23 juin 2005 Entretien avec Bernard Baissat, le 10 juillet 2004, par Isabelle Marinone pour sa thèse: " Anarchisme et cinéma". Consultation du contenu de la thèse possible sur: www.cavi. univ-paris3.fr/rech_sur/astu/Marinone.htm Peux-tu me parler de ta jeunesse, de ta vie avant d’entrer dans le journalisme ? Avant même d’entrer dans le journalisme, j’étais en contact avec un journaliste italien qui s’appelait Antonio Bevilacqua. Il était le père de ma correspondante italienne lorsque je faisais mes études d’Italien. J’ai été touché par le " virus " de l’Italien à l’âge de quatorze ans. A l’époque, encore jeune, je voyageais tout seul dans les trains de l’Europe. Et je me suis retrouvé rapidement chez ma correspondante Sandra, à Sora, dans la province de Frosinone. Son père voulait presque m’adopter, car il avait deux filles et pas de garçon. Lui, était à la fois enseignant et journaliste dans un journal important de Rome Il Tempo. Il m’a donné le goût du journalisme en me demandant, lorsque je suis rentré en France, de lui envoyer des informations sur une partie de sa propre famille qui avait vécu dans notre pays. Son père avait été modèle dans l’Atelier Rodin, à Paris. Beaucoup d’Italiens de la région de la Ciociaria, région de Vittorio de Sica et de Marcello Mastroiani, travaillaient à Montparnasse soit dans des ateliers de sculpteur soit comme marchands de tableaux. Dans l’atelier de Rodin, les Italiens travaillaient le marbre d’après les " bozetti " du maître, travail pénible et ingrat, mais quand ils étaient beaux, comme le père de Bevilacqua, Rodin les invitait à poser pour lui. Le père de Bevilacqua était aussi chanteur d’Opéra, il avait quitté femme et enfants pour vivre la belle vie à Paris. C’est la raison pour laquelle il m’avait demandé de chercher des documents sur ce passé qui lui tenait à cœur. Il avait créé une revue artistique qui s’appelait La Sonda, et j’étais devenu un de ses correspondants pour la France. Dès l’âge de quinze ans alors que j’étais encore au lycée, j’avais déjà des demandes pour écrire de petits articles, pour réaliser de petites enquêtes. De plus, comme j’habitais Manosque et que j’étais le voisin de Jean Giono, il m’arrivait d’aller le rencontrer pour parler de ses futurs ouvrages dans la revue italienne. Tout cela m’a poussé à faire des études plus approfondies d’Italien à l’Université d’Aix en Provence, avec une double licence d’Italien et de Lettres modernes. Là, j’ai eu des professeurs très intéressants, mais assez machos, d’origine Corse. Comme dans notre classe il y avait une majorité de filles et que nous n’étions que deux garçons, ces professeurs nous poussaient pour que l’on passe devant les filles. Ce qui n’était pas du tout mon but ! L’esprit de compétition, je ne l’avais pas du tout. Comme je ne me débrouillais pas trop mal dans cette branche, j’ai continué sur la voie de l’Italien. C’est donc par l’Italien que je me suis intéressé au journalisme, d’abord au journalisme écrit. Je faisais surtout des articles sur des peintres comme Serge Fiorio, Edgard Mélick ou des sculpteurs comme Michel Elia. J’organisais même des expositions en France avec des artistes italiens et en Italie avec des artistes français. Je savais donc déjà que je continuerai dans l’Italien mais que je ne me lancerai jamais dans l’enseignement. Toute ma famille était dans ce milieu, j’en connaissais donc les difficultés. J’avais choisi la Sicile pour faire mon mémoire de Diplôme d’Enseignement Supérieur. Mon professeur m’avait demandé de travailler sur un journaliste et écrivain italien qui s’appelait Vitaliano Brancati, auteur du " Bel Antoine ". Cet écrivain était mort jeune, depuis une dizaine d’années seulement et j’ai faire une véritable enquête, à Catania, la ville où il avait vécu en interrogeant les gens qui l’avaient connu. Cette personnalité était particulièrement intéressante pour mon professeur car il était passé du fascisme, vécu par tous les jeunes italiens embrigadés, à l’antifascisme assez virulent bien que toujours très " codé " dans ses oeuvres. Mon mémoire a d’ailleurs alimenté, avec d’autres mémoires sur le thème du fascisme, la thèse d’un autre professeur. Après le diplôme, s’est posée la question de l’agrégation. Je savais que les postes au concours étaient très réduits et que le programme était rébarbatif, même si, Vitaliano Brancati, avait été inscrit " par hasard " au programme de littérature. Je n’avais toujours pas le goût de la compétition !. Je me suis quand même inscrit à cette épreuve pour obtenir la bourse d’études et je suis parti faire du journalisme à Dijon, où on venait d’ouvrir la station régionale de la télévision. Je partais là-bas comme journaliste stagiaire. Le directeur s’appelait Pascal Copeau, fils de Jacques Copeau, créateur du Vieux Colombier, résistant, compagnon de la Libération, un personnage. Je l’ai fréquenté ainsi pendant plusieurs mois. Il m’a fait connaître la Bourgogne que j’ai beaucoup appréciée. A l’époque, à la télévision Gaullienne, les journalistes n’étaient pas originaires de la région dans laquelle ils travaillaient, afin qu’on puisse mieux les contrôler. Comme j’aimais beaucoup les arts, j’ai proposé à Pascal Copeau de faire un sujet sur la maison de son père à Pernand Vergelesse. Pascal Copeau habitait cette maison et avait conservé avec amour le bureau de son père et les roses de son jardin. Il a été heureux de ce reportage. Le seul problème avec lui, c’est qu’il fallait être capable de goûter son aligoté ( excellent vin blanc de Bourgogne) le matin, au petit déjeuner. Avec de l’entraînement on y arrive bien ! A l’époque, j’étais donc stagiaire. En faisant de petits reportages et en présentant des directs du journal télévisé j’ai compris très vite que tout ce que j’avais appris à l’Université ne me servait pas beaucoup. Lorsque l’on me donnait un papier à rédiger, j’étais incapable de le rédiger en langage parlé ! J’ai dû tout réapprendre pour m’adapter à la télévision Naturellement, je ne suis pas allé passer l’agrégation. Ma bourse étant terminée, j’ai dû postuler pour un poste d’enseignant. J’en ai obtenu un formidable, à Draguignan, ville militaire du Var. Au lycée, j’avais très peu d’élèves, c’était vraiment tranquille ! Je venais tous les jours de Manosque où j’habitais, à 60 kilomètres de là. Parfois, j’étais hébergé chez un ami, professeur de dessin. Le proviseur me demandait pourquoi je ne prenais pas un pied-à-terre à Draguignan. Et moi, je ne voulais pas lui dire que je n’avais pas du tout l’intention de rester. Car, en même temps, j’avais fait une demande à la télévision pour entrer comme journaliste. Au bout de trois mois de poste d’enseignant, je reçois une répondre de la télé à Paris, qui m’accepte. Moi, " j’ai fait ni une, ni deux ", je suis allé voir le proviseur pour lui dire que je partais à Paris pour faire de la télévision. Il m’a dit " Vous êtes complètement fou ! Vous ne vous rendez pas compte que ce poste, des professeurs de Paris des plus grands lycées, attendent toute leur carrière pour l’obtenir ". En effet, Draguignan est très proche de Saint Raphaël, et un grand nombre de profs venaient en " pré-retraite " dans ce lycée pour pouvoir déjà profiter de la plage et préparer leur retraite en douceur. Mais moi, je ne me voyais pas passer toute ma vie là-bas, dans une ville de militaires, j’étais un nomade. Comme ce proviseur était particulièrement gentil, il m’a dit " Je vois que vous êtes jeune, et que vous faites une bêtise, aussi je vous garde le poste pendant un mois ", chose qui ne se ferait plus aujourd’hui. Arrivé à Paris, je lui ai écrit pour dire que je ne reviendrai plus à l’enseignement. A la télévision, diplômé ou pas, j’étais payé le minimum et il a fallu que je fasse des traductions de l’Italien pour boucler les fins de mois. A partir de là, j’ai pu rencontrer des gens importants, notamment du cinéma, car la télévision a débuté avec eux. J’ai connu comme cela, Eric Rohmer, Nestor Almendros. En général pour eux, le cinéma était un art noble et la télévision était médiocre, image " dégueulasse ", son " ignoble " … Ils venaient le plus souvent entre deux contrats au cinéma. Pourquoi la télévision t’intéressait-elle tant ? C’était un langage qui m’intéressait parce qu’on touchait un public large et nouveau. Je me rappelle qu’en Bourgogne, les gens nous recevaient de manière incroyable ! Aujourd’hui, c’est plus pareil, on nous reçoit parfois avec des pierres ! Il faut dire que la télé n’est plus ce qu’elle était à l’époque. C’était un formidable moyen de communication, à l’égal de ce que représente Internet aujourd’hui. Il y avait d’ailleurs le même discours qu’aujourd’hui : image mauvaise, son médiocre, mais langage nouveau Ce qui était le plus intéressant c’était le direct ! J’avais choisi de devenir assistant-réalisateur. Alors qu’en province on travaillait beaucoup, avec peu de moyens, à Paris, je trouvais que les gens s’agitaient beaucoup mais travaillaient peu. J’ai eu la chance d’avoir comme réalisateur Guy Prébois, photographe et réalisateur. Il ne venait à la station que pour vérifier le travail de son assistant et me confiait beaucoup de responsabilités. J’ai pu ainsi apprendre vraiment le métier. On faisait à l’époque des émissions d’économie avec Jacques Delors, qui était à la CFDT. Tu n’es plus jamais revenu à l’enseignement par la suite, c’était définitif ? J’y suis revenu par la formation à audiovisuel. Aujourd’hui je travaille souvent à l’Institut National de l’Audiovisuel. Là, j’estime que c’est intéressant ! Je peux faire partager aux gens mon expérience. Tandis qu’enseignant, à 25 ans, je n’avais aucun bagage pédagogique, et puis faire pendant trente ans les mêmes leçons ! Je ne voyais pas l’intérêt. Il fallait faire le programme, il y avait les examens, les notes … Moi, les notes, je n’aimais déjà pas cela quand j’étais étudiant, je préférais largement quand mes professeurs à l’Université, qui s’intéressaient beaucoup au cinéma, invitaient Truffaut ou Godard à Aix en Provence… Etudiants nous allions voir un film tous les jours, suivi d’un débat. J’aimais beaucoup les études , les rencontres, mais j’avais horreur des examens. Les discussions et les propositions de mai 1968 je convenais parfaitement. J’étais arrivé à Paris en octobre 1967 et j’étais ravi de me trouver mêlé aux évènements de mai 1968, comme jeune travailleur encore un peu étudiant. On occupait des lieux de la télévision, on avait des assemblées générales à n’en plus finir … Moi, je n’étais pas violent, je ne balançais pas de pavés, j’ai toujours été non-violent. Mais, j’étais toujours au fait des choses, j’allais faire des interviews " pirates " à la Sorbonne, avec des instruments de la télé. J’ai failli perdre un Nagra comme cela à cause d’un maoïste qui me l’avait pris et me demandait mon autorisation de tournage alors que le slogan était : " il est interdit d"interdire ". Lorsque le mouvement de mai a été arrêté par le gouvernement avec l’aide des syndicats, nous étions un certain nombre à vouloir poursuivre le mouvement. On se faisait " engueuler " par les responsables syndicaux, et c’est là que nous avons compris que la répression allait arriver. J’avais rencontré à Dijon une personne que j’avais interviewé, Monsieur Toussaint, Inspecteur d’Histoire Géographie, qui travaillait au Ministère de la Coopération. Je lui ai fait part de mon intention d’échapper au service militaire en faisant un service civil. Je n’aimais pas la violence et encore moins l’armée. Je demandais à faire de l’enseignement, il m’a proposé de faire de la télévision en Afrique. C’était inespéré et formidable. Il a même obtenu un poste pour ma femme qui était enseignante. Nous sommes arrivés à Niamey, au Niger, en septembre 1968. On était une cinquantaine de jeunes coopérants à être reçus par des militaires français. Ils nous ont prévenu que désormais nous étions sous autorité militaire : si l’on émettait le moindre avis sur n’importe quoi, la sanction disciplinaire s’abattrait. J’ai donc débarqué à la Télévision Scolaire de Niamey avec des consignes militaires, " ne pas parler, ne rien entendre, faire ce que l’on te dit de faire ". Les personnes qui avaient créé cette télévision étaient des inventifs et des " aventuriers ". Parmi les pédagogues et les techniciens blancs, certains, qui partageaient les idées de 68 mais n’étaient pas en France au moment des évènements, pensaient pouvoir faire leur petite révolution à Niamey au mois de septembre-octobre 68. Cette " révolution " avait uniquement un aspect scolaire . Il s’agissait de tenir compte dans les programmes éducatifs, non pas uniquement de l’aspect français de l’enseignement mais aussi des habitants du pays. Nous étions trois français coopérants-militaires, à travailler à la télévision. Nous n’avons pas pris parti dans ces choix " gauchistes ". En décembre 1968, une personne dirigeante du ministère de la Coopération est venue discuter avec les coopérants blancs de la télévision, invitant tout le monde à parler sur les propositions nouvelles des programmes. Le lendemain matin, c’était un samedi, la télé était occupée par l’armée. On nous demandait de ne pas prendre notre travail et de rentrer chez nous. On apprenait alors que les gens qui avaient parlé la veille en faveur d’une éducation élargie prenant en compte la population locale, étaient directement renvoyées dans un avion pour la France. Ils n’avaient même pas eu le temps de faire leurs bagages ! On a voulu aller les saluer à l’aéroport avec quelques amis nigériens. L’accès de l’aéroport était interdit. On nous a juste dit :" rentrez chez vous, vous n’avez rien vu, vous n’avez rien entendu ". Le lundi matin, je reviens prendre mes fonctions à la télévision, alors que nos responsables étaient convoqués à la Mission française et je constate que le planning des studios avait été fait par une personne nouvelle. Je dis alors que je ne ferai les émissions programmées que lorsque je saurai pourquoi certaines personnes avaient été renvoyées et lorsque je recevrai des ordres de ma responsable en titre : Annick Le Gall.. Cinq minutes après avoir dit cela devant le tableau d’affichage, j’étais appelé dans le bureau du directeur au téléphone. C’était le chef de mission, ( nouveau titre pour l’ancien gouverneur des colonies) qui me disait : " Vous demandez des ordres ? en voici : si vous ne réalisez pas immédiatement les émissions programmées vous prendrez le prochain avion, mercredi, pour une caserne disciplinaire " La télévision était infiltrée par les Services Spéciaux. Nous étions surveillés. Je n’avais pas le choix. J’ai donc obtempéré, vue la situation. Après ces incidents, deux camps se sont formés, parmi les Blancs : ceux qui soutenaient la nouvelle direction mise en place et les autres, dont moi, qui n’étaient pas d’accord avec ces méthodes. Je ne suis resté que deux ans au Niger, car j’avais dit que lorsque je finirai mon service militaire à Niamey dans le civil, je ne resterai pas un jour de plus. La télé voulait me garder là-bas, car elle n’avait pas beaucoup de réalisateurs, mais je quittais le Niger à regret. De là, je suis parti en Côte d’Ivoire pour quatre ans, puis au Liban pour deux ans. Au Liban, j’étais responsable d’un projet francophone de télévision. On m’a fortement incité pour prendre ce poste, car la situation au Liban était déjà très tendue et personne ne voulait y aller. J’ai, là encore, beaucoup aimé travailler avec des gens du pays. J’ai vu au Liban comment se préparait une guerre, comment elle débutait … Cela m’a conforté dans l’idée que la guerre faisait surtout des victimes chez les pauvres. Certaines personnes qui travaillaient avec moi, quand ils ne pouvaient plus être payés à cause de la guerre, devaient s’engager comme miliciens pour survivre. Ils m’apportaient des armes que je refusais, et tenaient à me protéger quand je me déplaçais dans le pays. A la fin de mon contrat, quand je devais quitter le Liban en voiture parce qu’il n’y avait plus d’avion ni de bâteau, ils m’ont accompagné jusqu’à la frontière. Laisser ce pays dans cet état a été un crêve-cœur.