avec humour, se plaindra lorsque nous arrêterons volontairement les projections pour continuer notre travail de production. La Télévision Suisse me demande de réduire la durée du film à deux épisodes d'une heure. J'accepte pour le public suisse de supprimer des histoires trop françaises. Cette version de deux heures est ensuite diffusée en Belgique où un très bon film sur le CANARD, avait déjà était produit quelques années auparavant. Un an plus tard, en 1990, France 3 acceptera de le diffuser, dans la version courte. La version intégrale, achetée par le Ministère de la Culture, est visible dans de nombreuses bibliothèques. En 1990, pour la première fois depuis plus de vingt ans que je suis salarié par la télévision, je réussis à faire aboutir un projet personnel sur un personnage biographié par le dictionnaire: RENÉ DUMONT. En plus du militant écologiste, connu par les médias, je souhaite, à la demande de RENÉ DUMONT, montrer aussi le militant pacifiste et tiers-mondiste. Le film fini dure donc deux heures au lieu d'une heure. Je propose à France 3 la version intégrale pour le même prix . La télévision n'en veut pas et s'en tient au premier projet: la partie d'une heure concernant l'écologie. En 1993, CLAUDE PENNETIER,MICHEL DREYFUS,NATHALIE VIET-DEPAULE, montent l'exposition: VISAGES DU MOUVEMENT OUVRIER. Ils me demandent de présenter un portrait audio-visuel de JEAN MAITRON à partir des extraits des films tournés avec lui. Et je me rends compte alors que j'aurais dû le filmer davantage avant son décès en 1987. Ses brêves apparitions dans les films ne donnent pas l'image complète que j'aurais voulu garder de cet historien exceptionnel. Je l'avais découvert bon chanteur dans LA BOURSE DU TRAVAIL, mais aussi bon débatteur quand des militants parlaient des intellectuels. Et je regrettais surtout de ne pas avoir pu enregistrer le long récit qu'il m'avait fait sur son père MARIUS MAITRON,instituteur, militant communiste, au cours d'un long voyage en voiture. Je proposais donc à CLAUDE PENNETIER, d'enregistrer pour l'occasion, quelques militants biographiés, encore en vie. Et nous sommes allés voir: MAURICE SAUVÉ, militant socialiste, âgé de 96 ans MADELEINE TRIBOLATI, vice-présidente de la CFTC, âgée de 88 ans SUZANNE MATLINE, secrétaire du syndicat CGT des modistes, âgée de 89 ans Bien d'autres militant(e)s auraient pu être filmé(e)s. Mais nous n'avions ni le temps ni les moyens. Grâce à des co-productions avec les télévisions par cable en France et la télévision belge j'ai pu filmer des personnages engagés: MADAME AMAND, marinière qui lutte pour sauver son métier, dans MARINIÈRE, LA VIE D'À BORD MARIANNE, infirmière du Service des Urgences, dans HARLEY, MON AMOUR. Et CLAUDE GILAIZEAU, des Productions LA LANTERNE, m'a permis de faire un film sur MIREILLE JOSPIN. Militante pas encore biographiée, MIREILLE JOSPIN était une sage-femme qui luttait pour la contraception et les maisons de naissances. Elle n'hésitera pas à soutenir dans la rue les sages-femmes en colère quand son fils LIONEL JOSPIN était premier ministre. Le film terminé en 2001, n'est pas accepté par les grandes chaînes de la télévision française. Après la mort volontaire de MIREILLE JOSPIN, en 2002, son combat pour la Mort dans la Dignité est relancé. Nous reproposons le film à la télévision française. Il est à nouveau refusé. TV5 promet de le programmer à l'occasion de la journée de la Femme du 8 mars 2004. A vérifier. LE COMBAT CONTINUE Nous devrions pouvoir faire aujourd'hui des films plus facilement qu'hier: les moyens de production, plus légers, sont moins onéreux, les canaux de diffusion télévision et cinéma sont plus nombreux. Et pourtant la situation est toujours aussi difficile. Pourquoi? - Les programmateurs de la télévision sont encore plus frileux car ils pensent surtout à leur poste qui dépend de l'audience. - Les producteurs cinéma, avec des ressources en baisse, hésitent à s'engager sur des sujets invendables - Les cinéastes, intermittents du spectacle, sont devenus pauvres et gaspillent leur énergie à courir après des heures éclatées de travail précaire. Les projets pourtant ne manquent pas et je souhaiterais mener à terme quelques chantiers en cours: Je viens de finir un montage de rushes tournés sur JORGE MAC GINTY, président des socialistes chiliens à l'étranger, en exil à Orly depuis le coup d'état du II septembre 1973. Etudiant en médecine avec SALVADOR ALLENDE dans les années 1930, il fut successivement son directeur de cabinet quand il était ministre de la Santé et son conseiller politique quand il était président. Ce film n'a pas encore été diffusé. Je voudrais finir le tournage d'un portrait commencé du maire d'Orly, GASTON VIENS. Déporté à Buchenwald comme résistant communiste, il s'est investi à son retour dans l'action politique et l'action municipale pendant 40 ans. J'ai recueilli, depuis les années 1980, des heures de tournage sur diverses manifestations à Paris. Il faudrait les présenter en les resituant dans leur contexte historique et social. J'ai accumulé plusieurs dizaines d'heures de tournage sur la lutte des Kanak en Nouvelle Calédonie et les comités de soutien en France. Tous les projets soumis à la télévision pour utiliser ce travail ont échoué. Et je suis encore trés souvent sollicité pour rendre compte de tel militant ou de telle lutte. Le travail est énorme. Plusieurs cinéastes s'investissent pour garder une trâce de ce patrimoine de lutte. De nouvelles perspectives s'ouvrent avec les diffusions sur Internet. Nous essaierons de travailler jusqu'à la fin de nos forces. JEAN MAITRON et bien d'autres nous ont montré la voie. La révolte ne cesse de grandir. Ce n'est pas le moment de baisser les bras!